PIERRE VÉRON
LES GENS
DE
THÉATRE
PARIS
DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Palais-Royal, 13 et 17, galerie d'Orléans
Tous droits réservés
1862
Paris.--Imp. VALLÉE et Cie, 15, rue Breda
PRÉFACE
Puisque c'est au théâtre que ce livre est consacré, j'aurais pu--pour
mettre en repos ma conscience--me rappeler ce qui se passe au théâtre
même.
Vous avez, comme moi, remarqué avec quel cœur on y rit de sa propre
caricature.
Les transes de Sosie font pâmer de joie le peureux; l'hypocrite se
gausse à l'aise de Tartufe; les infortunes de Sganarelle plongent dans
des accès de délire tous les maris de sa famille.
Car l'homme est ainsi fait qu'il ne se reconnaît nulle
part,--probablement parce qu'il ne se connaît jamais. Chacun de nous est
le plus mauvais juge de la ressemblance de son portrait.
En partant de ce principe, je n'avais point à craindre que personne
s'attribuât les ridicules et les travers dont ce volume essaye le
croquis.
N'importe! On a tant médit du théâtre et de tout ce qui en approche, que
nous ne voulons pas avoir l'air de faire chorus à ces banales et souvent
injustes déclamations.
Le temps n'est plus--Dieu merci--où les comédiens se voyaient frappés
d'une proscription brutale qui ne s'arrêtait même pas devant une tombe.
Ces planches que l'intolérance feignait de prendre pour des tréteaux,
trop de noms illustres les ont glorifiées pour que la confusion soit
désormais possible.
Qui sait même si à l'exagération de la défaveur n'a pas succédé de nos
jours l'exagération de l'engouement?
De là la nécessité de faire sentir de temps en temps les épines de ce
monde dont on est toujours tenté de ne voir que les fleurs; le besoin de
prévenir les naïfs en inscrivant sur la porte: _Ici il y a des
piéges-à-brebis_.
La flatterie et l'illusion sont les plus dangereuses conseillères; mieux
vaut le coup de griffe de la critique que le coup d'encensoir de la
flagornerie. Le théâtre doit en savoir quelque chose,--lui qui passe son
temps à châtier--en riant quand il le peut.
Usons donc de cette chère et bonne licence du rire qui épargne tant de
larmes, à ce qu'assure Beaumarchais. Frondons les défauts et au besoin
les vices.
En narguant l'exception, on démontre la règle--qui, pour les gens de
théâtre, est honorabilité, labeur et courage.
LES
GENS DE THÉATRE
I
PARLEZ AU CONCIERGE
Ce jour-là...
Je regrette amèrement de ne pas commencer par _la belle matinée de
printemps_ dont le lecteur se montre toujours si friand; mais, _primo_,
comme la scène se passe à deux heures de l'après-midi; _secundo_, comme
il neige à flocons au dehors, un scrupule peut-être exagéré m'empêche de
maintenir quand même l'heureuse formule.
Ce jour-là donc,--12 février 18..,--vers deux heures de l'après-midi,
ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer, la loge des époux
Balandreau, concierges assermentés du petit théâtre des
_Divertissements-Plastiques_, présentait le coup d'œil le plus animé.
C'est qu'en ce moment avait lieu à l'étage supérieur,--_le public
n'entre pas ici_,--la répétition générale d'un de ces chefs-d'œuvre que
la noble élégance du langage contemporain appelle des _pièces à femmes_.
La pièce à femmes est un des signes du temps.
On a souvent parlé des petites causes produisant les grands effets; ici
il a fallu, au contraire, plusieurs grandes causes pour produire l'effet
le plus mesquin. Il a fallu que l'amour, l'esprit et le goût
collaborassent à leur mutuelle décadence, pour que la montagne en
travail accouchât de cette ridicule souris.
Trois complices pour un avortement: les auteurs, le public, et le
quartier Breda!
C'est trop--des trois.
Le quartier Breda aurait dû rester un quartier et ne pas devenir une
ville; le public aurait dû respecter l'art et les artistes, en se
respectant lui-même; quant aux auteurs...
Cela me rappelle certaine jaquette dont un de mes camarades de pension
me raconta jadis l'histoire.
La jaquette avait été d'abord une magnifique houppelande, dans laquelle
l'aïeul du narrateur se carrait aux jours de gala. Elle brillait alors
de toute sa splendeur;--solide, moelleuse, taillée en pleine étoffe et
sans marchander.
L'aïeul mort, le grand-père hérita et se contenta de modifier légèrement
la forme antique de la houppelande, qui se trouva un peu rapetissée.
Mais elle était si ample!
Du grand-père elle passa au père.
Celui-ci,--jugeant inutile de remplacer ce vêtement précieux et sans
pareil,--se contenta, lui aussi, de le repriser d'un côté, de le
rapiécer de l'autre, de le diminuer sur les bords;--et ma foi, il
faisait encore figure en cet accoutrement.
Malheureusement,--lorsque le père trépassa à son tour,--reprises et
rapiéçages s'étaient multipliés à tel point qu'il devenait impossible
d'en ajouter d'autres. Tout ce qu'un ouvrier put faire, ce fut de
tailler par-ci, de rogner par-là,--tant et si bien, qu'il ne resta quasi
plus d'étoffe.
L'antique et vaste houppelande avait fini en queue de jaquette,--de
cette jaquette étriquée dans laquelle précisément grelottait mon pauvre
camarade de pension, dont le dénûment excitait les sarcasmes des uns, la
pitié des autres.
Cette histoire, c'est celle de l'esprit français au théâtre.
Molière fournit l'étoffe à mesure que veux-tu. Beaumarchais, les
agréments à profusion;--quelle belle houppelande toute neuve! Marivaux,
Dancourt, Fabre, Picard et consorts la raccourcissent et la rétrécissent
à leur taille; leurs successeurs la traînent, la fripent, la tournent,
la retournent, la dégradent, cherchent à la raccommoder. Enfin, le
Vaudeville--un gamin dégénéré, un enfant terrible,--s'amuse à en
découper de tout petits morceaux;--jusqu'au jour où le dadais s'aperçoit
qu'il n'a plus de quoi se vêtir.
Et voilà pourquoi la jaquette--trop courte--laisse voir les mollets de
ces dames, par en bas, et leurs épaules, par en haut.
Le mollet et l'épaule représentent l'_alpha_ et l'_oméga_ de la pièce à
femmes.
Avec ces deux lettres là, on se passe du reste de l'alphabet.
On remplace l'observation par l'exhibition, les tableaux de mœurs par
les tableaux vivants, le fil de l'intrigue par le coton des couturières.
