Le médecin d'actrices est d'ordinaire plus jeune que le médecin de

théâtre, l'élégance prédomine dans sa mise et le cheveu noir sur son

sinciput; il sacrifie exclusivement à la galanterie et accomplit ses

fonctions en déclarant uniformément que la santé de ses clientes est

dans le plus complet délabrement.

Il n'était donc point étonnant que ces deux messieurs eussent échangé un

salut glacial: il était tout naturel qu'ils se regardassent comme deux

athlètes prêts à livrer bataille.

Ils s'étaient approchés en même temps du lit d'Eulalie;--car Eulalie

avait eu la précaution de garder le lit.

Le docteur Tant-Pis prit le bras droit de l'actrice, le docteur

Tant-Mieux son bras gauche.

--Le pouls est détestable, dit l'un.

--Pas la moindre fièvre, riposta l'autre.

--Veuillez, mademoiselle, tirer la langue. Saburrale au premier chef.

--Langue parfaite.

--La tête brûlante.

--Température normale.

--L'œil a un éclat maladif.

--Les traits sont frais et dispos.

--J'augure un commencement de congestion.

--Au plus une légère fatigue.

--Vous avez bien fait de rester au lit.

--L'air vous remettra complétement.

--Ne mangez pas.

--Un bon bifteck.

--Pardon, confrère...

--Confrère, il me semble...

--Je réponds...

--Je garantis...

Les deux champions s'étaient simultanément dirigés vers la table, et

saisissant chacun une plume ils écrivirent:

«Je soussigné, docteur en médecine, certifie que Mlle Eulalie, artiste

au _Théâtre des Divertissements-Plastiques_, m'a fait mander ce

jourd'hui, et qu'après avoir consulté les prodrômes, symptômes et

diagnostics, j'ai reconnu chez elle une méningite à sa période

bénigne; méningite qui pourrait prendre un dangereux développement, si

la malade n'observait le repos le plus absolu.

»En conséquence de quoi je la déclare incapable de remplir son service

avant une entière guérison.

TANT-PIS, (d. m. P.)

»Paris, le...»

«Je soussigné, docteur en médecine, certifie qu'appelé à la requête du

directeur des _Divertissements Plastiques_ auprès de Mlle Eulalie,

artiste de ce théâtre, j'ai examiné attentivement l'état de ladite

demoiselle, et reconnu que cet état n'offrait aucun caractère de

maladie durable ou accidentelle.

»En foi de quoi, je déclare ladite demoiselle apte à reprendre

immédiatement son service sans qu'il en puisse résulter le plus léger

inconvénient.

TANT-MIEUX, (d. m. P.)

»Paris, le...»

--Voilà, mademoiselle, dit le docteur Tant-pis en tendant son certificat

à sa cliente.

--Voici, dit le docteur Tant-mieux en présentant le sien au directeur.

Puis, les deux rivaux se retirèrent en échangeant un salut provocateur.

--Quant à moi, conclut le directeur après leur départ, je ne suis pas

médecin, mais vous savez, Eulalie, si vous ne venez pas aujourd'hui

répéter la pièce de M. Briquet, je résilie votre engagement.

--Mademoiselle, insinua Athanase d'un ton suppliant, soyez persuadée

que... je serais désolé... Votre santé... J'aimerais mieux mille fois...

--Vous! vous êtes mon oiseau de mauvais augure, c'est votre _ours_ mal

léché qui est cause de tout ça. Aussi Dieu sait si je vous abomine!...

Décidément les déclarations d'Athanase n'avaient pas de succès.

XLI

AMIS ET CONFRÈRES

Et pourtant, si le malheureux n'avait pas encore les profits de sa

réception dramatique, il en avait déjà les petites misères.

Il ne rencontrait plus une personne sans que celle-ci l'abordât par une

de ces formules:

--Dites donc, mon cher monsieur Briquet, vous qui faites jouer des

pièces, vous seriez bien aimable de m'envoyer une loge pour demain.

