XXXIV

Deux années s'écoulèrent pendant lesquelles un calme profond s'étendit

sur nous; j'avais vieilli rapidement pendant les six premiers mois, puis

ma santé s'équilibra peu à peu, j'eus aux changements de saison de

bonnes attaques de rhumatisme, je devins un hygromètre de premier ordre,

prédisant de par mon genou gauche les moindres symptômes d'humidité dans

l'atmosphère, et à cela près je restai un monsieur décidé à vivre

très-longtemps et le mieux possible.

Suzanne m'éblouissait, malgré les retours fréquents que je lui voyais

faire sur elle-même, dans la torpeur muette des longues après-midi

d'été. Elle avait repris son développement si malheureusement interrompu

par son mariage. Je voyais ce corps jeune et frêle passer doucement,

sans secousses, à la maturité éclatante de vingt ans: le visage s'était

arrêté à des contours précis taillés dans un marbre vivant et

transparent, les lignes de toute sa personne s'étaient remplies, des

courbes harmonieuses remplaçaient les formes un peu grêles de

l'adolescence. Quand je la voyais venir à moi avec son sourire adorable,

ses yeux désormais pensifs, même au milieu de leur joie naïve, ses mains

blanches et fines nouées sous une gerbe de fleurs:

--Qu'adviendra-t-il, me disais-je, de cette beauté rayonnante, de cette

fleur-de jeunesse? Va-t-elle se dessécher lentement comme les arbres qui

ne donnent point de fruit? Faut-il que cette admirable créature, si bien

faite pour inspirer l'amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir?

Et un vague chagrin de grand-père me saisissait le coeur. Il me semblait

qu'auprès du berceau des enfants de Suzanne j'eusse retrouvé les

douceurs oubliées de ma jeunesse évanouie.

C'était à M. de Lincy que je m'en prenais dans ces heures de tristesse:

à force de le mépriser, je venais parfois à bout de le plaindre. Pauvre

homme en effet que celui qui n'avait pas su respecter en Suzanne

l'épouse accomplie, adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s'il l'eût

voulu! J'aurais désiré parfois qu'il la vît telle qu'elle était devenue,

afin de l'écraser de ses perfections, et de le chasser ensuite

honteusement du paradis qu'il s'était fermé lui-même.

Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, car il nous laissait

bien tranquilles; ma belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais

pour lui donner des louanges, il est superflu de le dire. Mon notaire

m'écrirait qu'il touchait régulièrement les vingt-cinq mille francs de

rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s'en préoccupait plus et

semblait avoir oublié son existence. Par quel prodige avait-il trouvé un

radeau pour surnager dans son océan de dettes? Je ne l'ai jamais su, et,

du reste, je n'ai jamais cherché à le savoir.

Nous étions depuis deux ans à Florence; il y faisait bien un peu chaud

l'été, mais notre villa, moitié ville et moitié campagne, avait de

grandes salles fraîches, presque humides, et dans le parc une

grotte,--tout à fait humide, celle-là,--où nous bravions les rayons du

soleil. Suzanne me paraissait supporter le printemps moins bien que de

coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou trois fois de voyager pour

changer d'air; mais je n'avais jamais obtenu que des réponses vagues.

Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je lui demandai

sérieusement ce qu'elle éprouvait:

--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres désirs que les tiens;

je vois que Florence t'ennuie, que veux-tu? Quel pays te tente? Fût-ce

le Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour les voyages sur mer,

ajoutai-je en riant, afin de tempérer ce que mon adjuration pouvait

avoir de trop grave.

--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. Pourquoi pas? Mais c'est bien

loin!

--Nous avons la Grèce, l'Asie Mineure... veux-tu aller au Caire? Mais il

va faire bien chaud... Veux-tu que nous allions à l'île de Wight?

Précisément le docteur, dans sa dernière lettre, te conseillait l'air de

la mer... Veux-tu Jersey, Guernesey?

