»Quel feu dans ce Briquet! (_Hilarité dans l'auditoire; l'avocat

promène un regard satisfait autour de lui._) N'est-ce pas le cas de

s'écrier:

Hérite-t-on, messieurs, des gens qu'on...

voudrait occire?

»Heureusement la Providence ne devait pas permettre cette indignité.

Notre antagoniste a été blessé.

»Mais cette blessure, il l'exploite de nouveau dans sa passion du

bruit! Les journaux ne sont remplis que du récit du tournoi Briquet!

Monsieur Athanase veut poser pour le héros.

»Non! il ne posera pas; car nous le démasquerons.

»Le directeur que je représente, avec la conscience d'un honnête

homme, a voulu répudier publiquement toute solidarité avec les

perfides manœuvres du plaignant.

»Il l'avait reçu avec bonne foi, il lui avait prodigué les

encouragements--en Mécène intelligent qu'il est, il avait accueilli sa

pièce, mais autant il avait été bienveillant au débutant autant il est

impitoyable au plagiaire.

»Nous demandons qu'il plaise au tribunal de déclarer que nous ne

devons pas représenter les _Contes de Fée_, qui sont des contes

falsifiés.

»Le jugement de Dieu s'est déjà prononcé contre M. Briquet (Athanase);

nous attendons le vôtre avec confiance!»

L'avocat d'Athanase se leva à son tour:

«Messieurs,

»La remarquable plaidoirie que vous venez d'entendre, plaidoirie à

l'éclat de laquelle je suis heureux de rendre hommage, n'a qu'un

défaut; celui de ses qualités. De l'esprit, beaucoup d'esprit, trop

d'esprit.

»La fantaisie est une excellente chose, mais pas trop n'en faut. La

caricature a du bon, mais devant la majesté de la justice, le portrait

seul doit être admis.

»Nous répudions de toutes nos forces le _croquis_ ingénieux qu'on a

tracé de notre client.

»Sans doute cela prêtait à des effets pittoresques, comiques et

dramatiques; par malheur, d'un mot je vais détruire ces inventions

puériles.

»Regardez mon client, messieurs.

»Est-ce là le fourbe redoutable, le machinateur de ruses, le

fier-à-bras qu'on vous a dépeint?

»Oh! ce visage suffirait à répondre! Vous y lisez une bonhomie poussée

jusqu'à l'excès, une naïveté qui va jusqu'aux frontières du défaut

voisin, une gaucherie somnolente qui atteste l'humeur la plus

pacifique, et nous a valu un coup d'épée.

»Mais ce n'est pas tout; nous avons ses œuvres pour attester hautement

sa candeur. Je l'ai lue cette pièce qu'on refuse de jouer sous

prétexte de plagiat.

»C'est là ce que nous aurions copié! Ah! quand on copie, on choisit

mieux ses modèles! Notre pièce respire à chaque pas l'inexpérience,

trahit la maladresse du novice dans toutes ses scènes. On y retrouve

l'homme qui a tardivement embrassé la carrière dramatique pour

laquelle il n'était peut-être pas né.

»Donc cette pièce est bien à nous. Vous auriez pu, vous auriez dû la

refuser, c'est possible; mais le droit est le droit; vous l'avez reçue

et répétée; vous cherchez un futile prétexte pour écraser un homme

dont vous savez que la candeur est sans défense.

»Vous avez compté sans la justice, qui doit son appui aux faibles!...»

--Mais c'est abominable! murmurait Athanase qui se rongeait les poings

en voyant l'auditoire, et notamment Dugoupin et Eulalie, le toiser du

haut en bas... L'un, jure que je suis un coquin; l'autre, que je suis un

idiot...

Le tribunal pencha pour l'idiot, en conséquence de quoi il ordonna que

la pièce serait jouée dans un délai d'un mois, s'il n'y avait

empêchement pour autres causes.

XLVI

CAVEAT CENSOR

Surtout, n'oubliez pas, cher lecteur, que la scène se passe dans les

années 18.., 18.., 18.., 18.., 18...

Nous avons trop fermement foi dans le progrès pour ne pas être convaincu

que sa bienfaisante influence a fait disparaître tous les abus qui

pouvaient subsister alors, et que messieurs les membres de la censure

dramatique ont été compris des premiers dans ce perfectionnement

universel.

Mais alors comme alors.

En exécution du jugement du tribunal, le directeur des

_Délassements-Plastiques_ avait remonté la pièce d'Athanase, Dieu sait

avec quel mauvais vouloir et quelles tribulations! Enfin il l'avait

remontée.

Les affiches étaient prêtes. La première était fixée au lendemain, et,

le jour même, on répétait devant monsieur l'examinateur.

Le premier acte passa sans encombre: à peine une vingtaine

d'observations de détail.

Au début du second, une actrice chantait un rondeau sur les _fées_, qui

se terminait ainsi:

Salut enfin à toi, fée immortelle,

O Liberté!...

--Vous dites?... fit monsieur l'examinateur interrompant.