Les caractères, les mots, jusqu'au couplet--ce radeau de la Méduse, où
l'esprit trouvait moyen de vivre pendant une douzaine de vers avec un
seul trait final,--jusqu'au couplet, tout s'en va:
On chantait, ils en sont aises,
Ils font danser maintenant.
Ou si l'on chante, c'est pis encore!
Des beautés engagées en qualité de _modèles_ ne peuvent être astreintes
à la roulade. Les statues ne vocalisent pas, que diable!
Si donc les formes sont vraies, la direction n'a pas le droit de se
plaindre que les voix soient fausses. Les assistants,--étant tout
yeux,--n'ont pas le temps d'être tout oreilles.
Quel que soit, d'ailleurs, le prétexte sous lequel on amène le _sexe_
sur la scène, pourvu qu'il y foisonne, tout le monde est content.
D'où il suit que--pour offrir une définition à ceux qui en éprouvent le
besoin--la pièce à femmes est un ouvrage dans lequel les femmes tiennent
lieu de pièce.
II
SUITE DU PRÉCÉDENT
Peut-être devrais-je,--avant de continuer, présenter à la compagnie mes
très-humbles excuses pour la digression dans laquelle j'ai été entraîné
dès les premiers pas.
Je préfère remplacer les excuses par un aveu.
Ce livre n'est point un roman; c'est un voyage buissonnier à travers les
us et coutumes dramatiques. Or, en fait de voyages, j'ai horreur des
trajets directs. J'aime à m'arrêter quand il me plaît, à zigzaguer comme
l'envie m'en prend; il est par conséquent fort probable que je
retomberai plus d'une fois dans le péché que je confesse au moment du
départ.
Vous voilà prévenus, chers compagnons de route.
La ligne droite n'a que trop d'adorateurs à notre époque. Laissons un
peu de place au caprice et ne faisons pas de la littérature une seule et
même rue de Rivoli.
Sur ce, je reviens au théâtre des _Divertissements-Plastiques_, où l'on
répétait une pièce à femmes, et à la loge des dignes époux Balandreau,
concierges de l'établissement.
Cette loge, de quinze pieds carrés environ, mérite une description
particulière.
Dans cet étroit espace se trouvaient représentés: la communauté
conjugale, le chauvinisme, l'administration, le commerce et la cuisine.
La communauté conjugale par une commode à la forme antique, véritable
memento d'acajou, qui devait rappeler aux hôtes de céans la date du
_par-devant monsieur le maire_.
Le chauvinisme par un buste du _petit caporal_, soigneusement recouvert
d'un globe protecteur.
L'administration par trois casiers où dormaient quelques paperasses et
sur lesquels on lisait en gothique de hasard: _M. le Directeur_, _M. le
Régisseur_, _M. le Caissier_.
Le commerce par une petite armoire qui laissait voir en s'entre-bâillant
une rangée de bouteilles pleines ou entamées.
La cuisine, par un pot au feu, ronflant près de la fenêtre sur un
fourneau économique.
J'allais oublier l'art, qui figurait dans ce capharnaüm sous la forme
d'un cadre de bois peint, orné d'une photographie exhibant un ancien
amoureux de la troupe en costume collant. Le jeune premier avait daigné,
de sa propre main, ajouter au bas du portrait ces mots concis, mais
flatteurs: _Offert au père Balandreau_.
Des chaises de paille, un fauteuil en velours d'Utrecht et un poêle de
faïence blanche complétaient le décor. Quant aux personnages...
C'étaient d'abord les maîtres du logis. Isidore Balandreau, ex-enfant de
troupe aux vélites de la garde, retraité sergent en 1832: Euphémie
Balandreau, son épouse légitime, ci-devant cantinière de l'armée
française.
Isidore Balandreau avait fait de sa vie deux parts, l'une pour la gloire
_qui lui avait donné le jour_, l'autre pour le théâtre qui abritait sa
vieillesse. Il disait en parlant des victoires du premier Empire: «_Nos_
batailles, _nos_ lauriers, _nos_ conquêtes.» Il disait à propos des
représentations de la petite scène dont il relevait en qualité de
fonctionnaire: «_Nous_ donnons demain une première. _Nous_ venons
d'engager un comique sur lequel _nous_ fondons de grandes espérances.
_Nous_ tenons un succès d'argent.» Il filait enfin avec le père noble de
longs entretiens sur l'art militaire et avec le pompier de service
d'interminables conversations sur l'art dramatique.
Euphémie Balandreau, elle, n'avait jamais connu qu'une passion: celle de
l'argent. Aussi, dès le principe, sa nouvelle profession lui avait-elle
semblé peu lucrative. Mais, la pièce à femmes aidant, l'ex-cantinière ne
tarda pas à mettre à profit les souvenirs de son ancien métier. Le
troupier fut seulement remplacé par le gandin.
Il était si dur, par les temps de frimas, d'attendre dans la rue les
nymphes des _Divertissements-Plastiques_! Et la mère Balandreau avait si
bon cœur!
Elle commença par permettre à un des sigisbées de stationner sur le
seuil de sa loge. La semaine suivante, elle l'invita à s'approcher du
poêle. Quinze jours après, elle l'autorisa à s'asseoir. Un peu plus
tard, comme le pauvret s'ennuyait à périr, il arriva que, pour l'aider à
tromper les rigueurs de l'attente, elle eut sous la main une bouteille
de je ne sais quelle liqueur. Elle en offrit un verre, qui fut
accepté--et payé.
A compter de ce moment, Euphémie Balandreau avait trouvé,--ni plus ni
moins qu'Archimède. Elle avait inventé la cantine de l'amour, rien que
cela.
A cette cantine venaient tous les poursuivants et tous les suivants de
ces dames. Elles étaient quarante actrices dans la troupe; multipliez,
pour chacune, par...--au moins! et supputez les bénéfices de la
concierge industrieuse.
Car, il y avait, dans le nombre de ses habitués, des fils de famille qui
payaient comme à vingt ans, et des pères--de famille aussi,--qui
payaient comme à soixante.
Sans compter les bénéfices de la petite poste galante et le chapitre des
renseignements.
Non pas qu'on manquât de principes. Au contraire! Plus on en avait, plus
il fallait d'écus en bataille pour en triompher;--exemple:
--Madame, seriez-vous assez bonne pour remettre en secret cette lettre
à...
--Je ne suis la commissionnaire de personne!
--Cette lettre à mademoiselle Virgi...
(Une pièce blanche se montrait alors à l'horizon.)
