auxquels son nom se trouvait mêlé.
--J'ai été ridicule, pensa-t-il en promenant avec embarras les yeux
autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait pas de témoins de sa
déconvenue.
Le bureau était vide; mais ses regards avaient rencontré un papier qu'en
sortant le caissier avait laissé sur la table.
C'était la liste qu'avait remarquée Athanase au moment où il entrait
dans le cabinet directorial. Elle commençait ainsi:
* * * * *
--MADAME L..., _rue Sainte-Anne_.--Abonnement simple; trois mois. Entre
parenthèses, une main, celle de monsieur le directeur, sans doute, avait
ajouté:--_Quelques phrases de compliment banal à l'occasion._
--MONSIEUR M..., _ténor, rue des Martyrs_.--N'a pas encore
renouvelé.--_Écrire au critique musical de lui consacrer une
demi-colonne aigre-douce pour dimanche._
--MONSIEUR N..., _rue Saint-Honoré_.--Désabonné à dater du
15.--_Attaques hebdomadaires._
--MADEMOISELLE V..., _rue Mogador_.--Abonnement de six mois.--_Formules
gracieuses sans exagération._
--MADEMOISELLE P..., _rue Verte_.--Double abonnement de deux ans, payé
d'avance.--_Grande artiste._--_Six articles de fond et une lithographie
dans le courant du premier trimestre._
--MONSIEUR V..., baryton, arrivé cette semaine.--_Se présenter à son
hôtel pour savoir sur quel pied il compte..._
Athanase n'en lut pas davantage, et gagnant la porte: Mieux vaut encore,
pensa-t-il derechef, être ridicule que coquin!
VIII
L'HOMME A L'ABSINTHE
Il était plein de bons sentiments cet Athanase Briquet.--Pauvre garçon!
Je dis: _pauvre garçon!_ parce qu'au dix-neuvième siècle les bons
sentiments font rarement les bonnes affaires.
S'il existait un homme Montyon digne de tous les prix de vertus fondés
ou à fonder, je ne donnerais pas douze cents francs par an de son
avenir. Soyez confiant, on vous dupe; dévoué, on vous exploite; modeste,
on vous passe sur le dos;--et ainsi du reste de la litanie.
Encore sous le coup de sa juste mais candide indignation, le naïf avait
regagné l'hôtel meublé où il était descendu et qu'il avait eu soin de
choisir dans le quartier des théâtres,--à deux pas du boulevard du
Temple.
La journée--au milieu de toutes ces diverses pérégrinations--s'était
promptement écoulée. Il était huit heures quand il rentra dans sa
chambre, décorée de l'ameublement classique: lit à rideaux de calicot,
vieux secrétaire, guéridon à dessus de marbre et toilette-lavabo.
La cheminée était veuve de toute flamme, le carreau de tout tapis. On
aurait dit une cellule de prison.
--Brrrou! grimaça-t-il, qu'il fait froid et triste ici!... A Gérizy du
moins...
Il avait allumé une bougie.
--Voyons! voyons! secouons ces idées-là... Parbleu! j'y pense. Je n'ai
pas dîné, ce doit être la cause de ma mélancolie. Si les grandes pensées
viennent du cœur, les grandes tristesses viennent de l'estomac... Un mot
à garder pour ma comédie future...
Il sonna le garçon, qui remonta bientôt avec un spécimen de bouilli, un
débris de veau rôti, un semblant de légume et un détritus de salade;--le
dîner de la table d'hôte attachée à l'établissement.
--Non!... Décidément, je ne suis pas en train... Ce veau entame avec mon
énergie une lutte que je ne me sens pas le courage de continuer... Je ne
sais si je m'abuse, mais la viande que me donnait le patron à Gérizy me
semblait moins récalcitrante.
Encore ces souvenirs!...
Le fait est que, pour ma première journée, je n'ai pas précisément
obtenu un succès sans nuages.
La façon dont ce brutal portier entend l'hospitalité et celle dont cet
étrange directeur de journal entend la délicatesse ne sont pas faites
pour me causer des transports d'enthousiasme... Et n'avoir pas seulement
pu retrouver ses traces! Où est-elle?
L'image d'Eulalie venait de traverser la cervelle d'Athanase, il n'en
fallait pas davantage pour l'exalter.
--Lâche!... Parce que la route n'est pas semée de fleurs, je me
découragerais... Comme si tout Paris devait deviner qu'un naturel de
Gérizy est arrivé dans ses murs et venir lui offrir sur un plat d'argent
les clefs de tous ses théâtres!...