--Mon bon, maintenant que vous voilà lancé, vous ne me refuserez pas six

places pour ce soir.

--Briquet, puisque le directeur fait ce que vous voulez, demandez donc

pour moi une petite avant-scène. J'ai _quelqu'un_ à conduire au théâtre.

C'est convenu?

Les premières fois, l'amour-propre avait empêché le pauvre garçon de

détromper les solliciteurs et de leur avouer qu'il n'aurait point osé

tirer à vue sur son crédit un simple bon de parterre. Il avait donc payé

les places de sa poche,--si peu garnie, hélas!

Mais le nombre des requêtes grossissait toujours.

A Paris, ils s'appellent légion, ces quémandeurs sans vergogne.

D'excellentes gens qui proclament bien haut leur délicatesse, et qui, en

effet, se feraient scrupule de laisser payer par un ami leur place

d'impériale d'omnibus. Mais, quand l'ami a quelque accointance avec le

théâtre, qu'au lieu de trois sols il s'agit d'un billet de cinq ou dix

francs, toute gêne disparaît, et ils rançonnent impitoyablement.

Ils ne prient pas, ils décrètent; ce n'est point un service qu'ils

réclament, c'est une contribution qu'ils frappent.

Si vous n'acquittez pas dans les délais prescrits cette taxe forcée, ils

déclarent votre amitié en faillite, et jamais vous ne pourrez vous

réhabiliter.

Telle était la situation d'Athanase, qui avait déjà semé derrière lui

plusieurs douzaines de ces ennemis-là.

Mais devant lui, il s'en dressait bien d'autres!

Au théâtre, le _Donec eris felix_ doit être généralement pris à

contre-sens.

Tant qu'Athanase avait été le poursuivant sans espoir de la fortune

littéraire, tant qu'on n'avait vu dans ce modeste provincial qu'un clerc

égaré, on avait épuisé pour lui toutes les ressources de la sympathie

phraséologique:

--Ne vous découragez pas, mon cher; vous avez du talent, vous arriverez.

--C'est vraiment un garçon charmant que ce Briquet. Il n'a pas de

chance.

--Je suis convaincu qu'au fond il a quelque chose dans le ventre...

--Et si simple!...

--Si courageux!...

--Briquet, vous savez, si je puis jamais vous donner un coup d'épaule...

On était bien sûr alors que le coup d'épaule ne pourrait jamais enfoncer

les portes si bien barricadées du théâtre.

Au lieu de cela, ces portes avaient l'air de s'entre-bâiller pour le

travailleur opiniâtre; on n'attendait même pas qu'elles fussent

ouvertes:

--Voyez-vous cela!

--Quel intrigant!

--S'il est permis de recevoir un bonhomme pareil.

--Pas de talent pour deux liards.

--Sa simplicité n'est qu'une pose.

--Aussi j'espère un four... mais un four...

Un naturaliste m'a assuré qu'à l'approche du beau temps les grenouilles

coassent.

XLII

LES CHEVALIERS DE LA RÉCLAME

Ces coassements n'étaient qu'un prélude.

Il existe de nos jours un usage qui ne dépose certes point en faveur de

la modestie contemporaine.

Je veux parler du soin que longtemps à l'avance les auteurs prennent de

faire savoir leur nom au public, qui ne se soucie généralement guère de

la recherche de cette paternité.

Cette façon d'escompter le succès en en revendiquant préventivement le

mérite enlève à la première représentation beaucoup de son attrait et à

l'écrivain un peu de sa dignité; mais Athanase, n'ayant pas les moyens

de se poser en réformateur, avait suivi la tradition et cédé aux

instances du ramasseur de bouts de nouvelles en quête d'un paragraphe

pour son canard.

Aussitôt pris, aussitôt inséré.