--Mademoiselle Virginie?... Elle m'a défendu de recevoir les
déclarations. Son appartement est trop petit.
--Voyons, ma chère dame, je vous en prie...
(Une pièce jaune succédait.)
--C'est bien! on tâchera, on essayera... Et il vous faut une réponse,
pas vrai?
--Vous devinez ma pensée.
--C'est là ce que je ne peux pas vous promettre; vu que...
(La pièce jaune grossissait de volume.)
--Enfin, si vous y tenez tant, on fera l'impossible, quoi!
Autre exemple:
--Madame, auriez-vous l'extrême obligeance...
--Je suis pas obligeante, moi.
--Je désirerais savoir l'adresse de mademoiselle Chiffonnette?
--Y a des dictionnaires où qu'on trouve ces choses-là.
--Madame...
(Apparition des cent sous.)
--D'ailleurs, j'en suis pas bien sûre; je crois qu'elle reste dans la
rue... dans la rue de Clichy... Quant au numéro... je l'ai oublié... Ma
foi, oui, je l'ai...
--Cherchez, je vous en conjure...
(Exhibition des dix francs.)
--Numéro vingt-deux! Comme ça me revient tout d'un coup... Une bonne
petite fille au reste que Chiffonnette... quand on sait la prendre...
Ah! si j'étais homme, c'est moi qui m'en ferais adorer.
--Vraiment? Par quel moyen?
--Monsieur, la vie privée de mes _artisses_ ne m'appartient pas et ma
discrétion...
(Entrée des vingt francs.)
--Tout ce que je peux vous dire, c'est que...
Et Euphémie Balandreau de débiter six pages de documents intimes.
Excellente créature au demeurant, et remplissant avec conscience les
devoirs du ménage.
On aurait admiré ses qualités conjugales rien qu'à voir de quelle façon
convaincue elle écumait son pot-au-feu au moment où vous avez eu le
plaisir de faire sa connaissance.
Tout en écumant, elle s'adressait à un des cinq ou six gandins qui
dégustaient autour du poêle un verre de curaçao:
--Sans vous commander, monsieur Alfred, passez-moi donc mon panier à
braise qu'est sous la commode; ce satané feu ne va pas.
--Comment!... Tu veux que monsieur avec ses gants frais... interrompit
Balandreau.
--Laisse-nous donc tranquille, toi. Monsieur Alfred est un jeune homme
complaisant qui ne me refusera pas ce petit service. Il sait bien que,
quand je peux faire quelque chose pour lui être agréable...
accentua-t-elle avec intention.
Le gandin, dont la jalousie avait sollicité mainte fois la surveillance
d'Euphémie, s'empressa d'obtempérer à sa requête.
--Messieurs, dit un second gandin, un verre de madère au succès de la
pièce nouvelle.
--Il paraît, fit Balandreau, que c'est crânement joli, et que ça
s'enlèvera à la baïonnette. Le garçon d'accessoires m'a dit que c'était
écrit!...
--Les jupes, ajouta judicieusement madame, auront encore un centimètre
et demi de moins que dans la _Revue_.
Monsieur Alfred déguisa une grimace, et d'un ton mécontent:
--Il me semble que le directeur abuse un peu du décolleté...
--Et de quoi voulez-vous donc qu'il abuse, le pauvre cher homme? S'il
s'en faisait faute, il trahirait la confiance du public qui encourage
ses efforts intelligents.
--Il n'en est pas moins désagréable de voir la femme qu'on aime...
--Ne faudrait-il pas qu'elle se mette dans une boîte, votre Alice! S'il
est permis de pousser la jalousie à ce point-là.
--Moi, pas du tout!...
--Laissez donc, vous seriez capable de la forcer à jouer dans un sac
fermé du haut et du bas... Comme si les chasses trop gardées n'étaient
pas celles où il y a le plus de braconniers.
Tous les confrères de M. Alfred éclatèrent de rire.
--Ça n'empêche pas qu'elle a, au troisième tableau, à ce que je me suis
laissé conter, un costume de femme sauvage...
--Alice en femme sauvage! s'écria le gandin.
--Désole-toi donc, ajouta son voisin, elle a toujours les plus jolis
rôles. Coralie s'en plaignait encore à moi ce matin.
--Coralie ne serait pas capable de remplir les rôles d'Alice. Elle ne
chante pas.
--La belle affaire! Est-ce qu'elle a besoin de chanter? Pourquoi ne lui
demandes-tu pas tout de suite d'avoir du talent?
--Dame!...
--Allons donc! mon cher, nous avons changé tout cela. La comédie est
morte, vive le tableau vivant!
--Permettez, monsieur, grommela une matrone qui se tenait dans un coin
sans souffler mot... Parlez pour ces dames, mais il y a des exceptions.
Ma fille n'est pas un tableau vivant; elle sort du Conservatoire...
Le gandin allait répondre, quand l'ex-cantinière, se jetant à la
traverse:
--Mon Dieu, mame Ratois, vous voilà toujours avec votre fille...
--J'ai bien le droit de...
--Vous avez... rien du tout. Vous avez que vous ferez son malheur avec
vos manies. Voyez plutôt dans tout le théâtre, il n'y a absolument
qu'elle qui vienne ici accompagnée.
--Comme le conscrit sous l'œil de son supérieur, ricana Balandreau.
--Ma fille est sage, monsieur...
--Encore votre rengaîne... riposta avec animation Euphémie. Ma parole
d'honneur, vous me faites de la peine. Vous ne vous apercevez donc pas
que le temps des mères d'actrices est passé. En 1830, possible, mais au
jour d'aujourd'hui, bernique! Il faut marcher avec son siècle...
--Emboîter le pas, je ne connais que ça, approuva Balandreau.
--A quoi que ça servait les mères d'actrices? A fournir des sujets de
caricatures aux petits journaux, à user les derniers cabas qu'on ait
fabriqués en France... une cinquième roue à un carrosse, quoi?
--Madame Balandreau! exclama la matrone indignée.
--Fâchez-vous, ne vous fâchez pas, c'est comme j'ai l'honneur de vous le
dire. Demandez plutôt à ces messieurs, demandez à Balandreau lui-même,
qu'est un homme d'âge. C'est-il vrai que ça nuit à la carrière des
jeunes filles?
--Le fait est...
--T'as encore vu hier les deux brunes que leurs messieurs ont fait
engager...
A la bonne heure! Ça trotte sans lisières, ça fait ses affaires soi-même
et ça n'a pas besoin que maman fourre son nez dans ce qui ne la regarde
pas.
