À Madame de Custine, au Château de Fervaques, par Lisieux.
La mort de Lucile avait frappé Chateaubriand comme d'un coup de foudre.
Le souvenir de sa jeunesse, les grèves de Saint-Malo, ou le mail et les
bois de Combourg, les promenades solitaires «où ils traînaient
tristement sous leurs pas les feuilles séchées», durent lui apparaître
avec le souvenir de sa compagne, de la protectrice de son enfance, de
celle qui avait partagé ses tristesses et ses rêves. En elle il pleurait
«une sainte de génie, que l'égarement n'empêchait pas de s'orienter vers
le ciel.»
La douleur de Madame de Chateaubriand ne fut pas moins vive; elle ne
versait pas moins de larmes, mais ses regrets empruntaient à sa piété
des accents différents: «Toute meurtrie des caprices impérieux de
Lucile, elle ne vit qu'une délivrance pour la chrétienne arrivée au
repos du Seigneur.»
Dans la lettre que nous avons déjà citée, Joubert, de son côté, rend
témoignage de l'affliction de ses deux amis: «Il (Chateaubriand) a perdu
depuis huit jours sa soeur Lucile, également pleurée de sa femme et de
lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ce sont deux
aimables enfants, sans compter que le garçon est un homme de génie.»
* * * * *
À partir de la lettre par laquelle Chateaubriand annonce la mort de sa
soeur, celles qui suivent, étiquetées de la main de Madame de Custine, ne
portent plus comme les précédentes un numéro d'ordre écrit par elle, et
comme le plus souvent Chateaubriand ne les a pas datées, le classement
en est difficile. Cependant en rapprochant chacune d'elles d'autres
lettres émanant soit de Joubert et de ses correspondants, soit de
Chênedollé et de Madame de Custine elle-même, on arrive, pour presque
toutes, à une date approximative certaine. Les Mémoires si intéressants
de Madame de Chateaubriand surtout[34] nous ont été d'un grand secours
pour ce classement.
Cependant une question se pose naturellement ici: Pourquoi ces lettres,
étiquetées précédemment par numéros d'ordre, cessent-elles de l'être?
Serait-ce un indice de refroidissement dans les relations réciproques?
Nullement: l'intimité, entre Chateaubriand et Madame de Custine n'a
jamais été plus grande que dans le courant de l'année 1805 et les six
premiers mois de 1806, jusqu'au départ de Chateaubriand pour l'Orient.
Toutefois il faut reconnaître que les lettres deviennent plus rares;
mais il faut attribuer ce fait au séjour que Chateaubriand et Madame de
Custine ont fait simultanément à Paris pendant cette période: ils se
voyaient et ne s'écrivaient pas.
Quant à la persistance de leurs relations, des documents nombreux et
très certains vont nous en donner la preuve.
M. et Madame de Chateaubriand quittèrent la maison de Joubert, à
Villeneuve-sur-Yonne, dans les premiers jours du mois de janvier 1805 et
rentrèrent dans leur maison de la rue de Miromesnil qui venait d'être
vendue et qu'ils devaient bientôt quitter.
Le 12 janvier, Chateaubriand écrit à Chênedollé pour l'informer de son
retour et l'inviter à venir le voir à Paris. «... Je suis enfin revenu
de Villeneuve pour ne plus y retourner cette année. Je vous attends;
votre lit est prêt; ma femme vous désire. Nous irons nous ébattre dans
les vents, rêver au passé et gémir sur l'avenir. Si vous êtes triste je
vous préviens que je n'ai jamais été dans un moment plus noir: nous
serons comme deux Cerbères aboyant contre le genre humain. Venez donc le
plus tôt possible. Madame de C... (Custine) doit vous avoir un
passeport[35]. Venez; le plaisir que j'aurai à vous embrasser me fera
oublier toutes mes peines.»
L'invitation adressée à Chênedollé resta sans effet; il ne vint pas à
Paris. Près de trois mois s'écoulèrent, et Madame de Custine, sur le
point de partir pour Fervaques, lui écrit à la date du 28 mars: «... Ce
que j'ai de la peine à vous pardonner, c'est que vous me ne dites rien
de Fervaques. Vous ne me promettez pas d'y venir et longtems. Notre ami
dit qu'il y passera six semaines, mais je ne suis pas femme à prendre à
ces choses-là. Je suis plus folle que jamais, et je suis plus
malheureuse que je ne puis dire. Le _Génie_ (Chateaubriand) se réjouit
de vous voir. Il prend part à vos douleurs, et quand il parle de vous,
on serait tenté de croire qu'il a un bon coeur.»
Notons ce dernier trait dont tous ceux qui n'aiment pas Chateaubriand
ont fait contre lui un grand usage. Il est clair qu'en écrivant ces
lignes, Madame de Custine était de bien mauvaise humeur. Entre Delphine
et René que s'était-il donc passé? Il serait curieux de reproduire une
de ces scènes qui troublaient de temps à autre leur intimité; quelques
lignes de chacun d'eux nous rend la tâche facile: L'une se plaignait
sans cesse, éclatait en jalousies et en reproches, s'emportait,
pleurait, puis se mettait à bouder; L'autre, René, peu patient de sa
nature, prenait ses airs sombres, rappelait son amie au sens commun,
menaçait d'une rupture et partait. Mais toute cette colère ne durait
pas, et quelque billet, laconique comme celui-ci, servait de préambule à
une prompte réconciliation:
À demain, Grognon,
_À Madame de Custine._
Dans l'intervalle, Madame de Custine avait trouvé le temps d'épancher
dans quelque lettre ses larmes et ses fureurs, contre un bourreau qui la
rendait «plus malheureuse que jamais» et dont aussi «plus que jamais
elle était folle».
Il ne faut pas prendre au tragique, comme l'ont fait les biographes, ces
querelles passagères, légers orages du printemps, qui chez l'une
n'éteignaient pas l'amour et qui laissaient subsister chez l'autre une
durable amitié.
Ce court billet ne porte ni date ni adresse; une date était inutile:
Chateaubriand ne l'écrivait pas pour la postérité, et quant à l'adresse,
la femme de chambre qui devait le remettre à sa maîtresse n'en avait pas
besoin. Mais quel est ce signe mystérieux, cette étoile, qu'on y
remarque et que René n'a reproduit nulle part dans sa correspondance?...