Dès le soir même, ledit canard publiait:

«Le théâtre des _Divertissements-Plastiques_ répète en ce moment une

pièce en trois actes, premier ouvrage de M. Athanase Briquet, sur les

débuts duquel on compte non sans raison. La pièce est intitulée: _Les

Contes de fée_.»

Rien en apparence de plus inoffensif que cette annonce, mais Athanase

avait compté sans les _chevaliers de la réclame_.

Les chevaliers de la réclame jouent, à la suite de la grande armée des

lettres, le rôle que remplissent les maraudeurs à la suite des autres

armées.

Ils vivent sur le commun.

Leur talent ne leur permettant d'apporter aucune mise de fonds, ils

spéculent sur les fonds d'autrui. Ne pouvant entrer au restaurant, ils

veulent du moins s'en approprier la fumée.

N'avoir aucune valeur, ne rien faire, et arriver à la notoriété quand

même.

Voilà le problème.

Pour le résoudre, tous les moyens sont bons.

C'est le chevalier de la réclame qu'on retrouve à toutes les cérémonies

littéraires,--mariages, baptêmes ou enterrements; c'est lui qui s'y

faufile dans les groupes de journalistes, espérant que l'un d'eux

s'habituera à sa physionomie et finira par s'informer de son intitulé

pour le consigner dans les feuilles.

C'est le chevalier de la réclame qui, tous les matins, lit attentivement

la _Gazette des Tribunaux_, dans le but d'y découvrir une homonymie

désirée, auquel cas il écrit le lendemain:

AU RÉDACTEUR

«Monsieur,

»Dans votre numéro du... courant, vous rendiez compte d'un procès où

un sieur Pastoreau était condamné pour vol qualifié à quinze ans de

prison.

»Je vous serais infiniment obligé de déclarer, par la voie de votre

estimable feuille, qu'il n'y a rien de commun entre le prévenu et moi.

»PASTOREAU,

»homme de lettres.»

C'est encore lui qui expédie à l'_Indépendance belge_ le poulet

ci-dessous:

«Monsieur le rédacteur,

»Votre dernière chronique annonçait qu'un joueur du nom de Breteuil

s'est tué d'un coup de pistolet en sortant du Casino de Hombourg.

»L'analogie de consonnance entre _Breteuil_ et _Verneuil_ étant de

nature à plonger dans l'inquiétude ma famille et mes nombreux amis, je

vous serais très-reconnaissant si vous vouliez bien me permettre

d'user de votre précieuse publicité pour empêcher cette fâcheuse

confusion.

»Je suis si peu mort que je prépare en ce moment un grand ouvrage pour

une de nos premières scènes.

»Agréez...

»VERNEUIL,

»membre de l'institut Polydramatique.»

Bien entendu le grand ouvrage n'a jamais existé, mais le coup n'en porte

pas moins. Après un certain nombre de mentions de ce genre, les lecteurs

de journaux commencent à savoir qu'il existe un homme de lettres du nom

de Pastoreau ou de Verneuil.

D'où le savent-ils? Ils seraient bien embarrassés de le dire.

Peu importe à Verneuil ou à Pastoreau; le chevalier a pratiqué la

réclame à la tire, c'est tout ce qu'il lui faut.

Athanase ignorait--comme bien d'autres choses--l'existence de cette

catégorie de bipèdes. Aussi fut-il grandement étonné quand en cherchant,

deux jours après, l'annonce de sa pièce, il lut dans le canard qui

l'avait publiée cette insolente épître:

«Paris

»Monsieur le chroniqueur,

»Votre bulletin dramatique de mercredi, déclarait _urbi et orbi_ que

le théâtre des _Divertissements-Plastiques_ répète une pièce d'un

monsieur Athanase Briquet, pièce que _ce monsieur_ a nommée _les

Contes de Fée_.

