Deux années s'écoulèrent pendant lesquelles un calme profond s'étendit
sur nous; j'avais vieilli rapidement pendant les six premiers mois, puis
ma santé s'équilibra peu à peu, j'eus aux changements de saison de
bonnes attaques de rhumatisme, je devins un hygromètre de premier ordre,
prédisant de par mon genou gauche les moindres symptômes d'humidité dans
l'atmosphère, et à cela près je restai un monsieur décidé à vivre
très-longtemps et le mieux possible.
Suzanne m'éblouissait, malgré les retours fréquents que je lui voyais
faire sur elle-même, dans la torpeur muette des longues après-midi
d'été. Elle avait repris son développement si malheureusement interrompu
par son mariage. Je voyais ce corps jeune et frêle passer doucement,
sans secousses, à la maturité éclatante de vingt ans: le visage s'était
arrêté à des contours précis taillés dans un marbre vivant et
transparent, les lignes de toute sa personne s'étaient remplies, des
courbes harmonieuses remplaçaient les formes un peu grêles de
l'adolescence. Quand je la voyais venir à moi avec son sourire adorable,
ses yeux désormais pensifs, même au milieu de leur joie naïve, ses mains
blanches et fines nouées sous une gerbe de fleurs:
--Qu'adviendra-t-il, me disais-je, de cette beauté rayonnante, de cette
fleur-de jeunesse? Va-t-elle se dessécher lentement comme les arbres qui
ne donnent point de fruit? Faut-il que cette admirable créature, si bien
faite pour inspirer l'amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir?
Et un vague chagrin de grand-père me saisissait le coeur. Il me semblait
qu'auprès du berceau des enfants de Suzanne j'eusse retrouvé les
douceurs oubliées de ma jeunesse évanouie.
C'était à M. de Lincy que je m'en prenais dans ces heures de tristesse:
à force de le mépriser, je venais parfois à bout de le plaindre. Pauvre
homme en effet que celui qui n'avait pas su respecter en Suzanne
l'épouse accomplie, adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s'il l'eût
voulu! J'aurais désiré parfois qu'il la vît telle qu'elle était devenue,
afin de l'écraser de ses perfections, et de le chasser ensuite
honteusement du paradis qu'il s'était fermé lui-même.
Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, car il nous laissait
bien tranquilles; ma belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais
pour lui donner des louanges, il est superflu de le dire. Mon notaire
m'écrirait qu'il touchait régulièrement les vingt-cinq mille francs de
rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s'en préoccupait plus et
semblait avoir oublié son existence. Par quel prodige avait-il trouvé un
radeau pour surnager dans son océan de dettes? Je ne l'ai jamais su, et,
du reste, je n'ai jamais cherché à le savoir.
Nous étions depuis deux ans à Florence; il y faisait bien un peu chaud
l'été, mais notre villa, moitié ville et moitié campagne, avait de
grandes salles fraîches, presque humides, et dans le parc une
grotte,--tout à fait humide, celle-là,--où nous bravions les rayons du
soleil. Suzanne me paraissait supporter le printemps moins bien que de
coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou trois fois de voyager pour
changer d'air; mais je n'avais jamais obtenu que des réponses vagues.
Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je lui demandai
sérieusement ce qu'elle éprouvait:
--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres désirs que les tiens;
je vois que Florence t'ennuie, que veux-tu? Quel pays te tente? Fût-ce
le Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour les voyages sur mer,
ajoutai-je en riant, afin de tempérer ce que mon adjuration pouvait
avoir de trop grave.
--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. Pourquoi pas? Mais c'est bien
loin!
--Nous avons la Grèce, l'Asie Mineure... veux-tu aller au Caire? Mais il
va faire bien chaud... Veux-tu que nous allions à l'île de Wight?
Précisément le docteur, dans sa dernière lettre, te conseillait l'air de
la mer... Veux-tu Jersey, Guernesey?
--Les îles anglaises... répondit Suzanne de la voix lente et endormie de
ses jours de découragement; non... pas les iles anglaises... mais un
pays où les prairies sont entourées de grands arbres, où les chemins ont
l'air de vous connaître, où l'on ne voit plus ces éternels cyprès, ces
éternels peupliers qui me rendent malade... un pays où l'on parle la
chère langue maternelle... Oh! père, la France! la patrie!...
Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses yeux débordèrent de larmes
longtemps retenues.
Très-troublé, je m'approchai d'elle. Je caressai ses cheveux, je baisai
son front brûlant... elle avait la fièvre...
--Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que je le cache, mais je meurs
du mal du pays, il faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu te
le dire, je savais à quelles craintes j'allais t'exposer, mais je ne
puis plus supporter ce désir qui me tue... Cette langue italienne me
fait horreur. C'est mon pays que je veux, et si je dois mourir de
chagrin où de nostalgie, j'aime mieux mourir sur la terre de France!
Elle parlait vite maintenant, et ses larmes coulaient vite aussi; ce
pauvre coeur toujours déchiré, toujours saignant, toujours comprimé,
s'épanchait enfin, avec la douceur douloureuse de la liberté longtemps
désirée. Elle parla longtemps, et à la fin de chaque phrase revenait le
nom de la patrie aimée, qui l'appelait si haut!
Je lui fis toutes les représentations possibles; j'eus recours à tous
les raisonnements, mais en vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait
tout, et répétait pour conclusion: Je veux revoir la France!
--Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force, veux-tu que nous allions
dans le Midi, quelque part près de la frontière d'Espagne, afin de nous
enfuir à la moindre alerte?
Elle secoua la tête.
--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure fraîche, ni de petits
ruisseaux, d'eau vive... on n'y parle pas français avec le cher accent
traînant de nos provinces...
Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller de ville en ville, au risque
d'être reconnus par quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'était
pas pour Suzanne que je craignais; elle avait tant changé que des
indifférents l'auraient vue passer sans songer à madame de Lincy; mais
moi, j'étais parfaitement reconnaissable! J'hésitai longtemps; enfin je
me rappelai qu'un jour Maurice Vernex m'avait parlé d'un village en pays
perdu, sur la côte normande, où il avait passé, disait-il, les quinze
journées les plus délicieuses de sa vie. Je me procurai une carte, des
guides... peine perdue, le nom de cet endroit béni ne s'y trouvait pas.
Nulle recommandation ne valait celle-là, pour nous. Je me fis envoyer
plusieurs cartes du dépôt de la guerre, et je me mis à suivre avec une
épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant à grand'peine les noms
pressés les uns sur les autres. Après une heure de patientes recherches,
mon épingle s'arrêta sur un petit point noir, un hameau, dix maisons
tout au plus... J'avais trouvé notre refuge; mais je me gardai bien de
faire part de ma découverte à ma fille. Dans son impatience, elle eût
voulu partir le soir même, et c'était l'époque où les Parisiens frileux
s'en viennent chercher le soleil en Italie, pendant que le mois de mai
les boude à Paris. Je me dis que je retarderais le plus possible ce
voyage, m'estimant heureux de la certitude de garder Suzanne aussi
longtemps que je serais de l'autre côté de la frontière.
Nous étions devenus très-braves, et nous sortions désormais en plein
jour; deux ans de sécurité nous avaient rendus téméraires. Tout le monde
nous connaissait sous le nom du «vieux monsieur anglais avec sa jeune
femme», et même les marchandes de fruits du marché aux herbes nous
saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles nous voyaient passer. Un
jour, tard dans l'après-midi, nous revenions de faire quelques emplettes
au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée par un embarras
de charrettes. Une autre calèche, qui venait par une rue latérale, se
trouva près de nous; une femme dont le visage était caché par son
ombrelle causait haut, sans se gêner et en français, avec un homme qui
ne nous présentait que la raie du derrière de sa tête.
Au moment où le groupe confus dont nous faisions partie commençait à
s'ébranler, la dame en question releva son ombrelle, jeta un regard
autour d'elle, me regarda avec stupéfaction, et s'écria à pleine voix:
--Dites donc, Paul, votre beau-père!