Pour en conclure, bien franchement, vous avez tort et vous vous en
mordrez les pouces, mais il sera trop tard. Ça vous apprendra à n'avoir
pas su vous mettre à la retraite!
Les gandins riaient aux éclats. La clef grinça dans la serrure.
--Tenez, voilà probablement votre postérité qui vient vous chercher,
pour que vous lui donniez la main jusqu'à la maison...
Tous les regards s'étaient tournés vers la porte, mais au lieu d'un
profil féminin, ce fut un visage masculin qui apparut.
Quel visage!
Figurez-vous un malheureux dont les traits, peu séduisants de leur
nature, étaient couperosés par le froid.
Sur le rouge vif des joues tranchait une barbe de couleur indécise, à
laquelle s'étaient attachés des flocons de neige qui lui donnaient une
apparence grotesque.
Un chapeau de forme surannée complétait par en haut cette tête, bornée
en bas par une cravate de couleur passée.
A l'aspect de cette face qui s'avançait par la porte entr'ouverte, avec
les effarements de la timidité, les rires avaient redoublé. L'inconnu
parut plus décontenancé encore, et resta bouche béante, sans avoir la
force de prononcer un mot.
--En voilà un, murmura Balandreau, dont le fourniment aurait un brin
besoin d'être astiqué.
Puis tout haut:
--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
L'inconnu, sentant tous les regards braqués sur lui, ne répondait pas.
--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, nom d'un nom! répéta le
concierge, en élevant le ton.
--C'est... je... Monsieur le directeur est-il visible?
--Ça dépend.
--Si... mes intentions... Je voulais lui présenter un ouvrage...
--Il n'y a personne, repartit brusquement Balandreau...
--Tout à l'heure pourtant...
--Quand on vous réitère qu'il n'y a personne... Avez-vous fini de venir
dégeler dans ma loge?
En effet, la neige amassée par le bizarre visiteur dégouttait en eau
dans les lares de l'ex-caporal.
--Ce n'est pas malheureux, reprit celui-ci, en suivant de l'œil
l'étranger qui lâchait pied... Ils se figurent qu'un directeur a été mis
au monde pour s'occuper des pièces qu'on lui apporte... Si on les
écoutait tous...
--Pardon, mais... tremblota une voix.
C'était l'inconnu qui, après s'être dirigé vers la rue, était revenu sur
ses pas.
--Pardon, mais j'avais oublié... Vous ne pourriez pas me dire ce qu'est
devenue Eulalie?
Pour le coup c'en était trop. La singularité de cette question, l'air
gauche avec lequel elle était formulée, soulevèrent une explosion
générale de quolibets. Les gandins se tordaient et essayaient de se
cotiser pour un bon mot, Balandreau sacrait, Euphémie glapissait:
--Eulalie perdue! Vingt francs de récompense.
--Il faut la faire afficher, cette pauvre biche.
--Mille tonnerres! allez au diable avec vos Eulalies...
--Vit-on jamais pareil benet?...
Le malheureux intrus promena un instant autour de lui des yeux ahuris,
sur lesquels semblait flotter un voile de larmes, puis, sans oser
proférer une parole de plus, s'enfuit précipitamment.
La mitraille de plaisanteries allait de nouveau faire explosion après
son départ, lorsque soudain tous les assistants se levèrent avec
précipitation. C'était la répétition qui venait de finir.
Ces messieurs étaient déjà auprès de ces dames. Seul Alfred-Othello
n'avait pas trouvé Alice et redescendait en maugréant:
--Comment a-t-elle pu sortir sans que je la voie!... Elle savait
cependant que je l'attendais... Me tromperait-elle?... Ma bonne madame
Balandreau, je cours jusqu'au boulevard... Pendant ce temps-là veillez
ici...
--N'ayez pas peur, répondit à mi-voix la portière, vous en aurez pour
votre argent...
Puis apercevant la matrone qui sortait chastement, accompagnée de
mademoiselle sa fille, elle ajouta en manière de conclusion:
--Qué malheur, qu'au temps où nous vivons, il y ait encore des parents
assez égoïstes pour sacrifier ainsi leurs enfants!...
III
A QUOI TIENT UNE VOCATION
Tout lecteur est un peu Anglais sous ce rapport;--il ne se lie
volontiers qu'avec les personnages qui lui ont été présentés.
Courons donc après l'infortuné qui, à la suite de sa fausse
entrée, complétée par une sortie non moins fausse, arpente
piteusement la rue sur laquelle s'ouvre la porte familière des
_Divertissements-Plastiques_.
--Athanase Briquet, cher lecteur...
--Athanase qui? Briquet quoi?
--J'allais vous l'apprendre.
Athanase Briquet, six mois avant la scène cruelle dont vous venez d'être
témoin, était clerc unique chez le seul huissier de la petite ville de
Gérizy. Il griffonnait du matin au soir, avec une ardeur consciencieuse,
les splendeurs de la prose judiciaire sur le papier que le gouvernement
prend sous sa protection moyennant une redevance de quelques centimes.
Le patron, reconnaissant de ses bons et loyaux services, lui avait, à
trois reprises, accordé une gratification de cinq francs au bout du
trimestre; un jour même, en relisant une saisie grossoyée avec charme et
calligraphiée majestueusement, il avait daigné assurer, entre deux
prises, que son clerc était _un garçon qui irait loin_.
Aller loin,--pour l'huissier de la petite ville de Gérizy,--c'était
prendre, vers quarante-cinq printemps, la succession de l'étude, et
Athanase en avait accepté l'augure.
Était-ce donc un crétin? Pas du tout.
Et ici il y aurait presque lieu d'examiner à quoi tiennent les vocations
humaines. Pour ma part, je suis convaincu que le génie est pour moitié
au moins affaire de circonstance. L'occasion, qui fait le larron, fait
aussi les grands hommes.
Chaque fois que je vois un garçon épicier peser mélancoliquement une
livre de cassonade, je me dis que, transporté dans un milieu différent,
il aurait peut-être rimé des odes à rendre jalouse l'ombre de M. de
Pompignan.
Il y a,--par réciprocité,--tant de gens de lettres qui auraient
constitué d'excellents garçons épiciers!
Athanase n'était donc pas né crétin, ce qui ne lui enlevait pas la
faculté de le devenir. Il subissait simplement la volonté du hasard qui
l'avait abandonné orphelin et sans fortune au coin de cette borne qu'on
nomme une sous-préfecture de province. Il n'avait pas d'ambition, parce
qu'il n'avait pas d'émulation. Il végétait, parce qu'il n'avait pas le
moyen de vivre. Il restait dans son fromage, parce que ce fromage le
nourrissait.