* * * * *
Voici un autre billet, sans date, qui doit se placer à peu près à
l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire avant que Madame de
Custine quittât le quartier de la rue Miromesnil:
À Madame de Custine, rue de Miromesnil, 19, Place Beauveau.
J'irai vous demander à dîner. Je ne pourrai être chez vous avant
cinq heures ou cinq et demie. J'aurais répondu à votre lettre, si
je n'avais préféré vous porter la réponse moi-même. Je vous écris
ce mot chez Bertin et nous parlons de vous.
Mercredi.
Si Chateaubriand faisait de si fréquentes visites, des visites
journalières à Madame de Custine, il était aussi de toutes ses soirées,
et la plupart du temps, quand elle recevait à dîner un personnage
intéressant à quelque titre, il était son commensal.
C'est ainsi qu'un jour il dîna chez elle avec l'abbé Furia, adepte des
rêveries mystiques de Swedenborg et des théories magnétiques de Mesmer.
L'abbé Furia entreprit de tuer un serin en le magnétisant; mais,«le
serin fut le plus fort, et l'abbé, hors de lui, fut obligé de quitter la
partie, de peur d'être tué par le serin». Chateaubriand, qui raconte
cette scène plaisante, ne croyait pas plus au magnétisme, où la part du
charlatanisme l'emportait considérablement sur celle de la vérité, qu'il
ne croirait de nos jours aux tables tournantes et aux pratiques
superstitieuses qui en dérivent. Le nom de l'abbé Furia a reparu ces
années dernières en cour d'assises à propos d'un procès criminel. Il
paraît qu'il a encore des disciples.
«Une autre fois (mais plus tard, probablement en 1807), le célèbre Gall,
toujours chez Madame de Custine, dit Chateaubriand, dîna près de moi
sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me prit pour une
grenouille, et voulut, quand il sut qui j'étais, raccommoder sa science
d'une manière dont j'étais honteux pour lui.» Il est permis de supposer
que Chateaubriand a un peu exagéré ce qu'il y eut de ridicule dans ce
singulier diagnostic. Mais, quel que soit le discrédit où est tombée sa
phrénologie, Gall était un homme sérieux que l'esprit de système n'a pu
pousser jusqu'à l'extravagance. Dans tous les cas, cette anecdote reçut,
à ce qu'il paraît, quelque publicité, car, environ quatorze ans avant
que Chateaubriand la racontât dans les _Mémoires d'outre-tombe_, le
docteur Gall la démentait déjà: «Dans un dîner où je me trouvais à
Londres, en 1823, avec le docteur Gall, dit le comte de Marcellus, il se
défendit vivement de sa bévue envers M. de Chateaubriand, que celui-ci
m'avait racontée, et il prit fort au sérieux l'histoire de la
grenouille.»
* * * * *
Revenons à Madame de Custine. Elle partit pour Fervaques, où
chateaubriand alla la rejoindre le 24 juillet. Dès le lendemain de son
arrivée, elle adresse à Chênedollé une nouvelle lettre: «Colo
(Chateaubriand) est ici depuis hier; il vous désire et nous serons tous
charmés de vous voir. Comme à son ordinaire, il dit qu'il ne restera que
quelques jours. Aussi, si vous voulez encore le trouver ici, aussitôt ma
lettre reçue, mettez-vous en route et arrivez le plus tôt que vous
pourrez.»
Cette lettre, que nous abrégeons, est suivie de quelques lignes de
Chateaubriand: «Vous savez peut-être, mon cher ami, que le voyage de
Suisse est manqué, du moins pour moi[36]. Je suis à Fervaques; j'y suis
pour quinze jours: vous seriez bien aimable d'y venir. Nous tâcherons de
nous rappeler ces vers que vous me demandez. Venez donc, mon cher ami,
nous parlerons de notre automne. Mais venez vite, car vous ne me
trouveriez plus.»
Chênedollé se rendit à cette double invitation. Il vit à Fervaques son
ami qui lui fit part de ses projets de voyage en Orient. Par discrétion
sans doute et par ménagement, Chênedollé n'en avertit pas Madame de
Custine.
C'est seulement l'année suivante, dans le courant de l'été, que
Chateaubriand alla lui-même lui annoncer ce fatal voyage, dont la
nouvelle devait lui briser le coeur. La lettre qu'elle adressa
immédiatement à Chênedollé mérite d'être reproduite; nous l'empruntons
au livre de Sainte-Beuve sur Chateaubriand:
Fervaques, ce 24 juin 1806.
Enfin je reçois de vos nouvelles; j'y avais réellement renoncé.
C'était si bien fini, que vous n'avez rien su et que vous savez
rien du tout. Le _Génie_ est ici depuis quinze jours; il part dans
deux, et ce n'est pas un départ ordinaire, ce n'est pas un voyage
ordinaire non plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il
part pour remplir ses voeux et détruire tous les miens. Il va
accomplir ce qu'il désire depuis longtems. Il sera de retour au
mois de novembre à ce qu'il assure. Je ne puis le croire. Vous
savez si j'étais triste l'année dernière: jugez donc de ce que je
serai cette année. J'ai pourtant pour moi l'assurance d'être mieux
aimée; la preuve n'en est guère frappante: il part d'ici dans deux
jours pour un grand voyage. Je ne vous engage donc point à venir à
présent; mais si, dans le courant de l'été, vous vous en sentez le
courage, vous me ferez plaisir, et d'après ce que vous venez
d'apprendre, vous serez, je pense, rassuré sur l'effet que pourrait
faire votre tristesse. Je vous quitte, car vous savez dans quelles
angoisses je dois être; je ne puis causer plus longtems.
La chère souris (Madame de Vintimille) est ici.
Tout a été parfait depuis quinze jours, mais aussi tout est fini.
Tout n'était pas fini cependant, comme la suite des faits nous
l'apprendra. Après ce voyage en Orient qui lui causa tant d'émotions,
Madame de Custine retrouvera tout ce qu'elle croyait avoir perdu, dans
un sentiment nouveau, non moins sincère et non moins tendre, mais
transformé: celui de l'amitié, de cette amitié particulière qui garde
toujours l'empreinte du sceau de l'amour. Le calme succédera-t-il pour
elle aux orages du coeur? Nous retrouverons partout, dans les lettres de
Chateaubriand, l'expression de sa tendre affection qui persistera
jusqu'à la fin.