Mais avec de la persévérance... J'ai deux mille cinq cents francs en
portefeuille. Le fruit des économies que je faisais pour acheter l'étude
du patron... C'est du pain pour deux ans... et en deux ans...
Il tira un de ses manuscrits de sa malle, mais la fatigue l'emporta. Sa
tête retomba sur sa poitrine. Il dormait, il rêvait même.
Dans son rêve, il voyait les directeurs assiéger sa porte; il les
recevait du haut d'un trône, ayant à ses côtés Eulalie en costume de
reine moyen âge. Des _vivats_ ébranlaient les fenêtres. C'était la foule
qui au dehors criait: Vive Athanase Briquet! Vive notre grand
écrivain!...
A une heure du matin, il était encore endormi sur sa chaise. La bougie
allait finir, mais son rêve continuait toujours, quand il fut réveillé
en sursaut par le choc de sa porte ouverte avec fracas.
Un homme ivre entrait en trébuchant et en chantant à tue-tête un couplet
de facture sur l'air de la _Famille de l'Apothicaire_:
Mon cher ami, vous n'avez rien!
C'est justement ma maladie...
Mon cher ami, vous...
Tiens!... quelqu'un chez moi... comme dans la _Rue de la Lune_!... Noble
étranger, je suis votre serviteur.
Salut, habitant de mes lares...
L'ivrogne entamait l'air de la _Colonne_...
--Pardon, monsieur, dit Athanase à demi réveillé, que demandez-vous?...
--Ce que je demande!... Elle est bonne, par exemple!... Ce que je
demande... Mon lit donc!...
Mon lit! mon lit! mon pauvre lit!
Mon lit solitaire
De célibataire...
Il sera d'autant plus de circonstance que mes jambes...
Quand tout tourne, tourne, tourne...
L'ivrogne passait à l'air du _Cabaret de Lustucru_.
--Encore une fois, monsieur, je suis ici chez moi. Vous vous trompez.
--Ah! elle est bonne celle-là!... Comme dans _Un Matelas pour deux_...
Je l'ai joué, moi, _Un Matelas pour deux_... Un crâne vaudeville encore
et avec des couplets un peu chics...
Si vous vendez mon bonnet de coton,
Mon cher, moi je vendrai la mèche!
Le chanteur détonnait l'air de _J'en guette un petit de mon âge_.
--Monsieur, je vous en prie...
--C'est moi qui vous en prie... Je ne peux pas me coucher devant vous...
Le respect des convenances... Tiens! poursuivit l'ivrogne en
s'approchant de la table d'un pas mal affermi... vous faisiez une pièce
en m'attendant. Il y aura un rôle pour moi, n'est-ce pas? Un rôle
très-gai; parce que moi la gaîté, c'était mon fort!...
--De grâce...
--Parole d'honneur, c'était mon fort, et le couplet aussi:
En vérité, je vous le dis...
--Monsieur, je vais être obligé d'appeler...
--Certainement que j'ai été rappelé et plus de dix fois, et plus de
vingt aussi... Bravo!... tous! tous!...
--Cette chambre n'est point la vôtre; recueillez vos souvenirs!
--Mes souvenirs!... Pourquoi prononcez-vous ce mot-là?... Je n'en veux
pas de souvenirs, je n'en veux pas! s'écria l'ivrogne avec un accent
strident... Les souvenirs, c'est elle!... Pour y échapper, le vin, les
liqueurs, l'absinthe. L'absinthe surtout... Mais je n'aperçois pas sur
la cheminée la bouteille que j'ai laissée à moitié ce matin... Est-ce
que vraiment j'aurais erré!
--Sans nul doute... Vous êtes ici au numéro 11.
--Tiens!... Les jambes à mon oncle... Moi c'est le 9... Sans rancune,
voisin. On peut se tromper quand il fait nuit... Surtout n'oubliez pas
de me réserver un rôle dans votre machine parce que moi... la gaîté, il
n'y aura jamais mon pareil... Vous permettez que j'allume mon rat à
votre bougie... Jamais il n'y aura mon pareil!...
Sur quoi le nocturne visiteur regagna le corridor en attaquant l'air de
_Kalpigi_.
Athanase l'entendit encore pendant quelque temps, puis les sons lui
semblèrent plus confus. Son rêve recommença.
IX
LA PHILOSOPHIE DES AFFICHES
Le lendemain, la réalité avait reparu.