--Les îles anglaises... répondit Suzanne de la voix lente et endormie de

ses jours de découragement; non... pas les iles anglaises... mais un

pays où les prairies sont entourées de grands arbres, où les chemins ont

l'air de vous connaître, où l'on ne voit plus ces éternels cyprès, ces

éternels peupliers qui me rendent malade... un pays où l'on parle la

chère langue maternelle... Oh! père, la France! la patrie!...

Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses yeux débordèrent de larmes

longtemps retenues.

Très-troublé, je m'approchai d'elle. Je caressai ses cheveux, je baisai

son front brûlant... elle avait la fièvre...

--Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que je le cache, mais je meurs

du mal du pays, il faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu te

le dire, je savais à quelles craintes j'allais t'exposer, mais je ne

puis plus supporter ce désir qui me tue... Cette langue italienne me

fait horreur. C'est mon pays que je veux, et si je dois mourir de

chagrin où de nostalgie, j'aime mieux mourir sur la terre de France!

Elle parlait vite maintenant, et ses larmes coulaient vite aussi; ce

pauvre coeur toujours déchiré, toujours saignant, toujours comprimé,

s'épanchait enfin, avec la douceur douloureuse de la liberté longtemps

désirée. Elle parla longtemps, et à la fin de chaque phrase revenait le

nom de la patrie aimée, qui l'appelait si haut!

Je lui fis toutes les représentations possibles; j'eus recours à tous

les raisonnements, mais en vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait

tout, et répétait pour conclusion: Je veux revoir la France!

--Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force, veux-tu que nous allions

dans le Midi, quelque part près de la frontière d'Espagne, afin de nous

enfuir à la moindre alerte?

Elle secoua la tête.

--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure fraîche, ni de petits

ruisseaux, d'eau vive... on n'y parle pas français avec le cher accent

traînant de nos provinces...

Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller de ville en ville, au risque

d'être reconnus par quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'était

pas pour Suzanne que je craignais; elle avait tant changé que des

indifférents l'auraient vue passer sans songer à madame de Lincy; mais

moi, j'étais parfaitement reconnaissable! J'hésitai longtemps; enfin je

me rappelai qu'un jour Maurice Vernex m'avait parlé d'un village en pays

perdu, sur la côte normande, où il avait passé, disait-il, les quinze

journées les plus délicieuses de sa vie. Je me procurai une carte, des

guides... peine perdue, le nom de cet endroit béni ne s'y trouvait pas.

Nulle recommandation ne valait celle-là, pour nous. Je me fis envoyer

plusieurs cartes du dépôt de la guerre, et je me mis à suivre avec une

épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant à grand'peine les noms

pressés les uns sur les autres. Après une heure de patientes recherches,

mon épingle s'arrêta sur un petit point noir, un hameau, dix maisons

tout au plus... J'avais trouvé notre refuge; mais je me gardai bien de

faire part de ma découverte à ma fille. Dans son impatience, elle eût

voulu partir le soir même, et c'était l'époque où les Parisiens frileux

s'en viennent chercher le soleil en Italie, pendant que le mois de mai

les boude à Paris. Je me dis que je retarderais le plus possible ce

voyage, m'estimant heureux de la certitude de garder Suzanne aussi

longtemps que je serais de l'autre côté de la frontière.

Nous étions devenus très-braves, et nous sortions désormais en plein

jour; deux ans de sécurité nous avaient rendus téméraires. Tout le monde

nous connaissait sous le nom du «vieux monsieur anglais avec sa jeune

femme», et même les marchandes de fruits du marché aux herbes nous

saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles nous voyaient passer. Un

jour, tard dans l'après-midi, nous revenions de faire quelques emplettes

au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée par un embarras

de charrettes. Une autre calèche, qui venait par une rue latérale, se

trouva près de nous; une femme dont le visage était caché par son

ombrelle causait haut, sans se gêner et en français, avec un homme qui

ne nous présentait que la raie du derrière de sa tête.

Au moment où le groupe confus dont nous faisions partie commençait à

s'ébranler, la dame en question releva son ombrelle, jeta un regard

autour d'elle, me regarda avec stupéfaction, et s'écria à pleine voix:

--Dites donc, Paul, votre beau-père!