* * * * *
Le voyage d'Orient avait été décidé en 1806. M. et Madame de
Chateaubriand allèrent d'abord en Bretagne faire leurs adieux à leur
famille, et le 15 juillet ils partirent ensemble pour Venise. Là ils se
séparèrent: le 29 juillet, Chateaubriand quitta Venise pour gagner
Trieste où il s'embarqua le 1er août, et Madame de Chateaubriand,
accompagnée de Ballanche, qui était allé la rejoindre, revint à l'hôtel
de Coislin attendre le retour de son mari.
Chateaubriand, dans le cours de son voyage, n'écrivit à personne. Madame
de Chateaubriand passa dans les transes de l'inquiétude les longs mois
qui suivirent.
Sans doute, Madame de Custine éprouvait aussi, comme ses lettres
l'indiquent, les chagrins de l'absence. Mais peut-on supposer que moins
de quatorze jours après le départ du voyageur, déjà folle de terreur
parce qu'elle n'avait pas reçu de nouvelles de lui, elle se soit rendue
«en suppliante» chez Madame de Chateaubriand pour lui en demander? Elle
aurait reculé sans doute devant une pareille démarche; le sens parfait
des convenances, qui régnait dans le monde où elle vivait, aurait suffi
pour l'en détourner.
Cette supposition, blessante pour Madame de Custine, repose sur deux
mots obscurs de deux lettres de Madame de Chateaubriand à M. et Madame
Joubert, datées l'une du 29 juillet, l'autre du 24 août 1806, dans
lesquelles elle se plaint de ce que la «chère comtesse ne l'abandonne
pas assez.» Où est la preuve que la chère comtesse soit Madame de
Custine? À cette époque celle-ci n'était même pas à Paris, mais à
Fervaques où elle attendait Chênedollé. Il est probable que la chère
comtesse n'était autre que Madame de Coislin qui, en qualité de voisine,
imposait, peut-être un peu plus que de raison, à Madame de Chateaubriand
sa présence, ses consolations et son amitié. Ces deux dames habitaient,
place de la Concorde, dans la maison du garde-meuble.
* * * * *
Le voyage de Chateaubriand, de son départ de Trieste le 1er août 1806, à
son retour à Bayonne le 5 mai 1807, dura exactement neuf mois et
quelques jours. Il avait visité Athènes, Sparte, Constantinople «pays de
forte et d'ingénieuse mémoire»; il avait accompli le pélerinage de
Jérusalem, était revenu par Alexandrie, Tunis et l'Espagne et avait
ainsi fait le tour complet de la Méditerranée. Il se plaisait à
s'appliquer ce vers du poète:
Diversa exsilia et diversas quærere terras,
fier qu'il était d'avoir vu d'autres cieux et ajouté de nouveaux et
sublimes souvenirs aux hasards de sa vie errante.
* * * * *
À son retour, il reprit ses relations avec Madame de Custine, dont le
zèle et le dévouement furent bientôt mis à l'épreuve dans une
circonstance où Chateaubriand faillit être frappé par les colères de
Napoléon.
Tout le monde connaît l'article du _Mercure_ (4 juillet 1806), où se
trouve cette phrase éloquente:
«Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir
que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble
devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que
de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des
peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans
l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà
l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du
monde.»
Napoléon sentit l'allusion et s'irrita. «La foudre, dit Joubert, resta
quelque temps suspendue; à la fin le tonnerre a grondé; le nuage a
crevé: tout cela a été vif et même violent. Aujourd'hui tout est
apaisé.» Cependant la rédaction du _Mercure_ fut changée, et
Chateaubriand, par l'intermédiaire du Préfet de police, M. Pasquier,
reçut l'ordre de s'exiler à quelques lieues de Paris.
Madame de Custine avait fait ce qu'elle avait pu auprès du «grand ami»,
l'inévitable Fouché, pour écarter le danger. Mais il est fort douteux
que celui-ci soit intervenu dans cette affaire, qui se traita entre
l'Empereur et Fontanes. La colère de Napoléon ne dura pas, puisque, peu
de temps après, il faisait nommer le coupable membre de l'Académie
française.
C'est à cette époque que Chateaubriand acheta près de Sceaux, à Aulnay,
la maison de la Vallée-aux-Loups, au milieu des bois, dans un site
solitaire, où rien ne rappelait le voisinage de la capitale. Ce lieu
désert avait alors des beautés agrestes qui ne se rencontrent plus que
dans quelques-unes de nos provinces, en Auvergne, ou en Bretagne. Nulle
part les rêves et la mélancolie ne pouvaient trouver de plus mystérieux
asiles que sous les grands chênes de ce bois d'_Écoute-la-pluie_, dont
on lit sur les vieilles cartes le nom pittoresque.
Tous ces alentours n'existent plus; les gorges profondes, les chemins
creux et ravinés, les chênes centenaires, les châtaigniers aux vastes
ombrages, tout a disparu, tout est dénudé, nivelé, morcelé. L'âme de la
solitude, la poésie de ces lieux sauvages a fui sans retour.
Un souvenir intéressant que Madame de Chateaubriand a consigné dans ses
Mémoires, se rattache à cette propriété, qui avait appartenu, dit-elle,
à un brasseur très riche de la rue Saint-Antoine. Ce brasseur, au moment
de la Révolution, avait rendu un assez grand service à la famille
royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait
visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme ne trouvant pas sa chaumière
assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours
le petit pavillon qui se trouve sur un des coteaux du jardin et qui
était effectivement de trop magnifique fabrique pour le reste de
l'habitation.
En 1807, la Vallée-aux-Loups était dans toute sa beauté. Une lettre de
Joubert à Chênedollé, du 1er septembre, nous en donne une description
intéressante:
«Il (Chateaubriand) a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze
arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la
maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins, et sans
doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en
main, monte déjà à plus de 80,000 francs. Préparez-vous à passer
quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant
pour la sauvagerie: on l'appelle dans le pays: Maison de la
Vallée-aux-Loups. J'ai vu cette Vallée-aux-Loups; cela forme un creux de
taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra
s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il
n'y a point de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le
précepte de Pythagore: «Quand il tonne, adore l'écho.»
C'est dans cette solitude champêtre que Chateaubriand mit la dernière
main à son poème des _Martyrs_. On montre encore, dans un des sites les
plus pittoresques du parc, le pavillon isolé qui formait son cabinet
d'étude et de travail.