Il y serait probablement resté toujours, si, un matin... Ne perdez pas
de vue ma théorie des vocations.
Ce matin-là, le patron l'avait envoyé porter un protêt chez la dugazon
de la troupe dramatique de Gérizy. Les dugazons départementales ne sont
point, hélas! ce qu'un vain peuple pense, et les protêts ne respectent
rien,--pas même les héroïnes à quarante-deux francs par mois.
Athanase n'avait jamais mis le pied dans un théâtre,--sans cela le
patron lui aurait-il prédit de hautes destinées?--Il professait pour
l'actrice en général le culte idolâtre qu'inspire l'inconnu.
Aussi, quand il apprit qu'il allait se trouver en face d'une de ces
créatures prestigieuses, le cœur lui battit un peu. Il lui battait
beaucoup en montant l'escalier.
En le redescendant, il lui battait passionnément; Athanase était
amoureux fou de la dugazon.
Pour cela qu'avait-il fallu? Une boucle de cheveux noirs tombant sur un
cou de galbe médiocre, un bras assez blanc, tiré nonchalamment hors du
lit pour recevoir le papier timbré, un reste de rouge sur les joues, un
coin de chemisette trahissant l'incognito d'une épaule...
Il avait fallu surtout la tardive candeur du néophyte de vingt-neuf ans.
Le soir, Athanase, en quittant l'étude à neuf heures, alla acheter une
contremarque au théâtre de Gérizy. A minuit, il attendait sur la place
la sortie de sa bien-aimée; à deux heures du matin, il se promenait sous
ses fenêtres encore éclairées; à deux heures et demie, il crut voir se
pencher pour souffler la bougie une ombre ornée de moustaches.
Les moustaches ressemblaient à celles du baryton qui jouait avec la
dugazon.
--Je ne puis pourtant pas me faire cabotin, gémit-il dans un accès de
dignité grotesque... Eh bien! pour me rapprocher d'elle, j'écrirai des
pièces!
Vous n'avez pas perdu de vue ma théorie des vocations? Récapitulons:
Si une dugazon n'avait pas souscrit un billet;
Si, après l'avoir souscrit, elle n'avait pas oublié de le payer;
Si le protêt résultant de cet oubli n'avait pas été apporté quand la
débitrice était encore au lit;
Si le bras de ladite débitrice avait été moins blanc, ou sa chemisette
plus hermétique;
La France n'aurait pas compté un auteur dramatique de plus!
IV
PROSE ET POÉSIE
De la conclusion du chapitre précédent, il ne conviendrait pas d'induire
que j'ai l'intention de ridiculiser la résolution du clerc incandescent.
Autrefois--au vieux temps de la routine--on ne s'improvisait pas
écrivain d'une heure à l'autre, et le cri du téméraire amoureux eût
semblé un peu bien outrecuidant.
Mais aujourd'hui!...
On cite nombre de personnes qui, pendant toute une période de leur
existence, ont été dans le barreau, la médecine, la diplomatie, les
vins, les cotonnades, la quincaillerie, les assurances, la bureaucratie,
les hauts fourneaux, les suifs ou la pisciculture, et qui soudain,
mécontents du produit de leurs industries respectives, s'écrient comme
notre ami:
--Je ferai des pièces!
Ils ont supputé, en parlant ainsi, que les bénéfices de ce commerce
peuvent être supérieurs, qu'en tout cas la mise de fonds n'est pas
ruineuse. Une grammaire décente n'est même pas de rigueur!
Faire des pièces!... Mais c'est la position de tous ceux qui n'en ont
pas et aussi de beaucoup de gens qui en ont une autre.
Dans les mansardes, dans les salons, dans les ministères, dans les
comptoirs, chez les potentats, les bohêmes, les vicomtes, les
négociants, les docteurs, partout on fait des pièces par vanité ou par
intérêt.
Pourquoi Athanase n'en aurait-il pas fait par amour?
Je vous ai dit qu'il n'était point sot. Il avait beaucoup lu, il savait
l'orthographe et la passion décuplait ses mérites.
C'était trois fois plus qu'il n'en fallait.
Malheureusement la poésie et la prose,--surtout la prose d'huissier--ont
toujours plaidé en séparation pour incompatibilité d'humeur.
Le clerc émancipé commettait bévues sur bévues. Sa calligraphie
périclitait: dans un inventaire important, il avait omis toute la
section de la batterie de cuisine; il désertait l'étude à la nuit et
dormait parfois sur son pupitre pendant le jour; enfin douze feuilles de
papier-timbré avaient disparu sans qu'on en eût retrouvé trace;--douze
feuilles, ô forfait!--sur lesquelles il avait aligné des strophes à
Eulalie,--c'était son nom à elle!--et un scénario.
Le patron dévorait sa colère; mais l'orage s'amassait. Il ne devait pas
tarder à éclater.
Athanase n'avait pas encore tiré de son amour un parti
très-satisfaisant.
Son bilan se dressait ainsi:
Trente-sept francs de places de parterre.
Deux cent soixante-quinze heures de factions diurnes ou nocturnes.
Cinq rhumes.
Trois courbatures.
Un drame ébauché.
Une comédie incomplète.
Un vaudeville en projet.
J'oubliais une trentaine de chopes payées à divers au café du théâtre,
dans l'espoir de se créer des intelligences dans la place.
Si peu exigeante que soit une passion, elle ne saurait accepter une
telle situation comme la réalisation de ses rêves les plus chers. Le
soupirant s'assombrissait chaque jour davantage, chaque jour par
conséquent les omissions du clerc prenaient de plus formidables
proportions.
Un vendredi,--date mémorable--il ne parut pas à l'étude. L'huissier se
rendit en personne à son domicile et faillit avoir un coup de sang
lorsqu'on lui annonça que son employé était sorti.
Le lendemain, Athanase arriva vers midi. Il était horriblement pâle.
--Je vous attendais, monsieur, fit l'huissier se méprenant sur les
motifs de cette pâleur, et d'autant plus arrogant qu'il supposait son
subordonné plus craintif.
--Ah! vous m'attendiez, répliqua le clerc d'un ton indifférent.
--Oui, monsieur. M'expliquerez-vous ce que signifie cette conduite?
--Quelle conduite?
--Tout Gérizy ne parle que de vos déportements!
Athanase ne daigna même pas répondre. Il paraissait absorbé dans ses
pensées.
--Déportements! entendez-vous, dé... por... te... ments! Est-ce ainsi
que vous vous débauchez! que vous désertez vos devoirs! que vous
trahissez ma confiance! Car j'avais confiance en lui... Je rêvais pour
lui un avenir dont il est indigne... ma charge et la main de ma fille
peut-être!...