Athanase--à qui il venait de poindre une idée--était descendu dès le
matin pour inspecter les affiches de théâtre. Il trouva celles de la
veille--que le chiffonnier avait respectées d'aventure.
De la première à la dernière, il les parcourut toutes, cherchant de
préférence les noms placés en vedette.
Car il croyait dans sa simplicité que la fonderie française ne devait
point avoir de caractères assez gigantesques pour annoncer les débuts
d'Eulalie à la capitale du monde civilisé.
Peine inutile! espérance déçue! Et pourtant, Dieu sait s'il en avait
dénombré de ces noms en vedette!
Encore un des signes du temps.
La vedette est à l'affiche ce que le ruolz est au luxe contemporain.
Autrefois on avait des artistes hors ligne et des couverts d'argent.
Aujourd'hui l'on a de l'argenterie de cuivre qui met le clinquant à la
portée de tout le monde et des artistes en maillechort qui remplacent
l'inspiration par la réclame.
Faute de pouvoir grandir son talent, on grossit son nom,--c'est toujours
cela.
Il est tellement ingénu ce bon public! Il se laisse si bien prendre à la
routine du regard!
Si j'avais la baguette du _Diable boiteux_ et que je soulevasse le crâne
d'un bourgeois comme ce parent de Satan Ier soulevait le toit des
maisons, vous seriez témoins d'un travail qui rappelle la célèbre
cristallisation de Stendhal.
Assistez mentalement à la comédie.
L'affiche est là embusquée au coin du mur et guettant sa proie.--Le
bourgeois passe, son épouse l'accompagne.
L'affiche et les yeux du bourgeois se rencontrent,--mais ne se saluent
pas cette première fois. Ils ne se connaissent point encore.
Les yeux ont seulement remarqué des lettres énormes qui lui ont paru
constituer un nom,--celui de Bartavelle, le grand premier rôle de
mélodrame.
A la seconde rencontre, les yeux et l'affiche ont déjà lié un brin de
connaissance. Bartavelle n'est plus un étranger pour le bourgeois.
A la troisième rencontre, les yeux honorent l'affiche d'un petit signe
de familiarité.
--Ah! oui, fait le bourgeois, c'est ce mélodrame dont on s'occupe tant.
Il paraît qu'il y a là un acteur... un nommé Bartavelle...
Le bourgeois n'achève pas, mais à la quatrième rencontre, il a adopté
Bartavelle. Bartavelle est de ses amis, et si sa femme par hasard se
permet de demander quel est ce nouvel acteur:
--Comment, madame, vous n'êtes pas plus au courant? Vous n'avez pas
entendu parler de Bartavelle... Un comédien dont on lit le nom sur
toutes les affiches en lettres hautes comme cela... C'est un garçon
très-fort. Vous comprenez bien qu'on ne donne pas des lettres hautes
comme cela au premier venu... Nous irons ce soir voir jouer
Bartavelle...
C'est là précisément l'effet progressif sur lequel compte la vedette.
Elle sait que la goutte d'eau creuse le rocher et que l'habitude entame
les convictions les plus rebelles.
Aussi quelle ingéniosité à faire naître les prétextes à
extra-typographiques!
Le grand premier rôle, après six mois d'absence, crée un rôle nouveau.
En avant les:
DÉBUTS
DE
M. BARTAVELLE
Le grand premier rôle a un rhume de cerveau.
PAR INDISPOSITION
DE
M. BARTAVELLE
Le grand premier rôle n'a plus de rhume de cerveau et reprend son rôle
le lendemain:
RENTRÉE
DE
M. BARTAVELLE
Le grand premier rôle doit aller à Bougival passer trois jours et
recueillir l'héritage d'un grand oncle:
POUR LES DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS
DE
M. BARTAVELLE
Et toujours Bartavelle! Si ce n'est lui, ce sont ses frères. Le système
a fait école et les auteurs eux-mêmes sacrifient aux affiches
grossissantes.
Comment voudriez-vous qu'on ne finît pas par connaître ceux qui
assiégent en si belles _capitales_ l'attention publique?
Mais avouez que voilà des célébrités qui doivent furieusement seconder
le développement...
--De l'art dramatique?
--Non, de l'imprimerie.
X
LES AMOURS D'UN COMIQUE
Athanase, comme nous l'avons dit, n'avait rien trouvé.
Il était revenu tristement à l'hôtel, et regagnait sa chambre isolée. Le
numéro neuf se tenait sur le seuil de sa porte, semblant guetter
quelqu'un ou quelque chose.