Depuis, M. le duc de Doudeauville, propriétaire de la Vallée-aux-Loups,
a fait de «l'enclos» un grand parc; un peu au delà de la «petite
maison,» il a élevé une splendide demeure. Tout ce qui rappelle le grand
écrivain a été respecté; le pavillon où furent écrits les _Martyrs_ et
l'_Itinéraire_ existe toujours; la maison qui semble en effet si petite,
et qui pourtant a suffi pour cette société d'élite qui y assistait ravie
à la lecture des chefs-d'oeuvre, n'est plus habitée, mais elle est
remplie de fleurs et de plantes rares; deux cariatides apportées
d'Orient y rappellent Athènes et la Grèce; des arbres mêmes que
Chateaubriand avait plantés, souvenirs de ses voyages et des lointains
pays, quelques-uns survivent encore, chargés du poids des ans.
C'est dans les _Mémoires d'outre-tombe_ qu'il faut lire la description
de la Vallée-aux-Loups. Ce vallon doit toute son illustration aux
admirables pages de Chateaubriand. «C'est là qu'il écrivit les
_Martyrs_, les _Abencerrages_, l'_Itinéraire_, _Moïse_; c'est là qu'il
était, nous dit-il, dans des enchantements sans fin... Un jour les
jeunes arbres qu'il y avait plantés protégeraient ses vieux ans!» Mais
ce voeu n'a pas été exaucé; dans un moment de détresse, il dut vendre sa
chère retraite, et depuis, il n'a cessé d'exhaler ses plaintes de
l'avoir perdue: «De toutes les choses qui me sont échappées, la
Vallée-aux-Loups est la seule que je regrette; il est écrit que rien ne
me restera!»
Le poème des _Martyrs_, dont nous avons vu naître la première pensée au
mois de juin 1804, était terminé; il ne s'agissait plus que d'en faire
la publication, pour laquelle l'auteur traita, vers la fin de 1808, avec
Lenormant. Cette publication ne se pouvait accomplir sans formalités: il
fallait d'abord que le livre passât par la censure, qui exigea des
corrections ou des suppressions. Pour faire lever l'embargo, Madame de
Custine usa, comme d'habitude, de son crédit, peut-être plus apparent
que réel, auprès de son «grand ami», de Fouché, qui promit tout, ne fit
rien, et promena Chateaubriand et sa protectrice à travers toutes les
transes, de l'espérance à la crainte, jusqu'à ce qu'il eût finalement la
main forcée par une puissance supérieure à la sienne.
Après plusieurs billets qui marquent bien ces alternatives[37],
Chateaubriand écrit à Madame de Custine la lettre suivante:
Chère belle, mille pardons, nous sommes dans les tracas jusqu'au
cou. Nous remporterons la victoire, mais on nous fait toutes les
difficultés possibles. Je ne cesse de courir ainsi que Bertin. Le
maître a parlé, il a loué le livre; d'où nous espérons que les
Etienne seront vaincus[38]. Mais la philosophie pousse des
rugissements. Encore deux ou trois jours et nos affaires seront
arrangées. Votre grand ami s'est un peu moqué de nous. J'irai vous
voir entre quatre et cinq heures. Dites-moi si vous y serez.
À madame,
Madame de Custine, rue de Miromesnil, au coin de la rue Verte.
Cette lettre paraît antérieure de quelques jours à celle que M. Bardoux
a publiée et dans laquelle nous lisons:
«Le grand ami (Fouché) s'est joué de nous. L'ordre d'attaquer vient
de lui, vous pouvez en être sûre. Eh bien, il n'y a pas grand mal:
l'article est bête et ridicule, et il y a tant de louanges
d'ailleurs, que je souhaite n'avoir jamais de pire ennemi. Vous
êtes bonne et aimable, tranquillisez-vous. Je ne fais que rire de
cela. Cela m'amuse d'être attaqué littérairement par ordre et par
un mouchard.»
Chateaubriand se flatte, dans la première lettre, que les Etienne seront
favorables ou garderont le silence; dans la seconde au contraire, ces
espérances sont déçues: l'article d'Hoffman a déjà paru. Chateaubriand
prétend qu'il s'en amuse et qu'il ne fait qu'en rire; mais, en réalité,
son amour-propre froissé en souffrit cruellement.
Pour nous qui jugeons à distance et tout à la fois la critique et
l'oeuvre critiquée, il nous semble qu'il n'y avait pas lieu de s'émouvoir
autant, et que, sans doute, Hoffman était trop peu à la hauteur du grand
style épique des _Martyrs_ pour se faire juge d'un pareil livre.
Si nous avions à faire ici une étude littéraire, nous ferions remarquer
à quel point tout ce qui dérive de l'imagination et de la sensibilité,
tout ce qui fait la grandeur de Chateaubriand: la magnificence des
descriptions et le sentiment profond des passions humaines,
l'enthousiasme du beau et de l'idéal, échappait complètement à ce
critique, aussi bien qu'à ceux qui avaient jugé précédemment _Atala_,
_René_, le _Génie du christianisme_. Tout cela, c'est-à-dire tout un
côté de l'âme, ils l'ignorent, ils ne le voient pas, ils n'en ont aucune
idée. Quel nombre effrayant de prosélytes n'ont-ils pas laissés dans le
monde!
Ce poème des _Martyrs_ n'a pas obtenu le succès que son auteur en
attendait. La partie mythologique, longue, froide et languissante, nuit
beaucoup à l'intérêt général. L'ouvrage par lui-même et par ses épisodes
est très poétique et très beau. «J'ai peur, dit Chateaubriand à la fin
de la préface, que la Divinité qui m'inspire ne soit une de ces Muses
inconnues sur l'Hélicon, qui n'ont point d'ailes et qui vont à pied.»
Est-ce à Delphine que s'adressait ce discret hommage?
* * * * *
Nous venons de voir, vers la fin de 1808, Madame de Custine montrer pour
les _Martyrs_ le même zèle que Madame de Beaumont, autrefois, pour le
_Génie du christianisme_; nous allons retrouver, quelques mois plus
tard, son intervention non moins affectueuse dans une circonstance bien
autrement douloureuse et tragique.