Athanase conservait son immobilité insouciante.
--On vous a vu,--j'en rougis pour mon étude,--on vous voit hanter les
tabagies, vous galvauder au théâtre...
A ce mot, le clerc tressaillit.
--On m'a même assuré que vous étiez épris d'une drôlesse.
--Drôlesse! s'écria-t-il révolté.
--Vous vous permettez maintenant d'élever le ton chez moi... Monsieur
Athanase Briquet, je vous chasse!...
--Vous n'aurez pas cette peine, fit froidement le jeune homme, car je
vous apportais ma démission.
Cette réponse atterra l'huissier, qui comptait sur l'effet de sa menace
pour amener le récalcitrant à résipiscence.
--Votre démission... reprit-il après un silence... votre... Mais que
voulez-vous donc faire?... A quoi êtes-vous bon si ce n'est...
--Je pars pour Paris, où je vais présenter une comédie en trois actes.
C'était la chute du tonnerre pour l'homme de la basoche... Il fit un
haut-le-corps en arrière, puis d'une voix étranglée:
--Le malheureux!... Il déshonorait ma maison à mon insu!
Sans ajouter un mot, il passa dans son cabinet où sa femme lui prodigua
l'eau sucrée.
Pour Athanase--avec une fébrile impatience--il tira de son pupitre de
douleur les manuscrits qu'il y avait laissés, et en fit un paquet qu'il
enveloppa à la hâte, en murmurant:
--Le train part à deux heures... à onze, je serai à Paris. Elle y est
engagée, m'a-t-on dit... J'ignore où; mais n'importe! je la
retrouverai!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Une fois débarqué, il avait au hasard commencé sa tournée par le théâtre
des _Divertissements-Plastiques_, et vous savez avec quel succès.
V
UN ARISTARQUE DE PROVINCE
Encore mal remis de sa première algarade--qui ne devait, hélas! pas être
la dernière--le ci-devant clerc suivait le trottoir, la tête baissée et
en proie à de mélancoliques méditations.
Ce début ne présageait rien de bon.
Et, faisant un involontaire retour en arrière, il revit passer devant
ses yeux le patron sévère mais juste, l'étude enfumée mais paisible, le
pupitre monotone mais stable.
--Peut-être aurais-je mieux fait de...
Il n'acheva pas cette pensée, et comme honteux de sa défaillance
fugitive:
--Non! les obstacles ne serviront qu'à surexciter mon courage. Pour
elle, je soulèverai le monde, j'aurai de l'énergie, de la persévérance,
du talent même.
Eulalie! Eulalie!...
Au beau milieu de ses réflexions, il fut soudain rappelé à la vie réelle
par une brusque secousse qui faillit rompre à son détriment les lois de
l'équilibre. Il venait de donner de tout son corps dans un passant.
--Maladroit! s'écria celui-ci... Si vous regardiez devant vous au lieu
de contempler le bout de vos bottes...
--Veuillez m'excuser, fit le songeur en levant le nez, je...
--Comment!... je ne me trompe pas, interrompit le passant. Monsieur
Briquet!
--Monsieur Chamonin!
--Par quel hasard êtes-vous à Paris?
Athanase rougit sans répondre.
--C'était donc vrai, ce qu'on m'avait conté... Vous avez quitté
l'étude?... On ne parle que de cela dans tout Gérizy. On ajoute même
certains détails... Hein, mauvais sujet?
Athanase passa à la nuance cochenille.
--Vous vous taisez? qui ne dit mot consent. Voyez-vous cela, mon
gaillard! Et qu'est-ce que vous en avez fait de notre dugazon? car tout
s'explique maintenant. C'est vous qui l'avez enlevée!
Cette supposition, mise en regard de l'attitude de l'amoureux novice,
formait bien le contraste le plus plaisant du monde et accrut tellement
son embarras que, reculant les limites de la teinte écarlate, il
balbutia:
--Je ne sais... Je vous jure que...
--Comment! ricana Chamonin en le poussant dans un café, de la
dissimulation! Le _nec plus ultrà_ du Don Juanisme!
--De grâce, ne me raillez pas!... Si vous saviez!...
Le _si vous saviez_ était une transition de détresse qui signifiait:
«Par pitié, écoutez-moi...» Athanase avait trouvé un confident, il
s'enlaçait à cette consolation.
L'enlacement dura une heure, durant laquelle il révéla tout à son
auditeur généreusement résigné:
--Ah çà, mon cher, vous êtes fou! exclama ce dernier en manière de point
final.
--Pourquoi? demanda naïvement le clerc.
--Beau comme l'antique, ma parole d'honneur. Vous croyez à votre avenir
dramatique et à l'amour des dugazons, vous!
--Je crois que je l'aime, pas autre chose. Avec ce seul mot, je me sens
capable de tout.
--Mon pauvre ami!... C'est étonnant, chez l'huissier on perd
ordinairement ses illusions de meilleure heure. Mais, trop tendre
insensé, vous ignorez donc absolument la valeur de cette expression:
_Artiste de sous-préfecture_!
Au masculin, c'est un budget de vingt à quarante sous par jour en
moyenne, le dédain des dévots, pour qui un acteur ne sera un homme que
dans cinq ou six révolutions; les rebuffades du cafetier qui,--lorsque
_v'là les comédiens_,--ne cache plus les couverts, mais ferme le livre
de crédit; enfin un mélange étrange et attristant de fatigues,
d'oisiveté, de convoitise, de déclassement et de souffrance.
Au féminin, c'est la vie d'expédients, la toilette de hasard, l'amour de
rencontre; le fils de l'adjoint paye le loyer, un capitaine de la
garnison la robe, un commis le dîner;--ou _vice versâ_; sans compter que
les fils d'adjoint se marient, que les commis s'établissent, que les
garnisons passent, et qu'alors il faut subir le contre-coup de ces
changements. Trouvez donc dans ces chassés-croisés la place du
sentiment.
--Mais il peut y en avoir d'honnêtes...
--Parbleu! puisque _impossible_ n'est pas français! Et après?
--Après! après!
--La réalité en est-elle moins navrante? N'est-ce pas toujours la
grimace sous le sourire forcé? l'oripeau sur le dénûment? Être obligé de
s'acheter un pourpoint de velours quand on n'a pas de paletot; ceindre
le soir un diadème et repriser ses bas le matin... Du diable si l'idéal
résiste à de telles épreuves.