Or, il y a _trois ans_,--TROIS ANS!--que j'ai le plan d'une féerie

dont le titre est les _Contes fantastiques_. L'analogie est trop

flagrante pour que j'aie besoin d'entrer dans d'autres détails,

tendant à établir mon droit de priorité. Bien que mon ouvrage n'ait

pas encore été écrit, je l'ai raconté dans plusieurs cafés et

notamment à la _Brasserie humanitaire_ devant mes amis, Thévenard,

Champroux, Patonel, Duradeau, qui au besoin, attesteraient la réalité

des faits.

»En vous priant et en vous requérant, s'il le faut, d'insérer dans

votre, etc., etc.

»DUGOUPIN.

»Auteur dramatique.»

--Sapristi! se dit Athanase, voilà un auteur bien chatouilleux; le titre

n'est pas le même, il n'a pas écrit sa pièce, je ne l'ai jamais vu, et

il voudrait...

L'ex-clerc prit une plume, et à son tour répondit très-poliment au

journal qu'il ne connaissait ni M. Dugoupin ni ses œuvres, et que par

conséquent il ne concevait rien à ses récriminations.

Puis il se crut délivré de cette ridicule affaire.

Mais le chevalier de la réclame Dugoupin aurait mérité d'être

grand-officier de son ordre. On lui offrait un prétexte de polémique!

Délices du paradis! Une occasion de s'imprimer avec récidive! Merci,

Gutenberg! Merci, trop candide Athanase!

Le numéro suivant de la feuille qui servait de boîte aux lettres à la

querelle contenait ces lignes énergiquement senties:

«Monsieur,

»La réponse du sieur Briquet (Athanase), fait, en usant d'un audacieux

subterfuge, mieux éclater la mauvaise foi du plagiaire.

»En effet,--et je m'en félicite,--je n'ai jamais compté ce _débutant_

(souligné) au nombre de mes relations, mais est-ce donc là ce que j'ai

prétendu?

»J'ai affirmé qu'on m'avait dérobé mon idée, mon idée divulguée

publiquement. Un tel procédé, appuyé d'une conduite aussi tortueuse,

révoltera tous les amis de la propriété littéraire.

»A-t-on besoin de connaître celui qui vous soustrait votre mouchoir

pour avoir le droit de crier: _Au voleur_?

»J'ai l'honneur, etc...

»DUGOUPIN.

»Auteur dramatique.»

Devant cette brutale insulte, Athanase resta d'abord stupéfait,

l'indignation succéda bientôt.

De l'humeur la plus pacifique, il était doué du courage de l'honnêteté,

le meilleur de tous.

Dédaignant donc de poursuivre une lutte de plume aussi rebutante, il

envoya, séance tenante, deux témoins au Dugoupin.

Les témoins comptaient sur des excuses. Ils n'avaient pas songé qu'un

duel est une des plus merveilleuses embuscades pour la réclame.

Son chevalier paya d'audace. Il tirait passablement, et d'ailleurs vingt

lignes,--au prix où sont les annonces anglaises--valaient bien un coup

d'épée sans doute.

D'autant plus que ce fut Athanase qui le reçut.

Un heure après le duel, il pleuvait dans tous les bureaux de rédaction

de la presse parisienne une note amoureusement calligraphiée et portant:

--Aujourd'hui, à neuf heures du matin, une rencontre à l'épée a eu lieu

dans les bois de Chaville, entre MM. Dugoupin, auteur dramatique, et

Athanase Briquet, précédemment employé chez un huissier. Ce dernier a

été blessé à l'épaule après un engagement des plus vifs.

»La cause du duel était une accusation de plagiat formulée et soutenue

les armes à la main par M. Dugoupin, écrivain que le public sera bientôt

à même d'applaudir.»

--Fameuse affaire! se murmura Dugoupin en vérifiant l'insertion de cette

note dans un quinzième journal. Ça m'a fait imprimer trente-neuf fois

mon nom!