En effet, lorsque l'ancien clerc fut tout près:
--Je vous attendais, monsieur, fit avec un salut celui dont
l'intervention nocturne avait si étrangement abusé de l'imprévu.
--Monsieur...
--Veuillez, je vous en prie, entrer un instant chez moi.
--Mais...
--Vous me devez bien cette revanche, répliqua le voisin avec un sourire
un peu forcé... Après la visite singulière que vous avez reçue cette
nuit...
Athanase comprit qu'un refus semblerait un reproche. Il entra.
La chambre du numéro 9 ressemblait pour l'ameublement à la chambre du
numéro 11. Elle ne s'en distinguait que par trois signes particuliers:
un portrait surmonté d'une couronne jaunie; une malle ouverte et remplie
de costumes; enfin, sur la cheminée, une bouteille vide, auprès d'un
verre qui conservait encore un reste d'absinthe.
--Souffrez d'abord, reprit le maître du logis, que je vous présente,
monsieur, mes sincères excuses...
--Par exemple...
--Je me suis rappelé aujourd'hui à mon réveil tous les détails de la
scène déplorable dont je vous ai donné le spectacle.
--Une erreur toute naturelle, puisque nos deux portes se touchent et que
la nuit empêchait d'y voir...
--Ce n'était pas la nuit, c'était l'ivresse qui obscurcissait ma vue et
troublait ma pensée... Oh! je sais combien je suis coupable; mais,
peut-être à ma place, vous-même... Encore une fois, croyez, monsieur,
que je regrette profondément tout ce qui s'est passé.
--Ces excuses, monsieur, étaient inutiles... Il peut arriver à tout le
monde... une fois par hasard...
--Une fois par hasard!... oui, sans doute!... Malheureusement ce
hasard-là se renouvelle chaque mois, chaque semaine, presque chaque
jour!... Habitude maudite, mais invincible!... Poison fatal, mais
précieux, puisqu'à défaut de la consolation il procure l'oubli!
La douleur sympathise avec la douleur. Comme Athanase était dans de
sombres dispositions d'esprit, il écoutait cette sorte de confession
avec un intérêt qui n'échappa point à son interlocuteur.
--A la façon dont vous me regardez, poursuivit celui-ci, je sens que je
vous ai inspiré quelque compassion. Ne protestez pas contre ce mot. La
compassion est tout ce que je mérite; encore bien des gens me la
refuseraient-ils!... Mais vous, vous êtes jeune; avec la sagacité du
cœur vous avez deviné que, sous cette honteuse passion de l'ivrognerie
il en avait couvé une autre?... N'est-ce pas, que vous l'avez deviné?...
Qui sait? Vous aimez peut-être vous-même... C'est de votre âge. Tant
mieux,--pourvu que vous n'aimiez jamais une actrice!
Cette conclusion inattendue fit bondir l'amoureux novice.
--Non! non! répéta lentement le numéro 9, n'aimez jamais une actrice.
--Et... pourquoi?... hasarda Athanase d'une voix émue.
--Est-ce sérieusement que vous me le demandez? Oh! alors on voit bien
que vous n'avez pas, comme moi, vécu vingt-cinq ans la vie théâtrale...
Aimer une actrice, c'est le supplice raffiné, la torture de tous les
instants.
Fût-elle le modèle des vertus domestiques, eût-elle pour vous la
tendresse la plus désintéressée, je vous crierais encore: Malheur!
malheur à vous!... Malheur à vous, si elle échoue, car chacune des
souffrances que lui causent les sifflets, vous les endurez mille fois.
Malheur à vous si elle triomphe; car chacun des bravos qui la saluent
est un rival qui vous vole votre bien.
Malheur à vous toujours; car ce n'est point à vous, c'est au public que
l'actrice appartient!
Son sourire vous fascine; mais elle le prodigue plus charmant encore à
des centaines d'indifférents qui, pour quelques sous, viennent la
posséder du regard.
Ses blanches épaules vous enivrent; mais elle, avec d'horribles
coquetteries, se complaît à sentir la foule les caresser du désir.
Vous voudriez toutes ses minutes, mais la discipline vous la laisse à
peine quelques heures, et les répétitions du plus piètre vaudeville font
faire antichambre à votre amour.
Vous voudriez toutes ses pensées, mais le rondeau qu'elle doit chanter
le soir ne souffre pas la concurrence. De peur d'oublier le trait final,
elle ne se souvient plus de vous aimer.