Armand de Chateaubriand, naufragé sur les côtes de Normandie, avait été
arrêté le 9 janvier 1810. Quand Chateaubriand, son cousin, en fut
informé, Armand était déjà depuis treize jours détenu dans les prisons
de Paris. Un conseil de guerre fut réuni par les ordres de ce même
général Hulin qui avait présidé au jugement du duc d'Enghien. Armand,
accusé de conspiration royaliste, fut condamné à mort.
Dans l'intervalle, Chateaubriand, malgré sa répugnance, demanda une
audience à Fouché; Madame de Custine l'y accompagna: Fouché les joua une
fois de plus; il nia d'abord qu'Armand fût arrêté; puis, ensuite, forcé
d'en convenir, il s'excusa en prétextant qu'il n'était pas certain de
son identité. Enfin, pour rassurer Chateaubriand, il lui annonça que son
cousin était très ferme, «et qu'il saurait très bien mourir!» Mot cruel
et tout à fait digne du proscripteur qui avait dirigé les égorgements de
Lyon.
Chateaubriand écrivit à l'Empereur pour demander la grâce de son cousin,
mais dans sa lettre, peut-être un peu trop fière, quelques mots
déplurent à Napoléon: «Chateaubriand me demande justice, il l'aura»,
dit-il en froissant la lettre, et Fouché pressa l'exécution.
Averti seulement à cinq heures du matin, Chateaubriand arriva quelques
minutes trop tard au lieu du supplice, pour voir une dernière fois son
malheureux parent; il le trouva encore palpitant et défiguré par les
balles.
Rentrant à Paris, c'est chez Madame de Custine qu'il alla d'abord; il
lui adressa ce billet: «J'arrive de la plaine de Grenelle. Tout est
fini. Je vous verrai dans un moment,» et le même jour il lui porta le
mouchoir trempé de sang qu'il avait rapporté du lieu de l'exécution.
Après cette catastrophe, Chateaubriand se retira à la Vallée-aux-Loups.
Il y passait à peu près tous les étés. L'année 1810 fut consacrée, comme
les précédentes, à des occupations littéraires. Dans le courant de
l'été, il fit avec Madame de Chateaubriand une visite au château de
Méréville, habité par la famille de Laborde.
En 1811, qu'il qualifie dans ses Mémoires «l'une des années les plus
remarquables de sa vie», il publia l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_,
qui obtint un succès bien plus éclatant que les _Martyrs_ et sembla même
avoir désarmé la critique. Cette même année, il fut appelé à occuper à
l'Académie française le fauteuil que Marie-Joseph Chénier avait laissé
vacant[39].
On sait quels orages survinrent à la suite de cette élection.
Chateaubriand avait fait les visites d'usage à ses nouveaux collègues;
il prépara son discours de réception, mais ce discours qu'il communiqua
à l'Académie, ne fut point admis et souleva de nouveau contre lui les
colères de Napoléon.
En relisant à distance ce morceau littéraire, on se demande si, en
embrassant son sujet d'un point de vue plus élevé, Chateaubriand
n'aurait pas pu, tout en formulant avec la même fermeté ses griefs,
éviter les dangers qu'il allait courir et qu'il avait dû prévoir. Mais
peut-être tout ce bruit ne lui déplaisait pas. Il refusa de faire des
corrections à l'oeuvre censurée ou d'en composer une autre, et sa
réception fut indéfiniment ajournée.
Pendant cette période, les relations avec Madame de Custine continuaient
comme par le passé, peut-être même n'avaient-elles jamais été plus
suivies. De ce discours de réception qui n'avait pu être prononcé,
l'opposition s'était emparée; il en circulait des copies; Madame de
Custine en avait une qu'elle envoya par son fils Astolphe à Madame de
Staël à Coppet.
* * * * *
Madame de Custine prenait donc toujours aux affaires de Chateaubriand le
même intérêt qu'auparavant, et cependant vers la même époque, elle
s'était créé d'autres distractions: elle voyageait et faisait de
nouvelles connaissances.
En 1811, pendant que Chateaubriand retiré à la Vallée-aux-Loups «suivait
des yeux sur son coteau de pins, la comète qui courait à l'horizon des
bois et qui, belle et triste, traînait comme une reine «son long voilé
sur ses pas», Madame de Custine parcourt la Suisse et l'Italie; elle
passe le mois de juin à Naples et l'hiver suivant à Rome, où elle réunit
autour d'elle une société choisie. Sans aucun doute, une pensée
constante l'accompagnait dans la ville éternelle; un Anglais, M.
Fraser-Frisell, en correspondance avec Chateaubriand, lui donnait de son
ami des nouvelles dont celui-ci n'était pas assez prodigue envers elle.
À Rome, elle forme avec Canova une liaison assez intime pour que son
fils osât lui dire: «Savez-vous qu'avec votre imagination romanesque,
vous seriez capable de l'épouser!--Ne m'en défie pas, répondit-elle sur
le même ton, s'il n'était devenu marquis d'Ischia, j'en serais tentée.»
Sans doute le sang aristocratique de Marguerite de Provence se révoltait
en elle à l'idée d'une mésalliance avec un marquis d'aussi fraîche date.
Elle avait emmené de Paris pour veiller à la santé de son fils un jeune
médecin allemand avec qui elle était liée depuis cinq ou six ans: le
docteur Koreff, débutant alors dans une vie d'aventures, qui ne sont pas
toutes à son éloge. Koreff, qui, en fin de compte, a laissé une mémoire
discutée, pour ne rien ajouter de plus, était, au dire de personnes qui
l'ont connu, très laid, très peu sympathique d'aspect, parlant le
français avec un accent germanique très prononcé; vif, intelligent
d'ailleurs, railleur et sardonique; il y avait en lui quelque chose
d'équivoque et d'indéfinissable qui n'inspirait pas la confiance. Tel
qu'il était cependant, il avait ses partisans, et Madame de Custine
resta en correspondance avec lui pendant de longues années. Elle
l'aimait beaucoup, et son amitié était marquée, comme toutes ses
affections, par une ardeur extrême et une tendresse de sentiments qui,
avec une sorte d'agitation nerveuse, et des accès de douloureuse
mélancolie, formaient le trait caractéristique de sa nature intime. Le
portrait qu'elle a tracé de cet ami est trop favorable à celui-ci pour
que le reproduire ne soit pas un devoir. En même temps qu'il montre
l'état de l'âme aimante, enthousiaste et souffrante de l'une, il peut,
dans une certaine mesure, défendre l'autre contre la sévérité des
jugements dont il a été l'objet.