Avec l'imprudence inévitable en pareil cas, Suzanne et moi, au lieu de

nous détourner, nous regardâmes le monsieur interpellé qui se retourna

vivement de notre côté, et nous fit voir la figure fatiguée, mais

irréprochable, de M. de Lincy.

Il fit un mouvement si brusque, son visage exprima une joie si féroce,

que je m'élançai involontairement en avant pour protéger Suzanne de mon

corps. Heureusement notre cocher, voyant enfin la route libre et voulant

regagner le temps perdu, fouetta vivement ses bêtes qui partirent,

moitié trot, moitié galop. Les sons aigus de la voix de la femme à

l'ombrelle m'arrivèrent de loin, et je crus discerner quelque chose

comme une altercation. Mais je n'avais pas un instant à perdre. Je fis

faire plusieurs détours au cocher, et nous arrivâmes chez nous.

--Reste là, dis-je à Suzanne en l'enfermant dans sa chambre à coucher.

Je pris tout mon argent, mon nécessaire de voyage, celui de Suzanne, qui

renfermait ses bijoux et nos papiers; je dis à Pierre de nous suivre

immédiatement à la gare, ainsi que Félicie, en abandonnant tous nos

effets, et je remontai dans la calèche avec ma fille. Nos deux

serviteurs s'arrangèrent de leur mieux auprès du cocher, et nous

quittâmes ainsi la villa hospitalière qui nous avait abrités deux ans.

J'avais fait prendre un détour qui me permettait de voir la villa en

repassant sur une route en contre-bas... et j'eus la satisfaction

d'apercevoir une autre calèche contenant mon gendre et deux personnages

que je ne pus définir, gens de la police ou employés du consulat, qui

s'arrêtait devant la porte de notre demeure. Ils sonnèrent à tour de

bras, et longtemps sans doute, car les aboiements d'un chien me

poursuivirent longtemps. Nous gagnâmes la gare, et nous prîmes le

premier train de banlieue. La direction nous importait peu, l'essentiel

était de quitter cette ville devenue dangereuse pour nous.

Suzanne très-effrayée, très-pâle, me serrait fortement le bras, Félicie,

qui avait gagné quelques habitudes italiennes, faisait de temps en temps

un grand signe de croix... Quand nous fûmes en wagon, Suzanne me dit:

--Où allons-nous, père?

Son visage exprimait une inquiétude si poignante que je ne pus y tenir

plus longtemps.

--En France! répondis-je.

Un cri de triomphe partit des trois poitrines haletantes qui attendaient

ma réponse, et les trois paires d'yeux me remercièrent par des larmes de

joie.

Le lendemain nous étions à Nice, où je ne fis que passer. Nous ne fûmes

point inquiétés à la frontière. Mon gendre, bien sûr, ne nous cherchait

point de ce côté.

Arrivé près de Paris je déposai Suzanne avec nos domestiques dans un

hôtel de la banlieue, et j'allai voir notre docteur nuitamment comme un

voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon énergique résolution et

m'assura que, dès lors, nous pouvions rester en France sans être

inquiétés.

--Comment voulez-vous, dit-il, qu'on vous cherche là où vous allez. Je

ne crois pas que personne connaisse le nom de ce trou-là. Seulement ce

ne sera pas très-habitable l'hiver!

--L'hiver est loin! dis-je gaiement, nous retournerons en Italie, ou en

Espagne, ou à Malte. Le monde est grand, et Suzanne n'aura pas toute sa

vie le mal du pays.

--Je doute même fort, reprit le docteur, qu'elle l'ait une seconde fois!

On n'a guère cette maladie-là qu'une fois, et dans l'extrême jeunesse.

Plus tard, on se bronze!

Notre ami étouffa un soupir; peut-être se croyait-il trop bronzé; mais

il se trompait en ce cas, car son vieux coeur était aussi jeune que le

nôtre.