Avec l'imprudence inévitable en pareil cas, Suzanne et moi, au lieu de
nous détourner, nous regardâmes le monsieur interpellé qui se retourna
vivement de notre côté, et nous fit voir la figure fatiguée, mais
irréprochable, de M. de Lincy.
Il fit un mouvement si brusque, son visage exprima une joie si féroce,
que je m'élançai involontairement en avant pour protéger Suzanne de mon
corps. Heureusement notre cocher, voyant enfin la route libre et voulant
regagner le temps perdu, fouetta vivement ses bêtes qui partirent,
moitié trot, moitié galop. Les sons aigus de la voix de la femme à
l'ombrelle m'arrivèrent de loin, et je crus discerner quelque chose
comme une altercation. Mais je n'avais pas un instant à perdre. Je fis
faire plusieurs détours au cocher, et nous arrivâmes chez nous.
--Reste là, dis-je à Suzanne en l'enfermant dans sa chambre à coucher.
Je pris tout mon argent, mon nécessaire de voyage, celui de Suzanne, qui
renfermait ses bijoux et nos papiers; je dis à Pierre de nous suivre
immédiatement à la gare, ainsi que Félicie, en abandonnant tous nos
effets, et je remontai dans la calèche avec ma fille. Nos deux
serviteurs s'arrangèrent de leur mieux auprès du cocher, et nous
quittâmes ainsi la villa hospitalière qui nous avait abrités deux ans.
J'avais fait prendre un détour qui me permettait de voir la villa en
repassant sur une route en contre-bas... et j'eus la satisfaction
d'apercevoir une autre calèche contenant mon gendre et deux personnages
que je ne pus définir, gens de la police ou employés du consulat, qui
s'arrêtait devant la porte de notre demeure. Ils sonnèrent à tour de
bras, et longtemps sans doute, car les aboiements d'un chien me
poursuivirent longtemps. Nous gagnâmes la gare, et nous prîmes le
premier train de banlieue. La direction nous importait peu, l'essentiel
était de quitter cette ville devenue dangereuse pour nous.
Suzanne très-effrayée, très-pâle, me serrait fortement le bras, Félicie,
qui avait gagné quelques habitudes italiennes, faisait de temps en temps
un grand signe de croix... Quand nous fûmes en wagon, Suzanne me dit:
--Où allons-nous, père?
Son visage exprimait une inquiétude si poignante que je ne pus y tenir
plus longtemps.
--En France! répondis-je.
Un cri de triomphe partit des trois poitrines haletantes qui attendaient
ma réponse, et les trois paires d'yeux me remercièrent par des larmes de
joie.
Le lendemain nous étions à Nice, où je ne fis que passer. Nous ne fûmes
point inquiétés à la frontière. Mon gendre, bien sûr, ne nous cherchait
point de ce côté.
Arrivé près de Paris je déposai Suzanne avec nos domestiques dans un
hôtel de la banlieue, et j'allai voir notre docteur nuitamment comme un
voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon énergique résolution et
m'assura que, dès lors, nous pouvions rester en France sans être
inquiétés.
--Comment voulez-vous, dit-il, qu'on vous cherche là où vous allez. Je
ne crois pas que personne connaisse le nom de ce trou-là. Seulement ce
ne sera pas très-habitable l'hiver!
--L'hiver est loin! dis-je gaiement, nous retournerons en Italie, ou en
Espagne, ou à Malte. Le monde est grand, et Suzanne n'aura pas toute sa
vie le mal du pays.
--Je doute même fort, reprit le docteur, qu'elle l'ait une seconde fois!
On n'a guère cette maladie-là qu'une fois, et dans l'extrême jeunesse.
Plus tard, on se bronze!
Notre ami étouffa un soupir; peut-être se croyait-il trop bronzé; mais
il se trompait en ce cas, car son vieux coeur était aussi jeune que le
nôtre.
J'aurais voulu voir aussi le notaire, mais je considérai l'entreprise
comme trop périlleuse, et j'y renonçai. D'ailleurs, je craignais
vaguement qu'il ne fût arrivé quelque malheur à Suzanne. Je me hâtai de
retourner à l'endroit où je l'avais laissée. Tout était pour le mieux;
elle dormait encore, car j'avais passé une partie de la nuit à causer
avec le docteur, et j'étais revenu par le premier train.