Voici ce qu'écrivait, quelques années plus tard, en 1816, Madame de
Custine à une de ses plus intimes et de ses meilleures amies
d'Allemagne, Madame de Varnhagen: «Imaginez que je n'ai pas signe de vie
de Koreff. Depuis nombre d'années, lorsque nous sommes séparés, je lui
écris deux fois par semaine, et lui autant, sans jamais y manquer! C'est
un ami de dix ans au moins, éprouvé par le temps, par mille douleurs
qu'il a senties, qu'il a partagées; enfin, ce sont de ces sentiments
qu'on a le droit de croire indestructibles!... Je lui ai écrit dix fois
sans humeur, sans me décourager... rien ne m'a réussi... Ma vie est
troublée par ce profond chagrin. Je ne puis perdre si légèrement un ami
sur qui je croyais pouvoir compter, parce qu'il m'en a donné des preuves
que je n'oublierai jamais... J'étudie, mais sans courage; mon âme ne
peut s'élever au-dessus de la douleur sous laquelle je succombe... Je
souffre dans le fond de mon âme.»
Koreff répond enfin et se justifie; Madame de Custine est consolée et
pardonne tout: «Je n'avais jamais eu à me plaindre de son inexactitude;
voilà pourquoi j'étais si inquiète. Pendant des années de séparation, il
n'a jamais passé huit jours sans m'écrire. Enfin voilà, grâce à vous,
dit-elle, ce petit fil renoué. C'est bien peu de chose en apparence et
c'est cependant beaucoup pour vivre. Vous le connaissez, et vous savez
qu'il est de ces esprits qui comprennent tout, qui, par leur lumière,
embellissent la vie, l'éclairent, la colorent et lui donnent une
véritable valeur. Aussi, j'étais au fond d'un abîme obscur depuis que je
n'avais plus signe de vie de lui.»
Madame de Custine était, comme on le voit, beaucoup plus détachée de
Chateaubriand qu'on ne le suppose.
* * * * *
Chateaubriand demeura, comme d'habitude, tout l'été, à la
Vallée-aux-Loups; il revint le 23 octobre à Paris pour y passer l'hiver.
Après avoir pris momentanément son gîte à l'hôtel de Lavalette, rue des
Saints-Pères, il se fixa rue de Rivoli. «Nos soirées, dit Madame de
Chateaubriand, étaient fort agréables: M. de Fontanes et M. de Humboldt
étaient nos plus fidèles habitués. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier
et Molé.» C'est dans les mémoires mêmes de Madame de Chateaubriand qu'il
faut lire le portrait de Fontanes, tracé avec beaucoup d'esprit et de
verve comique[40].
Au mois d'octobre 1813, M. et Madame de Chateaubriand quittèrent Aulnay
et revinrent à Paris. Ils prirent un appartement dans la même rue que
l'année précédente, rue de Rivoli, en face de la première grille des
Tuileries, c'est-à-dire près de la rue qui porte aujourd'hui le nom du
29 juillet, sur l'emplacement de cette ancienne et sinistre salle du
manège où la Convention avait, en 1793, condamné Louis XVI, au lieu même
où dix ans auparavant Chateaubriand avait entendu crier la mort du duc
d'Enghien. «On ne voyait alors dans cette rue que les arcades bâties par
le gouvernement et quelques maisons s'élevant çà et là avec leur
dentelure de pierres d'attente.» La rue de Rivoli n'était encore tracée
que jusqu'à la hauteur du Pavillon de Marsan.
On était à la veille de la plus formidable catastrophe qui ait agité
notre siècle et tous les esprits sentaient approcher la fin de l'Empire.
Chateaubriand préparait alors son célèbre écrit: _Bonaparte et les
Bourbons_, qui parut au mois d'avril 1814. C'est aussi dans les Mémoires
de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire les détails de la composition
et de la publication de ce livre, des imprudences du mari, des angoisses
de la femme, qui crut un instant avoir perdu le manuscrit que
Chateaubriand laissait traîner, et qu'elle avait pris sous sa garde.
Madame de Custine, effrayée par l'imminence des événements et la
grandeur du danger, ne fut pas témoin de cette publication. Dès les
premiers jours de janvier, elle avait quitté Paris et s'était réfugiée à
Berne. Ce fut seulement à la fin du mois de mai que, rappelée par son
fils, elle rentra en France, après la première Restauration. Son fils
Astolphe lui représentait combien son retour était urgent et de quel
crédit elle allait jouir dans le parti royaliste rappelé aux affaires.
Pour Madame de Custine, la passion dominante c'était les intérêts de son
fils, dont elle voulait sauvegarder l'avenir, et qui, comme nous le
verrons plus tard, était alors l'objet de toutes ses préoccupations, de
toutes ses anxiétés maternelles. Aux motifs de retour que lui donnait
Astolphe, il s'en ajoutait un autre: Fouché, devenu duc d'Otrante sous
l'Empire, était, depuis un mois déjà, revenu à Paris; il allait sans
doute jouer un rôle dans les événements; elle pouvait retrouver en lui
le protecteur d'autrefois.
* * * * *
Le duc d'Otrante, l'ancien ministre de la police impériale, disgracié en
1811, avait été envoyé comme gouverneur des provinces enlevées à
l'Autriche, et presque relégué en Illyrie. Jusqu'en 1814, tant que dura
l'Empire, il resta à l'étranger, dans une sorte d'exil, observant les
événements et attendant l'occasion de reparaître sur la scène politique.
À peine l'abdication de l'Empereur à Fontainebleau, le 11 avril 1814,
fut-elle connue, qu'il rentra précipitamment en France et renoua des
relations avec tout ce qu'il avait connu de personnes influentes dans
tous les partis. Madame de Custine occupait alors dans le monde
royaliste, parmi les familles de l'ancienne cour, une situation très
élevée, où elle pouvait lui être utile. Aussi est-ce à elle qu'il
s'adressa tout d'abord; et en effet, elle le servit puissamment.
Le duc d'Otrante affichait alors les sentiments royalistes les plus
prononcés. Il entama avec Madame de Custine une correspondance très
active[41] dans laquelle on a cru voir un Fouché transformé, devenu
vertueux et sentimental, ayant surtout, à ce qu'il prétend, l'horreur du
sang, et résolu à ne vivre désormais que pour les affections
domestiques. Ces lettres ont, en effet, une certaine apparence de
bonhomie. Mais il ne faut pas accepter sans contrôle les sentiments
qu'elles expriment.