Vous voudriez tous ses baisers; mais le plus infime cabotin--si _c'est
dans son rôle_--posera par ordre ses lèvres profanes sur ce cou que vous
n'effleurez qu'en frémissant.
Vous voulez toute sa vie, mais la tentation est là sans cesse, épiant,
rôdant, marchandant.
On résiste à un assaut, à dix, à vingt... Puis les diamants sont si
étincelants, les chevaux du coupé si fringants, le contrat de rente si
bien hypothéqué!
Devinez-vous maintenant ce que peut être l'existence de l'homme qui
lutte contre ces influences multiples, jaloux du passé, avare du
présent, incertain de l'avenir; envié par tous, volé par tous, seul
contre tous?
Devinez-vous les atroces cruautés de ce supplice que je ne souhaiterais
pas à mon plus implacable ennemi?
Athanase paraissait réfléchir.
--Eh bien! ce supplice-là, continua le numéro 9, je l'ai enduré, moi, et
je l'ai enduré avec des aggravations féroces.
Je ne sais plus quel écrivain en quête d'une phrase sonore a dit que
faire rire les honnêtes gens est un métier malaisé.
Il aurait dû ajouter que c'est parfois un métier lugubre.
Vous m'avez entendu cette nuit hoqueter dans mon ivresse des lambeaux de
couplets? Ce sont des épaves de mon ancienne profession de comique.
Car j'étais comique, moi!
On ne le croirait pas à voir ma figure ravagée par les soucis, mes yeux
brûlés par les larmes?
J'étais comique!
Est-ce que j'avais le droit d'exister au sérieux? Le lendemain du jour
où on enterrait ma mère, c'était la seconde représentation d'une
drôlichonnerie en sept tableaux.
La direction s'était mise en frais; on n'avait personne pour me
remplacer; il fallut bien débiter avec les grimaces ordinaires les
soixante calembours par à peu près qui diamantaient mon rôle.
J'étais comique,--et j'ai voulu jouer dans la vie les amoureux! Cela
méritait un châtiment, n'est-il pas vrai?
Le châtiment est venu.
Celle dont je m'étais follement épris faisait les ingénues dans la
troupe.
Seize ans à peine, plus belle que les seize ans eux-mêmes... Et moi
j'avais conçu pour elle une passion insensée.
Réellement j'étais comique!
Longtemps je me tus. Un soir au foyer... nous étions seuls tous deux, je
saisis sa main.
Ce que je lui dis, je l'ignore; je sais seulement que je parlai, que je
pleurai, que je fus éloquent.
Mais elle, quand je m'arrêtai frémissant:
--Bravo!... bravo!... Sais-tu que tu es épatant? Tu la fais joliment
bien celle-là!...
Elle est de toi?...
Dites donc, vous autres, ajouta-t-elle en s'adressant à nos camarades
qui arrivaient, il en a une nouvelle, et une chic, allez!...
La blague à la déclaration... Ah! ah! ah!... Si vous aviez vu quelle
figure!... Ah! ah! ah!...
Je t'en prie recommence-nous-la!... Ah! ah! ah!... Il faut te la faire
mettre dans un rôle... Ah! ah! ah!...
J'étais resté anéanti.
Tous mes camarades se joignaient à elle pour me répéter:
--Fais-nous-la donc! Voyons, recommence-la!...
Tenez, quand je me rappelle cette scène... cette scène qui se renouvela
dix fois;--car je l'aimais trop pour me laisser décourager.
Dès que j'abordais ce sujet si poignant pour moi:
--Encore? s'écriait-elle en riant de confiance.
J'insistais. Elle riait plus fort.
--Superbe! ce geste-là!... Tu viens d'avoir une intonation splendide.
Mais pourquoi ne te fais-tu pas fourrer cette charge-là dans une pièce?
Je me tordais de rage, elle se tordait de joie.
C'est juste, j'étais comique!
Si bien qu'à deux pas du suicide, je me suis arrêté--pour mieux
souffrir.
J'ai bu et mon intelligence s'est affaiblie; j'ai bu et l'on m'a
remercié parce que je manquais la réplique en scène; je bois et un de
ces matins on m'enterrera. En apprenant ma mort, Paris y compris,
l'ingénue que vous savez se dira:
--Il était crânement drôle tout de même!
Ce sera mon oraison funèbre.
J'étais comique!...
Athanase paraissait toujours plongé dans ses réflexions.