Nous partîmes ensemble tous quatre sans passer par Paris, et douze
heures après nous débarquions dans une petite ville de Normandie, si
tranquille que l'herbe y pousse entre les marches des escaliers, sur les
perrons des hôtels et jusque dans le marché aux chevaux.
Après une nuit passée à nous reposer de ce voyage précipité, nous
montâmes dans une lourde voiture jaune qui rappela à Suzanne l'ancien
omnibus du chemin de fer dans lequel nous avions promené Lisbeth. Vers
le soir, la patache en question nous déposait sur la place d'un village
où il y avait bien cinq maisons groupées autour d'une vieille église
surmontée d'un clocher à bâtière, c'est-à-dire un toit de schiste à deux
versants très-inclinés, assez semblable, en effet, à un bât de cheval ou
de mulet.
Quelques femmes étaient venues pour réclamer leurs commissions au
conducteur, sorte de messager rural; on tira de la patache une quantité
de choses étranges, des petits barils pleins d'huile, de vinaigre, de
liquides variés, des sacs d'avoine ou de farine, des morceaux de viande
fraîche enveloppés de feuilles de chou, des paniers vides, enfin un
nombre prodigieux de colis hétéroclites, bien que je cherchasse
vainement à découvrir l'endroit où ils avaient été précédemment cachés
aux regards.
Quand tous les petits barils et les quartiers de viande eurent trouvé
leurs destinataires, non sans quelques litiges, une femme avenante,
proprement vêtue, s'approcha de nous, prenant en pitié notre air
emprunté. De fait, nous devions être passablement gauches, car nos yeux
suivaient avec une sorte de regret la voiture jaune, qui s'en allait
plus loin peupler le pays de petits barils et de sacs de toile
mystérieux.
--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs et de ces dames? nous dit
l'hôtesse en français très-acceptable, malgré l'accent du pays. Une
jolie chambre peut-être et un souper?
--Quatre jolies chambres et quatre soupers, répondis-je, retombant dans
la réalité.
Les chambres étaient propres et fraîches malgré leurs affreuses
lithographies de la Restauration encadrées dans des cadres de bois noir;
en attendant le repas, je me mis au courant des aventures de Télémaque
et de celles non moins véridiques de la belle Zélie, représentée avec un
corsage bleu et un jupon ronge, dans l'acte de reprocher à un perfide
l'abandon le plus immérité.
Le souper fut servi, et nous mangeâmes tous à la même table. La
frugalité, mais non la parcimonie, présidait à ce repas, arrosé de cidre
encore potable. Pierre fit la grimace; je l'avais accoutumé à boire de
bon vin,--mais, en nous voyant boire courageusement, il prit le parti
d'en faire autant, et je n'ai pas ouï dire qu'il s'en soit trouvé plus
mal.
--Ces messieurs et ces dames sont venus pour voir l'endroit? nous
demanda l'hôtesse en desservant la table.
--Oui, et pour respirer l'air. La mer est-elle loin?
--A un petit quart de lieue; c'est à Faucois que vous la trouverez.
--Y a-t-il une auberge à Faucois?
--Ah! seigneur Dieu, non, bien sûr!
Je n'y étais plus du tout, et je commençais à accuser Maurice Vernex
d'avoir fait comme tous les voyageurs anciens et modernes, lorsque
l'hôtesse ajouta:
--Mais il y a une maison à louer, une belle maison de six appartements,
avec jardin, une écurie et une étable... Ça sera peut-être un peu
humide, parce que voilà deux ans qu'on ne l'a louée... Mais si ces
messieurs veulent voir...
Je tenais mon rêve! Le lendemain dès l'aube j'étais dans la belle maison
de six appartements, ce qui voulait dire en langue vulgaire six pièces,
et, le mètre à la main, je toisais et retoisais la place du lit, des
chaises, des armoires... Une heure après, Pierre était en route pour la
ville déserte avec le chariot de l'hôtesse, et le soir même, pendant
qu'un bon feu de bois de charme brûlait dans les cheminées pour les
assainir, nous couchions dans nos meubles.