Ambassade de Berlin. Koreff.--Voyage à Fervaques.--Ambassade de
Londres.--Voyage d'Astolphe en Angleterre.--Chateaubriand ministre des
affaires étrangères.--Démarches pour la Pairie.--Lettre à Madame de
Genlis.--L'infirmerie Marie-Thérèse. La belle Polonaise.
Chateaubriand, nommé ambassadeur en Prusse, partit le 1er janvier 1821
pour Berlin. Il ne fit qu'un séjour de courte durée dans cette
résidence, revint à Paris, avec un congé pour le baptême du duc de
Bordeaux, et le 30 juillet, M. de Villèle, alors son ami, ayant quitté
le ministère, il le suivit dans sa retraite et donna sa démission.
Les Mémoires d'outre-tombe n'ont pas de pages plus intéressantes et d'un
sentiment plus élevé que celles où Chateaubriand rend compte de sa vie
dans la capitale de la Prusse, de l'accueil qu'il y reçut, des amitiés
qu'il y forma. Parmi les portraits qu'il a tracés, il suffit de citer
les noms de la duchesse de Cumberland, qui fut plus tard reine de
Hollande, et qui voulut confier l'éducation de son fils, de Guillaume de
Humbolt, «frère de son illustre ami le baron Alexandre», d'Ancillon,
d'Adalberg de Chamisso. Nous ne pouvons nous y arrêter, mais nous devons
reproduire les lignes suivantes consacrées à deux hommes que nous
connaissons déjà par leurs relations avec Madame de Custine, le prince
de Hardenberg et le docteur Koreff qui lui avait fait perdre la tête:
«M. Hardenberg, beau vieillard, blanc comme un cygne, sourd comme un
pot, allant à Rome sans permission, s'amusant de trop de choses, croyant
à toutes sortes de rêveries, livré en dernier lieu au magnétisme entre
les mains du docteur Koreff que je rencontrais à cheval, trottant dans
les lieux écartés, entre le diable, la médecine et les muses.»
Dans sa correspondance officielle avec le ministre des affaires
étrangères, M. Pasquier, Chateaubriand se vante de ne point faire, comme
ses prédécesseurs, de petits portraits et d'inutiles satires: «Il a
tâché, dit-il, de faire sortir la diplomatie du commérage.» Ces
portraits et ces satires où il excellait, il les a réservés pour ses
Mémoires! Il semble par ce qui précède, qu'il n'avait pour Koreff, l'ami
de Madame de Custine, qu'une médiocre sympathie.
Rendu par sa démission à la vie privée, Chateaubriand retrouva-t-il à
Paris son amie de Fervaques? Nous n'avons rien de précis sur ce point;
nous savons seulement que Madame de Custine a passé cet été de 1821 en
Normandie et que Chateaubriand devait aller l'y voir.
La lettre suivante adressée à Fervaques démontre par ses termes mêmes
que la correspondance n'avait pas été interrompue entre Chateaubriand et
son amie; elle suppose, au contraire, l'échange de lettres antérieures
qui n'ont pas été retrouvées. Le ton est le même, les formules
d'affectueuse amitié sont les mêmes, et les voyages de Fervaques
continuent comme par le passé; tout porte à croire que les relations
sont restées très tendres.
Encore une espérance trompée! Je vous avais dit que j'irais vous
voir après le 15 octobre; l'ouverture prochaine des chambres et du
procès de _Maziau_ vient tout déranger. Cependant, comme je
m'accroche à tout dans la vie pour ne pas faire un complet
naufrage, il serait possible que je fusse libre à Noël; mais
n'aurez-vous pas quitté les champs? Vous êtes bien heureuse d'y
vivre!
Mille tendresses aux amis, et même au vieux château. J'aime ses
murs, ses eaux et son antique chambre de Henri IV (quoiqu'on m'ait
un peu gâté le bon roi à force de m'en parler dans les derniers
temps). À vous cet attachement qui vous poursuit partout et dont je
vous accable depuis je ne dirai pas combien d'années.
Paris, 20 octobre 1821.
Le procès dont il est ici question est celui d'Antoine Maziau, impliqué
dans la conspiration militaire du 19 août 1821. Maziau, arrêté après le
procès des principaux accusés, fut jugé séparément. Traduit devant la
Cour des Pairs, le 19 novembre «pour proposition, non agréée, de
complot», il fut condamné, le 24, à cinq ans d'emprisonnement.