Ce qui frappe d'abord en les lisant, c'est qu'elles ne sont pas écrites
pour Madame de Custine seule; elles sont évidemment destinées à être
montrées, colportées. Ce sont autant de déclarations de principes dont
Madame de Custine devra faire usage auprès de ses puissants amis.
Quel fond y a-t-il à faire sur les protestations de Fouché, que devient
ce dévouement absolu au gouvernement des bourbons et à la personne du
roi, quand on voit, deux jours après le 20 mars, Fouché accepter de
l'Empereur le ministère de la police? On a expliqué cette brusque
évolution par des engagements qu'il aurait pris envers le parti
royaliste de n'user du pouvoir qui lui était rendu que pour renverser le
gouvernement impérial. Qui donc trahissait-il, de Napoléon ou des
Bourbons? Car il trahissait nécessairement l'un ou l'autre parti, sinon
tous les deux.
N'oublions pas que pendant qu'il prodiguait les assurances de dévouement
à la monarchie, et qu'il écrivait, pat exemple, à Madame de Custine des
phrases comme celles-ci: «Croyez que le gouvernement militaire qui va
nous envahir (au retour de l'île d'Elbe) ne sera pas de longue durée.
Qu'on s'occupe surtout à sauver la personne du roi... La perte du roi
nous serait funeste... Le roi a l'affection des Français; il a mérité
leur estime par sa haute modération; ceux qui l'abandonnent aujourd'hui
le regretteront bientôt; sa vie est nécessaire pour le présent et
l'avenir»; n'oublions pas que pendant qu'il écrivait ces lignes, Fouché
était l'âme de deux complots, recrutés l'un dans l'armée, l'autre parmi
les anciens conventionnels et que le but commun des deux conjurations
était d'enlever Louis XVIII par un coup de force, le 1er mai, à
l'ouverture des Chambres.
Fouché menait de front, en ce moment, trois conspirations: contre Louis
XVIII; contre Napoléon; contre la conspiration dont lui-même était le
chef et qu'il était tout prêt à vendre.
Le retour de l'île d'Elbe dérangea tous les projets, et Fouché redevint
ministre de l'Empire. Il n'était pas plus tôt installé dans ses
fonctions qu'il entama contre l'Empereur des négociations secrètes avec
la cour de Vienne. Il offrit au prince de Metternich d'organiser la
régence au nom du roi de Rome et de forcer l'Empereur à l'abdication.
«L'Empire sans Empereur,» c'était déjà le programme de la double
conspiration dont nous venons de parler. Napoléon soupçonna cette
intrigue; il organisa contre son ministre de la police une
contre-police; une lettre du prince de Metternich fut interceptée et la
preuve de la trahison fut bientôt acquise. Napoléon démasqua Fouché, le
menaça de le faire pendre, et finalement le laissa au ministère.
Cependant les événements marchaient avec une foudroyante rapidité:
l'Empire succomba. Fouché atteignit l'apogée de sa fortune après
Waterloo. Président du Gouvernement provisoire, il put se croire un
moment l'arbitre des destinées de la France. Mais il se trompait: le
rétablissement des Bourbons se fit sans lui, et, comme résultat final,
contre lui. Napoléon l'avait prédit: «Fouché trompe tout le monde; il
sera le dernier trompé et pris dans ses propres filets. Il joue la
Chambre; les alliés le joueront, et vous aurez de sa main Louis XVIII
ramené par eux.»
C'est ce qui arriva. Aussitôt que le rétablissement des Bourbons parut
inévitable, Fouché qui n'avait cessé de les envelopper de ses trames, et
qui était parvenu à se faire considérer par la Cour de Gand comme
l'homme indispensable, se retourna absolument de leur côté. Louis XVIII,
contraint par son entourage, fit de lui son ministre de la police. Le
système ou l'utopie que Fouché voulait faire prévaloir et par lequel il
prétendait assurer la stabilité du trône, c'était ce qu'il appelait
l'alliance de la monarchie avec la révolution; en d'autres termes, il
voulait subordonner le gouvernement monarchique aux éléments
révolutionnaires.
Que Madame de Custine fût la dupe de Fouché, cela n'est pas douteux.
Mais ce qui est certain, c'est qu'elle lui était toute dévouée et
qu'elle partageait ses idées, ou du moins ce qu'il lui en avait fait
connaître. Ils avaient ensemble une correspondance très active, et
Fouché la voyait tous les jours.
On comprend que, dans ces circonstances, les relations de Madame de
Custine avec Chateaubriand qui avait pour Fouché une profonde aversion,
soient devenues moins fréquentes. Elles n'étaient pas interrompues
cependant, et Madame de Custine se prêta même à un rapprochement
sollicité par Fouché. Un jour Louis XVIII avait demandé à Chateaubriand
ce qu'il pensait du retour de Fouché aux affaires: «Sire, la chose est
faite, je demande la permission de me taire.--Non, non, dites.--Je ne
fais qu'obéir aux ordres de Votre Majesté: je crois la monarchie
finie.--Eh bien, Monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis.»
Cette boutade eut du succès. Fouché en fut informé; il pria Madame de
Custine de lui ménager une entrevue avec son ami: «Ne pourriez-vous pas,
lui écrivit-il, nous donner un petit dîner sans cérémonie et sans
importance?» Le dîner eut lieu, mais il fut sans résultat. Il prouve
cependant que Madame de Custine restait dans les mêmes termes que
précédemment avec Chateaubriand dont l'attachement très sincère lui
restait toujours fidèle.
La suite de la correspondance de Fouché avec Madame de Custine[42] nous
le montre assailli par des attaques de plus en plus violentes, luttant
en désespéré pour le pouvoir qui lui échappe, et jouant avec audace le
rôle d'un innocent persécuté:
«Je fermerai, écrit-il, la bouche à mes amis et à mes ennemis. Qu'on me
laisse le temps d'établir une doctrine monarchique; qu'on ne demande pas
de moi des violences qui ne sont pas dans mon caractère!»--«Il y a un
an, on ne parlait que du passé; on était impitoyable pour _les petites
fautes_ de la Révolution... Les passions nous jettent sans cesse dans le
passé; je ne me laisserai pas distraire par leurs bruits.» Ces bruits
étaient en effet d'une extrême violence: on le traitait de «monstre
souillé de tous les crimes».