L'actrice reprit:

Salut enfin à toi, fée immortelle,

O Liberté!...

--J'avais bien entendu; nous supprimerons le rondeau.

--Cependant, monsieur, je ne vois rien de périlleux pour la morale ni

pour l'ordre... Tous les poëtes ont célébré la liberté dans leurs

ouvrages...

--On supprimera le rondeau, répondit monsieur l'examinateur en observant

Athanase avec défiance.

Un peu plus loin, le marquis de Carabas faisait une réflexion sur

l'étendue de ses domaines.

--A couper, décréta monsieur l'examinateur.

--Comment?...

--L'allusion est assez transparente. Double attaque contre la noblesse

et la propriété.

--Je proteste que telle n'a pas été mon intention. Le marquis de Carabas

est un type consacré.

--Le public ne s'y tromperait pas, lui.

--En vérité...

--Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous discutez votre œuvre

avec une opiniâtreté...

--Bien légitime. J'use de mon droit.

--Et moi du mien.

A la scène suivante, le père du Petit-Poucet, homme très-gêné dans ses

affaires, amenait, après de fortes pertes à la Bourse, ses enfants dans

la plaine Saint-Denis, pour les abandonner.

--C'est décidément un système, ricana monsieur l'examinateur. Après les

insultes à la noblesse et à la propriété, les attaques à la famille.

--Quelles attaques, bon Dieu? exclama Athanase abasourdi.

--Il me semble que l'immoralité est assez flagrante. Au moment où la

législation a supprimé les tours, quand l'infanticide exerce dans nos

campagnes de si terribles ravages, montrer en spectacle l'abandon des

enfants!

--Mais, monsieur, on donne Perrault en prix dans les colléges.

--Si, du temps de Perrault, la morale et la société ne savaient pas se

protéger suffisamment, notre époque n'en est que plus rigoureusement

astreinte à remplir son mandat civilisateur et purificateur. Nous

réduirons la pièce à deux actes...

--Par exemple!

--A moins que le troisième...

Le troisième acte commençait par cette phrase:

«Le proverbe a raison, et j'ai bien fait d'avoir plusieurs cordes à

mon arc.»

Monsieur l'examinateur bondit:

--Qu'entendez-vous par monarque, monsieur?

--Mais dame! j'entends _mon arc_, répondit Athanase bonnement.

--Savez-vous bien, monsieur, que vous outrepassez toutes les bornes de

la licence?

--Moi?

--Que vous foulez aux pieds les convenances les plus sacrées?

--Je...

--Que ce jeu de mots est un attentat?...

--Quel jeu de mots?

--Oui, monsieur, un attentat!

--Sapristi! quel jeu de mots?

--Vous le savez mieux que moi...

--Ma parole d'honneur...

--Monsieur le directeur...

--Rien qu'une...

--Je ne vous parle plus, monsieur... Monsieur le directeur, j'ai le

regret de vous annoncer que j'interdis la pièce.

Le directeur sourit dans sa barbe. Quant à Athanase:

--Ah! c'est ainsi! Ah! tout conspire contre moi! Ah! depuis des années

je travaille sans résultat; depuis des années j'endure rebuffades,

insomnies, privations, fatigues; je suis rebuté, bafoué, berné, volé,

calomnié, blessé, chicané, pour arriver à être supprimé... Je m'indigne

à la fin, je me soulève, je me révolte. La France n'est pas encore à ce

point marâtre pour ses enfants; il y a une presse à Paris... Demain vous

aurez de mes nouvelles.

Une seule feuille avancée imprima la protestation d'Athanase; mais cette

publicité ne fut pas perdue. Vu la vivacité des termes, elle suffit pour

lui valoir...

XLVII

PRODUIT NET

... Six mois de prison.

On fait des réflexions en six mois.

Le jour où le gardien daigna lui annoncer qu'il était libre, Athanase

avait vieilli de dix ans.

A l'aventure, il se mit à marcher à travers les rues. Sans savoir où il

allait, il allait toujours. Un long corridor noir s'offrit à ses

regards, d'instinct il s'y engouffra, gravit un étage, frappa à une

porte.

--Entrez, fit-on du dedans.

--Monsieur le directeur, vous devez me connaître. Je m'appelle Athanase

Briquet, je sors de prison et je voudrais travailler pour votre scène.

--Ah! c'est vous, monsieur l'homme aux duels, aux procès, aux scandales,

aux complots... Je vous dispense de vous représenter jamais chez moi, et

j'ai assez bonne opinion de mes confrères pour penser qu'ils seront tous

de mon avis.

Athanase redescendit et recommença à marcher.

Des panonceaux frappèrent ses yeux, il s'élança comme un automate.

_Entrée de l'étude, tournez le bouton, s. v. p._, disait une

inscription.

Il tourna le bouton.

--Monsieur, je suis ancien clerc d'huissier et je voudrais reprendre ma

première profession... Je m'appelle Athanase Briquet, de Gérizy.