Les Chambres avaient été convoquées par ordonnance royale du 6 octobre,
pour le 5 novembre.
Ce voyage de Fervaques qui n'avait pu se faire vers le 15 octobre à
cause de l'ouverture des Chambres et du procès Maziau, se fit un mois
plus tard dans le courant du mois de novembre. Nous n'avons d'autre
détail sur les quatre jours passés auprès de Madame de Custine que la
lettre suivante écrite par Chateaubriand à son retour:
J'ai laissé la paix et le bonheur à Fervaques. J'ai trouvé ici tous
les ennuis et les tracasseries de la terre, maladie, politique,
tourments, etc. Je suis bien à plaindre et les quatre jours de
votre solitude m'ont rendu les misères accoutumées plus
insupportables. Si vous me regrettez, moi je vous regrette à
jamais. Je reçois votre lettre. Mille choses à tout le monde de ce
bon château. Je suis bien touché, bien reconnaissant de leurs
sentiments pour moi, et je leur rends tous leurs éloges. Vous voyez
que je suis bien découragé. À vous, toujours à vous. Il n'y a que
le courrier de Lisieux que je conserverai dans mon royaume. Pensez
à moi. Si Madame de Cauvigny est arrivée, dites-lui qu'elle a bien
mal pris son temps et le mien.
Mardi, 27 novembre 1821.
Chateaubriand, nommé le 22 janvier 1822, ambassadeur à Londres en
remplacement du duc Decazes, partit de Paris pour se rendre à son poste
le 2 avril suivant. Madame de Custine avait été tenue au courant de
toutes les négociations relatives à cette nomination. Chateaubriand lui
annonça son départ par le billet suivant, affectueux et familier:
Enfin c'est fini. On est très bien pour votre monsieur. Nous nous
reverrons à Fervaques.
Mille choses aux amis.
Il arriva le 4 au soir à Douvres où il fut reçu avec les honneurs
ordinaires de seize coups de canon à l'entrée et à la sortie de la
ville, et de quatre factionnaires à la porte de l'hôtel où il était
logé; et de là, «magnifique ambassadeur», comme il dit, il se rendit à
Londres. Il était évidemment très sensible à tous ces honneurs qu'il
raconte sans en rien omettre. Madame de Chateaubriand, qui craignait
pour sa santé le climat de l'Angleterre, ne l'accompagnait pas.
Deux mois plus tard, vers la fin de juin, une double lettre de Madame de
Custine et de son fils annonçait à Chateaubriand le voyage qu'Astolphe
se proposait de faire en Angleterre et en Écosse. Il s'agissait, non
pas, comme on l'a dit, d'une simple excursion de quelques jours pour que
le fils rapportât à sa mère, que l'on suppose sans doute avec raison
encore jalouse, des nouvelles de l'ambassadeur qui tardait trop à lui
écrire, mais d'un voyage de plus de deux mois, du 20 juillet au 30
septembre, qu'Astolphe allait entreprendre.
Dès le 2 juillet, Chateaubriand répond à la lettre de Madame de Custine:
Londres, ce 2 juillet 1822.
Cette lettre répondra à la fois à Astolphe et à vous. Je me réjouis
fort de l'arrivée du nouveau-venu. J'espère qu'il sera plus sage
que moi et surtout plus heureux. Je serai charmé de voir Astolphe;
j'aurais grand désir de l'accompagner en Écosse, mais les affaires
me retiendront vraisemblablement à Londres. Il faut qu'Astolphe, en
arrivant, descende chez Grillon, Albemarle Street, ou chez Brunet,
Leicester Square, d'où il viendra chez moi; on lui trouvera un
logement dans mon voisinage, et il déjeunera et dînera à
l'Ambassade. S'il restait à l'auberge, il se ruinerait. Que vous
êtes heureux de vous réunir dans le grand château au mois
d'octobre! Que ne donnerais-je pas pour m'y trouver avec vous! Je
suis comblé dans ce pays, mais j'aime mieux Fervaques.
À vous depuis longtemps et pour jamais. Mille choses à tous, sans
oublier le petit Magot.
J'ai fait de mon mieux pour Julien et son compagnon de voyage.
Nouvelles lettres de Madame de Custine et d'Astolphe; nouvelle réponse
de Chateaubriand.