Quelques jours plus tard, il adresse à Madame de Custine ce billet:
«Comme je sais que beaucoup de gens que vous voyez, portent un tendre
intérêt à Labédoyère, dites-leur qu'il est arrêté.» Mot cruel, sous un
air d'ironie et d'indifférence, qui en rappelle un autre plus atroce
encore de ce même proconsul de la Terreur: «Nous célébrerons la victoire
de Toulon; nous enverrons ce soir deux cent cinquante rebelles sous le
fer de la foudre.» Le fer de la foudre!
Enfin Fouché tomba du pouvoir le 21 septembre 1815, après un ministère
de trois mois. Atteint par la loi d'exil portée contre les régicides qui
avaient accepté des fonctions dans les cent jours, il séjourna d'abord à
Dresde pendant neuf mois, puis à Prague, et finit par se réfugier à
Trieste, après avoir vainement sollicité un asile en Angleterre.
Ses dernières lettres à Madame de Custine, après sa disgrâce, sont
encore curieuses à parcourir. Tant qu'il espère continuer la lutte et
ramener à lui la fortune, il lui adresse d'habiles plaidoyers: «Quelle
faute a-t-il donc commise depuis que Louis XVIII lui a pardonné, depuis
surtout que, rappelé aux affaires, il a rendu à la monarchie tant de
signalés services? Pourquoi une ordonnance d'exil, quand il a sauvé la
France et replacé le roi sur le trône?»--«Mais il n'a pas de petites
passions; il ne conserve aucun ressentiment; il n'opposera que la
résignation et la modération à ses ennemis, et il accepte d'eux le repos
auquel ils le condamnent.»--«Heureusement, ajoute-t-il, rien ne dure
sous le ciel; tout s'épuise. Les méchants eux-mêmes se lassent de faire
le mal.»
Le 8 octobre 1816, il écrit une dernière fois à celle dont il loue la
constante amitié et «dont le coeur reste toujours le même lorsque tout
change autour d'elle.»--«Je suppose, dit-il, que vous êtes actuellement
à Fervaques; je voudrais y passer quelques jours avec votre ami
(Chateaubriand), vous lire mes mémoires[43]; vous y verrez que _je n'ai
souffert que du bien que j'ai fait_.»
Voilà le testament politique du duc d'Otrante!
On a tenté, timidement il est vrai, en faveur de Fouché, une
réhabilitation partielle. On abandonne aux sévérités de l'histoire
l'homme public et surtout le proconsul de la Terreur, mais on défend le
caractère de l'homme privé. Charles Nodier, qui l'a connu en Illyrie,
nous le montre «vivant avec la bonhomie d'un simple bourgeois, affable,
accueillant, exerçant le pouvoir avec douceur et modération, quoiqu'il y
conservât les habitudes de dissimulation de toute sa vie; portant le
costume le plus simple, redingote grise, chapeau rond, bottes ou gros
souliers; se promenant à pied au milieu de ses enfants, la main
ordinairement liée à la main de sa jolie petite fille; saluant qui le
saluait, sans prévenance affectée, comme sans morgue et sans étiquette,
s'asseyant bonnement où il était fatigué, sur le banc d'une promenade ou
sur le seuil d'un édifice. Il était enclin à rendre service et l'on
trouvait en lui un mélange des sympathies les plus officieuses de la
bonté.»
Ce jugement de Charles Nodier est conforme aux souvenirs conservés par
la famille du célèbre conventionnel. Y avait-il donc en lui deux hommes
différents, dont l'un restait accessible aux sentiments du coeur, aux
affections tendres, peut-être même à l'amitié, dont l'autre, au
contraire, s'était fait un système de scepticisme et d'égoïsme sans
scrupule et sans remords, traînant après lui la perfidie et la trahison,
ne reculant devant aucun moyen, même la violence et le sang, pour
s'assurer la richesse et le pouvoir? Très habile d'ailleurs, plein de
ressources et d'audace, doué parfois d'un grand bon sens.
L'homme n'est jamais composé d'une seule pièce, et quelque dépravé qu'il
soit, en quelque dégradation du sens moral qu'il ait pu tomber, on
trouve encore, dans un secret repli, quelque reste de sentiments
humains, qui n'ont pas péri. On voudrait y trouver aussi le remords! La
même anomalie qui nous est signalée dans Fouché, semble avoir existé de
même chez quelques-uns de ses contemporains les plus sanguinaires. Mais
jusqu'à quel point cette excuse, cette atténuation tirée des sentiments
de l'homme privé justifie-t-elle les crimes de l'homme public?
N'aggrave-t-elle pas au contraire la condamnation qui doit le frapper?
Plus il aura été doué naturellement de sentiments humains, plus il sera
coupable d'avoir étouffé le cri de sa conscience et transformé
volontairement en une cruauté froide sa douceur innée.
La défense proposée par Nodier n'est donc rien moins que concluante.
Nous la donnons cependant telle qu'elle est, avec sa conclusion: «Qui
oserait penser, dit-il en rappelant un service qu'il avait reçu de
Fouché, qu'un tel procédé pût partir d'un méchant homme? Je conviendrai
de beaucoup de choses avant de convenir que Fouché a été bien jugé par
ses contemporains. L'histoire et Dieu le jugeront.»--C'est ainsi qu'on
ébranle l'autorité de l'histoire, par des faits de la vie privée qui ne
prouvent rien pour la vie publique, et qu'on prépare un démenti aux
faits les plus certains, au témoignage direct des générations qui ont
souffert, à la voix même des victimes.
Fouché est mort dans l'exil, à Trieste, le 25 décembre 1820. Ses restes
ont reposé dans le cimetière de cette ville, pendant plus d'un
demi-siècle, à l'ombre de l'antique cathédrale byzantine de San-Giusto.
Dans cet asile de paix et de miséricorde, une simple dalle couvrait sa
tombe. Depuis, il a été exhumé et ramené en France par les soins pieux
de sa famille; il a été inhumé, le 22 juin 1875 dans le cimetière de
Ferrières, près des lieux où s'élevait le vieux château, aujourd'hui
détruit, qu'il habita jadis aux jours de sa prospérité et des splendeurs
éphémères de sa fortune.