--Athanase Briquet! le folliculaire dont les papiers publics ont parlé;

ce coureur de coulisses et d'aventures, ce révolutionnaire... Jamais le

plafond de mon étude n'abritera un homme qui a des accointances avec les

cabotins et conspire contre les institutions de son pays, et je me

flatte, pour l'honneur du corps, que tous mes collègues partageront

cette manière de voir.

Athanase Briquet avait repris sa course machinale. En traversant le

boulevard, il fut éclaboussé par une voiture qui faillit l'écraser,

pendant qu'une voix de femme criait:

--L'imbécile!

Athanase reconnut la voix et la femme, c'était Eulalie, toujours

accompagnée de l'actrice jeunette. Il doubla le pas, heurtant les

passants, éperdu, fatal, guidé par une suprême pensée vers son ancien

hôtel.

--Que demandez-vous?... interrogea un garçon qui fumait sur le palier du

rez-de-chaussée.

--Ma chambre.

--Il y a beau temps qu'elle est louée.

--Mes effets?

--Vendus.

--Mon ami?...

--Qui ça? le numéro 9? le pauvre bonhomme, il ne se grisera plus. Il y a

eu hier une semaine qu'il est mort.

--Mort!

--Oui! ça n'a pas été long... J'étais à faire sa chambre. Il tenait un

petit verre à la main, il a murmuré un nom de femme, voulu fredonner

l'air de _T'en souviens-tu_, et puis bonsoir!...

--Le théâtre... l'étude... elle... lui... Tout à la fois, ô Gérizy!

Gérizy! sanglota Athanase.

Et il se cramponna à la muraille!...

ÉPILOGUE

XLVIII

PARLEZ ENCORE AU CONCIERGE

Cinq années se sont écoulées. La loge du concierge des

_Divertissements-Plastiques_ a toujours quinze pieds carrés, un

pot-au-feu ronfle toujours dans un des angles, seulement c'est un homme

qui écume le pot-au-feu.

L'homme, c'est Athanase, que le père Balandreau, touché de ses malheurs,

a pris en affection et pour qui, en se retirant après fortune faite, il

a obtenu la survivance de sa place.

Un jouvenceau se présente, comme l'ex-clerc se présentait autrefois, et

demande à parler au directeur.

--Il est sorti, fait à son tour Athanase.

--Mais!...

--Il est sorti, répète-t-il avec autorité.

Et plus bas avec compassion:

--Encore un malheureux qui, si j'osais lui raconter...

Puis, comme une ouvreuse a passé devant la loge tandis que le jouvenceau

s'éloignait:

--Pauvre Eulalie!... soupire-t-il en mettant un oignon brûlé dans la

marmite... Ici, du moins, je peux la voir tous les jours... Allons!

décidément, j'aime mieux être à ma place qu'à celle de ce bon jeune

homme!

FIN.

TABLE

Pages.

Préface 1

I. Parlez au concierge 5

II. Suite du précédent 11

III. A quoi tient une vocation 27

IV. Prose et poésie 33

V. Un Aristarque de province 40

VI. Correspondance départementale 46

VII. _Le Phare dramatique_ 54

VIII. L'homme à l'absinthe 61

IX. La philosophie des affiches 69

X. Les amours d'un comique 75

XI. La nostalgie des planches 85

XII. L'Agence cosmopolite 91

XIII. Une élève du Conservatoire 100

XIV. Intérieur d'actrice 107

XV. Péripétie 116

XVI. Une première entrevue 117

XVII. Numéro 9 et numéro 11 123

XVIII. Écritures en tous genres 126

XIX. Le carnet d'un copiste 132

XX. Émotions d'auteur 139

XXI. Si jeunesse 142

XXII. Airs variés pour grosse caisse 146

XXIII. Un apophthegme 156

XXIV. Le directeur commerçant 157

XXV. Le directeur spéculateur 160

XXVI. Le directeur homme du monde 164

XXVII. Le directeur auteur 168

XXVIII. Le brocanteur théâtral 171

XXIX. Un comité de lecture 178

XXX. Le scenario voyageur 189

XXXI. Un café de théâtre 192

XXXII. Le ramasseur de bouts de nouvelles 197

XXXIII. Coup de soleil 203

XXXIV. Les joies de la collaboration 207

XXXV. Un foyer d'artistes 212

XXXVI. Essai de statistique 221

XXXVII. Le chef de claque 223

XXXVIII. Ces messieurs du lundi 230

XXXIX. En répétition 240

XL. Les docteurs ès-planches 246

XLI. Amis et confrères 253

XLII. Les chevaliers de la réclame 257

XLIII. Représentation à bénéfice 268

XLIV. Qui va à la chasse 275

XLV. Un procès de coulisses 279

XLVI. Caveat censor 286

XLVII. Produit net 292

XLVIII. Épilogue--Parlez encore au concierge 299

FIN DE LA TABLE.

Paris.--Imprimerie VALLÉE ET Cie, 15, rue Breda.

Les gens de théâtre · 第 9 / 9 段