Quant au directeur des _Divertissements-Plastiques_, il se dit après

avoir lu le même morceau:

--Voyez-vous ce Briquet!... Avec son air sainte-n'y-touche, je l'avais

toujours soupçonné de manquer de loyauté!

XLIII

REPRÉSENTATION A BÉNÉFICE

Pour la première fois depuis un mois que sa blessure l'avait forcé à

garder le lit, Athanase se trouvait seul.

C'est que le numéro 9, son fidèle voisin, qui ne l'avait pas quitté un

instant, avait bien été obligé de sortir pour cette soirée mémorable

entre toutes, pour cette soirée à son bénéfice, pour cette soirée où il

devait reparaître devant le public après dix ans d'interrègne.

Le blessé regardait la pendule avec angoisse, attendant impatiemment le

retour de son vieil ami.

Elle avait coûté tant de peines et de démarches à l'ancien comique,

cette représentation suprême! Il avait fallu frapper à tant de portes

pour organiser un spectacle!

Les directeurs ne voulaient pas prêter leur salle et avaient besoin de

leur personnel. Les acteurs avaient oublié ce camarade d'une autre

génération et ne se souciaient pas de se déranger. Les auteurs ne

s'empressaient guère d'abandonner leurs droits.

Personne ne voulait jouer en premier. Mlle X... refusait de chanter, si

M. Y... exécutait avant elle un morceau de piano; M. Z... avait averti,

au dernier moment, qu'une indisposition l'empêchait de prêter le

concours qu'il avait promis. Et ceci, et cela, et le reste!

Orchestre, décors, accessoires, artistes, rien ne manquerait-il _in

extremis_? Le public répondrait-il à l'appel? Le bénéficiaire saurait-il

encore affronter la rampe et soulever les bravos comme autrefois?

Cette dernière inquiétude serrait surtout le cœur du vieillard, qui

était tout tremblant au départ.

Voilà pourquoi Athanase guettait le retour avec tant d'impatience.

Onze heures venaient de sonner. Un bruit confus de pas retentit dans

l'escalier.

Onze heures! ce ne pouvait être déjà lui. Au surplus, le bruit des pas

annonçait plusieurs personnes. On eût même dit que ces personnes étaient

chargées d'un fardeau...

Athanase se dressa sur son séant, poussé par une appréhension

instinctive dont il s'était à peine rendu compte, quand une voix du

dehors l'interpellant:

--Est-ce ici que demeure un vieil acteur?...

--Entrez! entrez! cria Athanase...

Trois garçons soutenaient, portaient même l'ancien comique, qui semblait

à moitié évanoui.

--Coquin! le gaillard est lourd!... dit un des garçons...

--Le pauvre bonhomme! fit un autre...

--On ne donne rien pour boire? ajouta le troisième.

--Prenez ce qu'il y a sur cette commode, répondit Athanase... Mais que

lui est-il arrivé?...

--Une bien triste affaire, allez... un scandale!... Figurez-vous,

monsieur...

--Taisez-vous! interrompit soudain la voix étranglée du comique. Je...

je... veux lui raconter moi-même...

--A votre aise, dit le garçon en s'en allant avec ses collègues. C'est

très-intéressant!...

--Mon ami... qu'avez-vous?... parlez, reprit Athanase, quand ils furent

seuls, en tendant la main qu'il avait de libre à son compagnon dévoué...

--Ce que j'ai?...

Vous voulez savoir ce que j'ai?...

Le récit n'est pas long à faire...

J'ai... j'ai...

--Ivre! murmura Athanase...

--Moi ivre!... Par exemple... jamais... j'ai...

J'ai du bon tabac

Dans ma...

Non! J'ai que je suis un misérable!... un misérable! cria-t-il tout à

coup, rappelé à la réalité par un éclair de raison et fondant en

larmes... J'arrive au théâtre, les abords étaient déserts, ça m'avait

déjà porté un coup... Je sentais que c'était fini... que ma réputation

était morte... Je calculais qu'en déduisant les frais de la salle, des

employés, des... enfin des...