--Pardon, reprit le vieil acteur en reprenant un peu de calme, je vous
attriste là de mes bavardages. C'est plus fort que moi, quand j'entame
ce chapitre...
Eh bien! vous ne me répondez pas. Est-ce que par hasard j'aurais mis le
doigt sur une plaie non cicatrisée? Est-ce que vous aussi vous aimeriez
une actrice?
En ce cas-là, ce que j'ai dit est bien dit et je ne regrette plus rien,
pas même d'être entré dans votre chambre en dehors de tous les
règlements de la civilité...
Vous profiterez de mes conseils, hein, je vous en prie?
--D'où vient donc, dit Athanase répondant à la question par une autre,
d'où vient donc qu'après avoir tant souffert par le théâtre, vous vous
soyez logé dans ce quartier dont le théâtre est l'âme?
XI
LA NOSTALGIE DES PLANCHES
Le vieux comédien hocha la tête.
--Ceci est une autre affaire. Si vous y aviez passé!
--J'y passerai peut-être, murmura le débutant.
--Vous éprouverez alors un double sentiment qui se dément et se combat.
Après une déchéance comme la mienne, le théâtre ne devrait avoir pour
moi que des souvenirs poignants;--n'importe!
J'ai besoin d'être encore dans son atmosphère.
Dandin, jusque dans la folie, avait l'amour de la procédure et jugeait
les larcins du chien qui avait croqué ses chapons, plutôt que de rester
oisif au logis.
Arrachez le bureaucrate à ses habitudes tyranniques, enlevez-lui l'odeur
fade des paperasses, la chaleur tiède du poêle de faïence, la feuille de
présence et les casiers verts, il dépérira dans sa liberté nouvelle,
cette liberté fût-elle dorée par le plus gros héritage.
J'ai lu quelque part l'histoire d'un épicier enrichi qui, dans son
château princier, regrettait ses tonneaux de mélasse et ses ballots de
café. En parcourant les allées de son parc anglais, il rêvait au cours
des trois-six; devant un beau coucher de soleil, il pensait aux
quinquets de la rue des Lombards.
De sorte que, las de ses bonheurs opprimants, il secoua le joug de la
richesse pour reprendre le collier volontaire de la denrée coloniale.
Son salon servit de boutique. Le piano de sa fille devint un comptoir
sur lequel il pesait pour ses voisins de campagne les provisions qu'il
allait acheter en gros à Paris.
Ce monsieur avait la nostalgie de la cannelle; moi, j'ai la nostalgie
des planches.
Une nostalgie qui ne pardonne pas.
Quand je sors, mes pas se tournent involontairement vers le boulevard du
Temple.
Quand je lis, les journaux de théâtre viennent d'eux-mêmes dans mes
mains.
Quand je pense, mes préoccupations vont toutes de ce côté.
A chaque première représentation, je m'asseois au plus prochain café.
J'écoute les rumeurs, je recueille les avis, et de ces bribes je me
reconstruis la soirée entière, pièce, acteurs et public.
Les industriels qui grouillent autour des salles sont mes amis; du
marchand de programmes au vendeur de contre-marques, je les sens tous de
ma famille.
Si je rencontre dans la rue une voiture de décors, il me passe un
éblouissement.
L'heure à laquelle j'entrais d'ordinaire en scène ne sonne pas une seule
fois sans que mon cœur se serre instinctivement.
Parfois je reste planté sur mes jambes devant la porte du théâtre où je
jouai si longtemps.
Ces gens qui se pressent autour des bureaux, il me semble qu'ils
viennent pour m'applaudir. Toutes les places se garnissent.
Le lustre projette ses miroitements sur la toilette des femmes;
l'orchestre donne le signal.
J'entre en scène.
Ma verve flambe, le rôle est enlevé. Les bravos succèdent aux bravos.
On me rappelle, et... je m'aperçois qu'il pleut à verse et que je me
suis pendant cette extase laissé traverser jusqu'aux os.
Ce qui n'empêche pas que je recommence le lendemain.
--Et elle! n'est-elle pour rien dans vos souvenirs, demanda Athanase?
--Ils ne vivent que par elle.
--Vous l'aimez donc encore?
--Oui.
--Ah! vous voyez bien que vous aviez tort tout à l'heure de me dire de
renoncer à mon amour...
Rien n'est logique comme la monomanie.
La conséquence tirée par Athanase laissa son antagoniste sans réplique.
Le clerc profita de ce mouvement d'hésitation pour être pathétique.