Astolphe, partit vers le 20 juillet, laissant aux soins de sa mère à
Fervaques, la jeune marquise de Custine sa femme, et son fils
Enguerrand, âgé de six semaines. Il avait lui-même à cette époque 29 ou
30 ans. Il arriva le 22 à Boulogne où il passa quelques jours, et
s'embarqua à Calais sur un bateau à vapeur. Après six heures d'agonie,
par un gros temps, il arriva à Douvres. Pendant cette rude traversée, il
eut des convulsions si affreuses qu'il perdit connaissance et que, s'il
faut l'en croire, «il a été mort un instant». Il lui manquait cette
qualité du voyageur que Chateaubriand, breton et malouin, possédait au
suprême degré: il n'avait pas le pied marin.
Débarqué à Douvres, il prévint de son arrivée Chateaubriand, qui le même
jour adressa à Madame de Custine la lettre suivante:
Londres, vendredi 26 juillet 1822.
Je reçois à l'instant un mot d'Astolphe, daté de Douvres. Il
s'annonce pour ce soir ou demain. Je lui ai fait arrêter un
logement auprès de moi. Soyez tranquille pour sa personne. Je vous
en réponds corps pour corps, ainsi qu'à sa femme et M. ***.
J'ai reçu vos lettres; dans pas une d'elles, vous ne me nommez la
personne dont vous me recommandez l'affaire; il m'est impossible de
reconnaître maintenant cette affaire dans les cartons où elle est
mêlée avec les autres. Ne serait-ce point M. Lafont-de-La-Débat,
dont, vous m'auriez parlé? Ah! le maudit homme. Je n'entends parler
que de lui, et il me fait écrire par tous les saints. Si c'est lui,
dites à ses amis que je fais tout ce qu'il m'est possible de faire.
Astolphe ou moi vous écrirons. S'il va en Écosse, il aura nombreuse
compagnie, car le roi y va. Il y trouvera aussi Madame Alfred de
Noailles, et M. de Saluces. Ainsi votre grand fils ne sera pas
perdu!
À vous pour toujours.
Mille choses à l'ami et à Madame Ast. (Astolphe de Custine).
Astolphe partait pour ses voyages avec de mauvaises dispositions, le
désenchantement et l'ennui: source d'inspiration peu féconde! Il le
reconnaissait lui-même: «Plus je vois le monde, écrit-il, plus je
reconnais qu'il n'y a rien de neuf sur la terre pour un coeur vide.--Je
me sens vieilli pour les voyages, et cette découverte m'attriste.--J'ai
perdu la fraîcheur de l'imagination avec la fleur de la jeunesse; ah!
oui, je suis bien vieux aujourd'hui.» Né le 22 mars 1790, il avait
trente-deux ans!
Avant d'arriver à Londres, il est déjà fatigué: l'âpreté du vent, la
triste couleur du ciel, la pluie presque journalière, le découragent.
Pour surcroît de malheur, pas une âme qui veuille entendre son anglais!
Il se demande pourquoi il est venu chercher ces embarras! Londres,
dit-il, est le temple de l'ennui, les Anglais, toujours en mouvement, ne
remuent que dans la crainte de se _figer_, car, au fond, ils ne
s'intéressent à rien de ce qu'ils ont l'air d'aimer. «Dans ce pays, ce
qui n'est pas continuellement agité, moisit.»
Mais peut-être quand les relations de famille et la bienveillance de son
ambassadeur l'auront introduit dans les salons, portera-t-il des
jugements plus sérieux sur le monde anglais? nullement: un salon anglais
lui paraît «ennuyeux comme tout autre, mais un peut plus gothique: des
figures froides, des manières raides, qui lui rappellent les personnage
de Richardson.» Les personnages de Richardson, c'est déjà quelque chose!
Assiste-t-il à un déjeuner donné par le duc de Wellington au duc d'York?
Le théâtre de la fête est une espèce de jardin anglais qui domine le
fameux arsenal de Woolwich. «C'est, dit-il, une guinguette des environs
de Paris, où l'on aurait entassé pêle-mêle des bombes, des pontons et
des affûts de canon.»
Rien à Londres ne l'intéresse, si ce n'est la brasserie Barclay-Perkins,
qui le frappe non d'admiration, mais d'étonnement. Il parcourt la cité
«et il ne conçoit pas qu'il reste l'envie ou la force de s'amuser à un
homme qui passe sa vie dans les ténèbres: l'air que l'on y respire est
l'élément de l'ennui.» À l'ouverture du Parlement, il ne voit qu'une
mascarade qui excite tantôt son rire, tantôt son impatience. En résumé,
notre voyageur n'a trouvé en Angleterre que «des hommes pleins de
petitesses, de préjugés et de ridicules, et des femmes de mauvaise
humeur.»