--Remettez-vous... Rappelez-vous...

--Tu es mon ami, toi... Ce n'est pas toi qui m'aurais sifflé... Car on

m'a sifflé... sanglotait le numéro 9.

--Sifflé!...

--J'entre en scène... Pour me remonter un peu, j'avais... j'avais bu...

oh! rien que trois petits verres... On m'applaudit... la claque, sans

doute; mais n'importe, ce bruit-là me fait du bien... Je commence à

jouer... On rit un peu... Je m'enhardis... Quand, arrivé à un couplet...

Je me le rappelle à présent, c'est sur l'air du _Charlatanisme_...

J'entends dire de tout côté

Que les maris sont trop crédules,

Pour moi, cette crédulité...

--Laissez le couplet et achevez... supplia Athanase...

--Je vous répète que je me le rappelle... l'air du _Charlatanisme_... je

vais le chanter, c'est dans mon rôle...

J'entends dire de tout côté...

J'entends...

Encore la mémoire qui s'en va, comme en scène... car la mémoire s'était

en allée... Impossible d'entamer le couplet... vous savez... sur l'air

du _Charlatanisme_... On me siffle... Moi qui, mille fois!... je me

trouble davantage... Pourtant la claque couvre les sifflets et je

continue après avoir sauté le couplet... vous savez, sur l'air du

_Charlatanisme_... mais pendant tout le reste de l'acte ce sont des

rires, des quolibets... La toile tombe... Je cours à ma loge!... Éperdu

de douleur, je reprends le carafon d'absinthe... et je bois... je

bois...

--Malheureux!...

--Si bien que, quand on sonne au rideau... je veux bouger... je veux...

Est-ce que je sais, moi?... C'est elle qui m'a porté malheur; j'ai vu à

l'avant-scène une femme qui lui ressemblait... et alors... je suis... je

suis tombé!... On m'a... Je veux me tuer!... entends-tu?... je veux me

tuer... Malheur à l'artiste qui vieillit!... Si j'en avais fini plus

tôt, je n'aurais pas été ce soir... un objet de risée pour... A

boire!... j'ai soif...

--De grâce...

--J'ai soif... soif...

Coule, coule, coule, bouteille

Vermeille...

Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Mais pourquoi me laisser souffrir! Je te

dis que je veux me tuer...

--Vous êtes fou...

--Oui... me... me tuer sur l'air... du _Char... la... ta..._

Et le vieillard se laissa aller inanimé sur le lit de son ami.

XLIV

QUI VA A LA CHASSE

La volonté est le meilleur des remèdes.

Deux jours après la scène précédente, Athanase, faisant violence à un

reste de faiblesse et avançant l'heure de sa convalescence, se

présentait au théâtre des _Divertissements-Plastiques_.

--Ah! ah! c'est vous, monsieur Briquet, dit le père Balandreau en

faisant le salut militaire. Il y a du neuf ici depuis qu'on ne vous a

vu.

--Quoi donc?

--Dame! il paraît que votre pièce est mise en disponibilité pour retrait

d'emploi.

--C'est impossible!

--Demandez plutôt à Phémie. Pas vrai que...

--Mais certainement, puisque tu y as dit... Laisse-moi donc tirer au

clair mon cassis qui a tourné.

--Ma pièce retirée!...

Athanase n'en écouta pas davantage et tomba comme une bombe dans le

cabinet du directeur.

--Est-ce vrai, monsieur, ce que je viens d'apprendre?

--Qu'avez-vous appris, mon cher monsieur?

--Que les répétitions...

--De votre machine sont interrompues. Rien de plus authentique.

--Et quelle en est la raison?

--Vous me le demandez, après l'accusation terrible sous laquelle vous

êtes resté...