Athanase, comme tous ceux qui sont possédés par une idée fixe, n'avait
aucun souci des tirades qu'il écoutait sans les entendre. Une seule
remarque le frappa.
--D'où vient, demanda-t-il, que vous soyez si bien renseigné sur un
semblable sujet, vous, un principal de notaire?
Chamonin cligna de l'œil malicieusement:
--Nourri dans le sérail, j'en connais les détours.
Vous ignoriez donc ma qualité de correspondant du _Phare dramatique_,
journal parisien voué aux intérêts du théâtre?... Garçon, le _Phare
dramatique_...
--Mais, alors, vous devez savoir ce qu'est devenue Eulalie.
--Je ne sais rien du tout, par la raison bien simple que je suis ici
depuis trois heures seulement... Lisez-moi ça... là... _Gérizy, 5
février_...
VI
CORRESPONDANCE DÉPARTEMENTALE
Athanase parcourait machinalement le journal que lui avait tendu
Chamonin, sans découvrir l'article revendiqué par le correspondant
satisfait.
En revanche, il avait déjà passé en revue une quantité innombrable de
phrases qui semblaient faire partie d'un dictionnaire commun aux 86
départements.
C'étaient:
«_M. A..., cet artiste consciencieux._»
«_Mlle B..., notre charmante prima donna._»
«_C..., ce comique au jeu si franc._»
«_La ravissante Mme P..., que Paris nous envierait s'il la
connaissait._»
«_L'ensemble de l'exécution a été digne des premières scènes._»
«_Notre habile directeur s'est surpassé lui-même._»
Etc., etc., etc., etc...
Ces litanies d'enthousiasme postal occupaient quatre grandes colonnes.
--C'est singulier, fit candidement notre ingénu, on dirait toujours le
même article.
--Vous plaisantez?... Quand le _Phare dramatique_ aura un correspondant
capable de tourner un compte-rendu comme le mien... Cela vous a un
cachet, une couleur... Eh bien, vous ne l'achevez donc pas?
Athanase venait, sans penser à mal, de poser le journal sur la table.
--C'est que, risqua-t-il, je ne l'ai pas trouvé...
--Je vous l'avais pourtant bien indiqué. Là, au bas de la seconde
colonne de la troisième page... _Gérizy, 5 février_... Prêtez l'oreille,
je vais vous le lire moi-même.
Et Chamonin commença le morceau suivant:
«Le _Phare dramatique_, dans sa haute sollicitude pour les intérêts de
l'art et la décentralisation intellectuelle, a compris le premier toute
l'importance des comptes-rendus que la province envoie à Paris; aussi
sommes-nous fier d'avoir été choisi pour correspondant par ce journal,
digne de prendre pour devise le vers de Térence: _Rien de ce qui est
humain ne m'est étranger_.
»Je suis en même temps heureux d'y représenter une des villes qui
suppléent à la puissance numérique par le goût du beau et le culte des
choses de l'esprit.
»Pour se convaincre de cette vérité flatteuse, il suffit de dresser le
bilan sommaire de notre saison dramatique:
»Huit drames, deux opéras comiques, treize vaudevilles, en moins de
trois mois et demi.
»Cela tient du prodige.
»L'enchanteur à qui nous devons toutes ces merveilles, c'est M.
Pigeonnier, ce directeur infatigable, audacieux, persévérant, dont nous
avons eu maintes fois occasion de mettre en relief les qualités hors
ligne.
»Diriger ainsi, c'est créer.
»En une seule semaine, M. Pigeonnier vient encore de nous offrir coup
sur coup _Indiana et Charlemagne_, un vaudeville éternellement jeune, et
_le Poignard sanglant_, ce drame palpitant qui obtient au boulevard un
succès si retentissant.
»N'est-ce pas le cas de s'écrier avec le poëte:
... Cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!
»Il ne nous a pas été donné de voir à Paris _le Poignard sanglant_; mais
nous n'hésitons pas à affirmer que notre troupe intrépide ne craindrait
pas la comparaison.
»Mme Gaspard, notre grand premier rôle, a épuisé toute la gamme des
sentiments et fait vibrer toutes les cordes. Elle a passé en revue
toutes les nuances de la palette la mieux assortie.
»Tour à tour émue, caressante, hautaine, révoltée, elle a tenu captif
sous le charme l'auditoire haletant. La jeunesse si pleine de cœur de
Gérizy a tenu à témoigner à cette grande artiste toute sa sympathie. On
l'a attendue à la sortie, sur la place au Pain, et on lui a décerné là
une véritable ovation.
»Ce sont de ces dates qui se gravent en caractères indélébiles dans la
carrière d'une comédienne.
»A côté de Mme Gaspard, notre éminent Cramoizin a su se faire applaudir
sans être écrasé par ce voisinage. C'est tout dire. Distinction,
chaleur, énergie, M. Cramoizin réunit des qualités qui ne seraient
déplacées nulle part.
»Mlle Balinet, notre piquante soubrette, dans un rôle épisodique, a
montré, comme à son ordinaire, la grâce unie à la beauté.
»Courage, monsieur Panneron! Si je parlais la belle langue virgilienne,
je vous crierais: _Sic itur ad astra!_ Vous avez détaillé votre scène de
folie avec une verve remarquable.
»N'oublions pas Mlle Gonesse, qui n'a qu'une tirade; mais c'est le
propre du talent de faire quelque chose avec rien. Vous entendrez, ou je
me trompe fort, parler avant peu dans la capitale de cette intéressante
artiste.
»Il serait injuste de ne pas constater que la mise en scène a contribué
puissamment au succès. Un amateur, dont la modestie égale le mérite, M.
Anatole Globert, avait, pour l'acte du _Pont du Torrent_, brossé avec
une maestria surprenante un décor de clair de lune qui rappelait les
pâles légendes de la verte Érin.
»Enfin les costumes avaient été remis à neuf pour cette solennité
exceptionnelle.
»Que la province entière imite l'exemple si noblement donné par notre
sous-préfecture et son directeur. M. Pigeonnier a senti que l'art avait
les yeux sur lui, et il a été à la hauteur de cette mission.
»A tous les départements de nous suivre et de se rallier autour du
drapeau que le _Phare dramatique_ porte d'une main si ferme. _Sursum
corda!_...»
Chamonin avait achevé.
--Eh! bien, qu'en dites-vous? questionna-t-il.
--Vous supposez que tous ces détails sur des notabilités de clocher
doivent intéresser les abonnés?
--Les abonnés sont intéressés par leurs propres louanges, qui leur font
digérer celles qu'on décerne à autrui. Vous ne connaissez pas le premier
mot du mécanisme de ces affaires-là...