Pour être juste, il ne faudrait cependant pas faire peser toute la
responsabilité de ces appréciations singulières exclusivement sur leur
auteur. Nous ne devons pas oublier que nous avons affaire ici à l'un de
ces fils de René, qui, atteints de la maladie du siècle, désenchantés de
tous les spectacles, fatigués dès l'enfance du poids de la vie, se
croient voués par une fatalité inexorable au malheur et au désespoir.
Pour eux l'enthousiasme est sans but et sans objet, et surtout il est
ridicule. Rien ne peut secouer leur apathique indifférence, ni les faire
sortir de leur dédain. Ainsi le voulait la mode et cette sorte de
langueur morale, véritable anémie qui a suivi la fiévreuse période
d'énergie, de mouvement et d'action de la Révolution et de l'Empire.
Il faut tenir compte aussi des préjugés et de la vanité nationale, qui
sont de tous les temps et de tous les pays, et dont Astolphe, pas plus
qu'un autre, n'était exempt. Il se sentait dépaysé loin des salons de
Paris, loin des moeurs et des élégances de la France; il ne comprenait
rien à d'autres usages, à des modes différentes, et c'est très
sérieusement qu'il se demandait s'il est possible de vivre dans un pays
qui ne reconnaît pas nos lois de la mode et du bon ton. Il n'y a rien,
en tout cela, d'extraordinaire; tous les jours nous avons des exemples
de ce genre d'exclusivisme et de cette exagération d'amour-propre
national. Mais ce qui peut paraître plus étonnant c'est que
Chateaubriand lui-même n'était pas très éloigné de partager sur ce point
les idées de son protégé, lui qui écrivit quelques années plus tard: «La
France est le coeur de l'Europe; à mesure qu'on s'en éloigne, la vie
sociale diminue; on pourrait juger de la distance où l'on est de Paris
par le plus ou le moins de langueur du pays où l'on se retire. En
Espagne, en Italie, la diminution du mouvement et la progression de la
mort sont moins sensibles: dans la première contrée, un autre monde, des
arabes chrétiens vous occupent; dans la seconde, le charme du climat et
des arts, l'enchantement des amours et des ruines, ne laissent pas le
temps de vous opprimer. Mais, en Angleterre, malgré la perfection de sa
société physique, en Allemagne, malgré la moralité des habitants, on se
sent expirer.»--C'est exactement, abstraction faite de la supériorité du
style, ce que Custine avait dit.
Hâtons-nous d'arriver en Écosse, cette terre poétique où la nature «dans
sa majestueuse indépendance» offrira, Astolphe l'espère du moins, de
grands spectacles. En Écosse, dit-il, tout l'attire, tout l'intéresse,
tandis qu'en Angleterre tout le repousse. Il éprouve donc cette fois un
mouvement d'exaltation, presque d'enthousiasme. Le 18 août, il arrive à
Édimbourg au milieu d'une grande fête nationale: George IV l'y avait
précédé avec toute sa cour. C'était la première visite depuis les
Stuarts que l'Écosse recevait de son roi. Aussi l'affluence était
immense; tous les clans des Highlands semblaient s'être donné
rendez-vous dans l'Athènes du Nord. Au milieu de la joie populaire,
l'aristocratie écossaise ouvrait partout ses châteaux avec une
somptueuse hospitalité. Occasion unique peut-être pour un étranger
d'avoir une vue d'ensemble de la population et des moeurs d'un grand
pays!
Mais déjà pour Astolphe arrivé de la veille, le désenchantement a
commencé. Cette foule le fatigue, et il ne se plaît que dans la
solitude. Ces fêtes «ridicules et souvent burlesques» l'importunent. Il
s'est aperçu bien vite que l'habillement national, dont les Écossais
sont si fiers, est «plus barbare que romain,» et que «leurs petits
tabliers et leurs genoux découverts les feraient prendre pour des
sauvages retenus prisonniers en Europe.» Décidément, Astolphe n'a pas
gagné beaucoup à quitter l'Angleterre pour l'Écosse, Londres pour
Édimbourg.
Pendant qu'il passe son temps dans ces dispositions atrabilaires,
Chateaubriand qui a reçu de ses nouvelles, s'empresse de les transmettre
à Madame de Custine:
Comme il est possible qu'Astolphe, au milieu de tous ses plaisirs
d'Écosse, ne sache comment vous écrire, je veux vous tirer
d'inquiétude. Il est arrivé en bonne santé à Édimbourg; il va
s'enfoncer dans les montagnes, d'où il reviendra par Glasgow à
Londres. Dormez en paix; il ne peut lui arriver le plus petit mal.