--Ignorez-vous donc, monsieur, que j'ai provoqué la personne qui m'avait

insulté et qu'une blessure dont je souffre encore...

--La belle preuve. De ce que vous avez croisé le fer avec M. Dugoupin,

un garçon d'avenir et d'honorabilité, s'ensuit-il que le plagiat dont il

s'est plaint soit moins grave?

--Cette plainte est un mensonge aussi odieux que ridicule.

--Il vous plaît de le dire, mais vous concevez... il y a des convenances

qu'on doit respecter... D'ailleurs je n'ai point envie de m'attirer un

procès avec M. Dugoupin.

--Préférez-vous en avoir un avec moi?

--Avec vous? Allons donc!

--Votre décision est bien prise?

--Parfaitement.

--Soit! Nous plaiderons, monsieur.

--A votre aise, si vous avez envie de perdre.

--C'est ce que nous verrons! cria Athanase en opérant une sortie

impétueusement résolue.

Mais cette résolution n'était qu'apparente, et il avait le cœur si gros

que le père Balandreau en le voyant repasser ne put s'empêcher de

marmotter:

--Ce pauvre M. Briquet, il n'a réellement pas amené un bon numéro à la

conscription du hasard. Moi, il finit par m'intéresser.

--De quoi que je me mêle!... repartit la douce Euphémie. Vous feriez

mieux de rincer les verres.

XLV

UN PROCÈS DE COULISSES

Les procès de coulisses constituent dans le monde judiciaire une classe

à part.

Depuis surtout que le Palais est devenu matière à chroniques, comme tout

et bien d'autres choses encore, les causes dans lesquelles le mot de

_théâtre_ est prononcé sont considérées comme des bonnes fortunes par

certains avocats.

Quelques-uns en ont presque fait une spécialité.

Est-il une meilleure occasion de sacrifier aux Grâces? Comment mieux

placer jamais le sourire sarcastique et l'allusion maligne? Les salons

et les journaux, qui d'ordinaire n'accordent leur attention qu'aux

gredins hors ligne, font une aimable exception pour les procès de

coulisses, dont ils répètent durant toute une semaine une phrase

ironique ou un trait spirituel.

Athanase allait donc se trouver placé entre deux feux et défrayer

d'esprit un duo de défenseurs.

Qu'allait-il faire dans cette maudite galère?

Grâce au retentissement du duel annoncé à grand orchestre, la curiosité

était piquée, et la salle de l'audience se remplit de bonne heure d'un

public parmi lequel on comptait quelques dames.

Au premier coup d'œil, Athanase reconnut à gauche Dugoupin qui pérorait,

et Eulalie qui chuchotait avec une autre actrice toute jeunette qu'elle

avait l'air de piloter.--Déjà si bas!

Dugoupin venait jouir sans doute de son triomphe; Eulalie venait

probablement jouir de la défaite d'Athanase.

Cette double pensée le fit frissonner.

L'avocat de la partie adverse prenait la parole:

«Messieurs,

»La cause que nous venons soutenir devant vous ne mérite pas d'occuper

au delà de quelques instants votre haute attention, et nous nous

étonnons que notre antagoniste nous ait mis dans la pénible nécessité

de réveiller des souvenirs qu'il aurait gagné à laisser sommeiller.

»Mais il est des gens qui cherchent à escroquer la renommée par tous

les moyens. M. Briquet (Athanase) est de ce nombre.

»Il veut qu'on s'occupe de lui, n'importe à quel prix,--fût-ce au prix

du sang!

»Non content d'avoir copié,--_avec le sourire sarcastique annoncé_:

nous sommes poli--d'avoir copié l'œuvre d'un écrivain consciencieux et

modeste, de M. Dugoupin, qui n'a mérité que des éloges en ces

circonstances douloureuses, M. Briquet Athanase provoque celui qu'il

a... nous continuons à dire: copié...

Les gens de théâtre · 第 8 / 9 段