--J'avoue que jusqu'ici... Mais pourquoi n'avez-vous pas parlé d'Eulalie
alors?
--Parce quelle ne jouait pas dans le drame... Savez-vous que vous
devenez ridicule avec cette monomanie.
--Je l'aime, soupira Briquet...
--Décidément c'est une passion...
--Oh! oui!
--Malgré tous les raisonnements, vous êtes décidé à rester ici et à
chercher les traces de la fugitive?
--Décidé.
--Mais elle n'a aucun talent.
--Monsieur Cha...
--Elle en est à la seconde jeunesse et à la troisième beauté.
--Monsieur Cha...
--Réserve faite du chapitre des aventures...
--Monsieur Chamonin... Je vous en supplie...
--Allons, du moment où c'est sans rémission, avant de repartir pour
Gérizy, je veux au moins que notre rencontre vous soit de quelque
utilité. Accompagnez-moi aux bureaux du _Phare dramatique_, je vous
présenterai... Puisque vous vous lancez dans la mêlée dramatique, cette
relation pourra vous être utile.
--Je vous remercie.
--Vous refusez? Par exemple!... Le _Phare_ est une feuille ou très-utile
ou très-dangereuse.
--Si mes pièces sont bonnes, on en dira naturellement du bien, et si
elles sont mauvaises, on en dira du mal quand même.
Dans les deux cas...
--Saperlotte! vous êtes par trop... amoureux, vous! Est-ce que les
choses se passent ainsi! On est l'ami ou l'ennemi du _Phare_ et il vous
traite en conséquence...
--Encore un coup je vous remercie, mais...
--Tant pis, vous auriez probablement eu des renseignements sur Mlle
Eulalie...
--Je vous suis! s'écria Athanase.
VII
LE PHARE DRAMATIQUE
En l'an 18.., il y avait des bas-fonds dans le journalisme.
Le progrès depuis lors les a desséchés et purifiés,--nous aimons mieux
le croire que d'y aller voir.
Nous pourrions d'ailleurs citer deux, trois et dix feuilles consacrées à
la spécialité théâtrale, et toutes remplissant aujourd'hui avec une
parfaite dignité leur tâche souvent difficile.
Mais en l'an 18.., il y avait les bas-fonds dans le journalisme.
Dans ces bas-fonds on se livrait à des pratiques commerciales sur le
compte desquelles je m'étonne qu'un amateur curieux n'ait pas encore
interrogé le code.
Car enfin...
Vous avez une poche; dans cette poche flâne une bourse,--habitée.
Un individu s'approche; il glisse adroitement la main et opère un
virement de fonds non prévu par la finance.
Le tout--notez-le bien--sans avoir eu recours à la moindre violence,
sans même que vous ayez rien senti.
Nonobstant, un sergent de ville survient, empoigne l'individu, le
conduit au poste, et--il est condamné à un séjour plus ou moins prolongé
dans certains édifices où l'État a la délicatesse de ne pas faire payer
de loyer à ses locataires.
Bien,--très-bien.
Au lieu de cela, vous avez comme précédemment une poche et une bourse.
Un individu s'approche de même que devant: seulement l'individu vous met
sous la gorge un morceau de papier imprimé et vous tient à peu près ce
langage:
«Monsieur, madame ou mademoiselle,
»Vous êtes artiste; la réputation est par conséquent le plus clair de
votre patrimoine.
»Regardez ceci.
»Avec ce petit papier, je puis démontrer à tel nombre de gens que vous
n'avez jamais eu, n'aurez jamais, ou n'avez plus aucun talent.
»En d'autres termes, je suis à même de vous égorgiller un brin.
»Vous plaîrait-il de dénouer les cordons de cette bourse cachotière, qui
a l'air d'avoir des secrets pour moi?...»
Sur ce, vous payez,--et l'avare Mazas ne réclame pas sa proie!
Serait-ce que la violence constitue dans le second cas une circonstance
atténuante?
Non! Décidément je ne me sens point assez fort légiste pour de pareilles
casuistiques, et j'aurais sans scrupule logé gratuitement dans les
édifices cités plus haut le directeur du _Phare dramatique_.
Un homme charmant, en vérité!
Il avait toujours des gants frais, des chemises fines, des bottes
vernies et des chapeaux luisants.
Il avait même une particule--seul cadeau qui ne vînt pas d'autrui et
qu'il se fût fait lui-même.
Quand Chamonin et son protégé se présentèrent dans son cabinet, il était
occupé à parcourir, en compagnie d'un employé qui s'éclipsa aussitôt,
une liste de noms, précédés ou suivis de signes divers.
Chamonin, qui n'y voyait pas plus loin que le bout de sa petite vanité
provinciale et ignorait dans quel guêpier se fourvoyait sa littérature
épistolaire, tendit la main à son directeur et lui présentant sa suite:
--Un de mes amis, mon cher maître. Monsieur Athanase Briquet, qui vient
à Paris avec l'intention de travailler pour le théâtre... Permettez-moi
de le recommander à votre bienveillance...
--Comment donc!... Les amis de nos amis... D'ailleurs, nous sommes
toujours heureux de compter les auteurs nouveaux dans notre clientèle.
Le directeur avait souligné le dernier mot.
--Monsieur voudra bien, ajouta-t-il, nous laisser son adresse; on lui
enverra le journal et à son premier ouvrage, si, comme je n'en doute
pas, il promet et il tient...
Ces deux verbes avaient encore été soulignés adroitement.
--Pardon, monsieur, dit Athanase, mais j'aurais un service plus immédiat
à vous demander. Vous ne pourriez pas me donner des nouvelles de Mlle
Eulalie?
Cette maudite question produisait toujours un effet fatal.
Le directeur du _Phare_ fronça le sourcil et regarda Chamonin d'un air
qui voulait dire:
--Quel idiot m'amenez-vous là?
Après quoi, tout haut:
--Mademoiselle Eulalie?... J'avoue ne pas connaître dans les célébrités
parisiennes...
--Elle jouait les dugazons à Gérizy la semaine dernière, et l'on m'a
assuré qu'elle avait un engagement ici.
--Mon cher monsieur, désolé; mais--si complet que soit notre
journal--nous ne tenons pas l'article _Voyage des dugazons_... Chamonin,
j'aurais un mot à vous dire en particulier.
La formule ne prêtait guère à l'équivoque. Athanase se leva.
--Attendez-moi un instant dans le bureau, fit Chamonin.
L'ex-clerc attendait en effet depuis plusieurs instants, lorsqu'un bruit
soudain vint frapper son oreille.