J'ai reçu vos lettres. Je vous verrai à Fervaques cet automne; je
reviens de partout, vous le savez, et on ne peut se soustraire à
mon éternel attachement.
Mille tendresses.
Compliments à l'ami.
Londres 23 août 1822.
Remarquons ici, comme dans les lettres qui vont suivre et dans celles
qui ont précédé, la sollicitude de Chateaubriand pour notre voyageur et
presque la tendresse qu'il lui témoigne. C'est à sa mère bien plus, sans
doute, qu'à lui-même, qu'Astolphe en était redevable; et cependant, ces
sentiments, qui ont quelque chose de paternel, ont persisté jusqu'à la
fin, et résisté à de bien rudes épreuves.
Astolphe quitte Édimbourg après une semaine et part pour Glasgow. Il
manque, par négligence, malgré les rendez-vous qu'il avait donnés, une
excursion aux îles de Mull, d'Iona et de Stafla, et il entreprend son
voyage des Highlands.
Nouvelle lettre de Chateaubriand à Madame de Custine:
Toutes vos lettres et celles de votre belle-fille m'arrivent pour
Astolphe; je les adresse à Glasgow où il a recommandé de les
envoyer. Mais comme il est dans les montagnes, n'espérez pas avoir
des nouvelles immédiatement. Je vous en avertis pour empêcher votre
imagination de trotter. Je sais indirectement des nouvelles de
votre grand fils par les personnes qui arrivent d'Edimbourg; il se
porte à merveille: soyez en paix. Bonjour et à vous pour la vie.
Londres, le 30 août 1822.
En quittant les environs de Glasgow, Astolphe nous décrit ainsi le pays
qu'il vient de parcourir:
«Les côtes occidentales de l'Écosse sont un admirable théâtre de
naufrages. Des montagnes sombres et déchirées qui forment une multitude
de baies sombres et profondes, un ciel sombre comme la nature qu'il
éclaire, une suite d'écueils qui s'étendent à perte de vue, avec
quelques échappées sur la haute mer, d'où l'on sent souffler le vent
tout-puissant qui laboure l'océan Atlantique: telle est dans ces
contrées affreuses la scène offerte aux regards et aux méditations du
voyageur. La nature n'y a plus qu'une couleur: le noir, dont les nuances
plus ou moins foncées servent à rendre distinctes les diverses formes
des objets; l'eau est noire, les montagnes sont noires, le ciel est
noir, et dans ce paysage _d'encre_, tout se détache en noir, car les
voiles teintes qu'on aperçoit sur l'horizon se détachent elles-mêmes en
noir sur un fond grisâtre.»
Cependant Astolphe se rappelle de temps à autre qu'il est dans la patrie
d'Ossian, et alors il cherche à ressaisir quelque inspiration: «Quand
les ténèbres du soir se répandent sur ces paysages désolés, le coeur de
l'homme s'ouvre à la tristesse, et la poésie la plus mélancolique
devient l'expression naturelle de ses sentiments intimes. Le deuil de la
nature semble appeler du fond de son âme les pensées douloureuses; il
s'établit entre lui et le désert une vague harmonie qui peut inspirer le
poète, mais qui décourage l'homme vulgaire.»
Après avoir traversé en diagonale les Highlands, notre voyageur pénètre
jusqu'à Inverness, la ville la plus septentrionale de l'Écosse;
«Cherchez sur la carte, dit-il; j'espère que vous aurez froid en la
voyant», et il termine par cette sentence mélancolique: «Les voyages
sont un plaisir que la réflexion détruit et que l'habitude émousse. Je
m'attriste dès que je cesse de m'étourdir, et je sens que la variété à
laquelle j'aspirais en parcourant le monde, est encore moins difficile à
trouver chez soi que l'amitié chez les étrangers.»
En revenant à Londres, Astolphe n'y trouva plus Chateaubriand, qui,
appelé à représenter la France au Congrès de Vérone, était rentré à
Paris pour y passer quelque temps avant de se rendre à son poste.
Astolphe reprit le chemin de Brighton, et le 30 septembre il rentrait en
France; son absence avait duré deux mois, sans grand profit pour
lui-même et pour les lecteurs de ses voyages.
Après le Congrès de Vérone, Chateaubriand, de retour à Paris, reprit ses
relations assidues avec Madame de Custine, qui, comptant avec raison sur
le dévouement de son ami et sur le crédit qu'elle-même possédait à la
Cour, avait entrepris de faire de son fils un Pair de France, ou tout au
moins, s'il n'était pas possible d'atteindre immédiatement à ce rang
élevé, de lui créer des titres par de hautes fonctions diplomatiques.
Chateaubriand approuva ces projets et peut-être en fut-il l'inspirateur.
Quand il arriva au ministère avec M. de Villèle, au mois de décembre
1822, la confiance de Madame de Custine dans le succès de ses espérances
s'en accrut encore, et bientôt, renonçant pour Astolphe à cette sorte de
stage dans la diplomatie, qui, une première fois, lui avait assez mal
réussi, elle sollicita directement la Pairie avec l'ardeur fiévreuse et
l'obstination qu'elle mettait à toutes choses. Elle espérait qu'une vie
occupée, une haute situation politique, la pratique des grandes affaires
exerceraient une influence heureuse sur ce caractère difficile et mal
réglé d'Astolphe, qui lui causait tant d'inquiétudes pour l'avenir.
Madame de Custine ne sollicitait pas seulement pour son fils; ses
recommandations s'étendaient à beaucoup de ses amis, et Chateaubriand
les recevait ordinairement avec toute sa bonne humeur. Mais ce qu'elle
ne perdait jamais de vue, c'étaient les intérêts qu'elle avait à coeur.
Voici une lettre qui en fait foi:
Je ferai ce que je pourrai pour votre Sous-Préfet. Mais je n'y
aurai pas grand mérite, car on n'en est pas du tout aux
distinctions, et les royalistes si méchants ne mangeront personne.
Ce qui me tient plus au coeur, c'est Astolphe. S'il y a des Pairs,
il en sera; mais y aura-t-il des Pairs? J'en doute; dans tous les
cas, un peu plus tôt, un peu plus tard, la Pairie ne peut lui
échapper. Je crois que vous me retrouverez encore ici; on a besoin
de moi pour achever la session. Ainsi, je ne vous dis pas adieu. Je
n'ai pas été poussé dans la route que je devais suivre pour être
heureux; mais il est trop tard, et il faut que j'achève la route
par ce faux chemin.
Mille tendresses à vous; mille souvenirs à tous les amis.
Dimanche, 27 janvier 1823.
Cette lettre était renfermée dans une enveloppe qui devait porter
l'adresse, et qui n'a pas été conservée. Madame de Custine était alors à
Fervaques, c'est du moins ce que semble indiquer cette phrase: «Il est
probable que vous me retrouverez ici», c'est-à-dire à Paris, où elle
devait revenir bientôt.
Elle était sans doute de retour peu de temps après, et déjà son amitié
jalouse, (était-ce seulement de l'amitié?) avait éclaté en plaintes,
quand elle reçut de Chateaubriand la lettre suivante:
Oui, je suis allé voir un soir votre voisine que je n'avais pas vue
depuis un an et qui grognait. Depuis ce temps, j'ai été enfermé,
travaillant jour et nuit. Avant lundi, jour de mon discours à la
Chambre, je ne serai pas libre. Après, je serai tout à vous.
Mille choses aux amis.
Jeudi [20 février].
Madame la marquise de Custine.
Le discours que Chateaubriand préparait alors et que, comme nous le
verrons, il prononça le 25 février devant la Chambre des Députés, en sa
qualité de ministre des affaires étrangères, était relatif à l'emprunt
de cent millions, pour subvenir aux dépenses de la guerre d'Espagne.
Si Chateaubriand et Madame de Custine ne se voyaient pas tous les jours,
leur correspondance, du moins, était presque quotidienne. Dès le
lendemain, nouvelle lettre à Madame de Custine qui, sans doute, venait
de faire part à son ami de quelque bruit de salon sur sa situation
précaire au ministère, sur la divergence de vues de ses collègues, sur
leur opposition plus ou moins avouée. Cette hostilité qu'on lui signale,
Chateaubriand n'en convient pas:
Quel tas de bêtises! Villèle et moi sommes très bien ensemble et il
n'y a nulle querelle. Je n'ai pu lire mon discours puisque je n'en
ai pas encore une ligne d'écrite et qu'il y a huit jours que je
n'ai pas vu Madame de Duras. Moquez-vous de tout cela comme je m'en
moque et vivez en paix.