J'aurais voulu voir aussi le notaire, mais je considérai l'entreprise

comme trop périlleuse, et j'y renonçai. D'ailleurs, je craignais

vaguement qu'il ne fût arrivé quelque malheur à Suzanne. Je me hâtai de

retourner à l'endroit où je l'avais laissée. Tout était pour le mieux;

elle dormait encore, car j'avais passé une partie de la nuit à causer

avec le docteur, et j'étais revenu par le premier train.

Nous partîmes ensemble tous quatre sans passer par Paris, et douze

heures après nous débarquions dans une petite ville de Normandie, si

tranquille que l'herbe y pousse entre les marches des escaliers, sur les

perrons des hôtels et jusque dans le marché aux chevaux.

Après une nuit passée à nous reposer de ce voyage précipité, nous

montâmes dans une lourde voiture jaune qui rappela à Suzanne l'ancien

omnibus du chemin de fer dans lequel nous avions promené Lisbeth. Vers

le soir, la patache en question nous déposait sur la place d'un village

où il y avait bien cinq maisons groupées autour d'une vieille église

surmontée d'un clocher à bâtière, c'est-à-dire un toit de schiste à deux

versants très-inclinés, assez semblable, en effet, à un bât de cheval ou

de mulet.

Quelques femmes étaient venues pour réclamer leurs commissions au

conducteur, sorte de messager rural; on tira de la patache une quantité

de choses étranges, des petits barils pleins d'huile, de vinaigre, de

liquides variés, des sacs d'avoine ou de farine, des morceaux de viande

fraîche enveloppés de feuilles de chou, des paniers vides, enfin un

nombre prodigieux de colis hétéroclites, bien que je cherchasse

vainement à découvrir l'endroit où ils avaient été précédemment cachés

aux regards.

Quand tous les petits barils et les quartiers de viande eurent trouvé

leurs destinataires, non sans quelques litiges, une femme avenante,

proprement vêtue, s'approcha de nous, prenant en pitié notre air

emprunté. De fait, nous devions être passablement gauches, car nos yeux

suivaient avec une sorte de regret la voiture jaune, qui s'en allait

plus loin peupler le pays de petits barils et de sacs de toile

mystérieux.

--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs et de ces dames? nous dit

l'hôtesse en français très-acceptable, malgré l'accent du pays. Une

jolie chambre peut-être et un souper?

--Quatre jolies chambres et quatre soupers, répondis-je, retombant dans

la réalité.

Les chambres étaient propres et fraîches malgré leurs affreuses

lithographies de la Restauration encadrées dans des cadres de bois noir;

en attendant le repas, je me mis au courant des aventures de Télémaque

et de celles non moins véridiques de la belle Zélie, représentée avec un

corsage bleu et un jupon ronge, dans l'acte de reprocher à un perfide

l'abandon le plus immérité.

Le souper fut servi, et nous mangeâmes tous à la même table. La

frugalité, mais non la parcimonie, présidait à ce repas, arrosé de cidre

encore potable. Pierre fit la grimace; je l'avais accoutumé à boire de

bon vin,--mais, en nous voyant boire courageusement, il prit le parti

d'en faire autant, et je n'ai pas ouï dire qu'il s'en soit trouvé plus

mal.

--Ces messieurs et ces dames sont venus pour voir l'endroit? nous

demanda l'hôtesse en desservant la table.

--Oui, et pour respirer l'air. La mer est-elle loin?

--A un petit quart de lieue; c'est à Faucois que vous la trouverez.

--Y a-t-il une auberge à Faucois?

--Ah! seigneur Dieu, non, bien sûr!

Je n'y étais plus du tout, et je commençais à accuser Maurice Vernex

d'avoir fait comme tous les voyageurs anciens et modernes, lorsque

l'hôtesse ajouta:

--Mais il y a une maison à louer, une belle maison de six appartements,

avec jardin, une écurie et une étable... Ça sera peut-être un peu

humide, parce que voilà deux ans qu'on ne l'a louée... Mais si ces

messieurs veulent voir...

Je tenais mon rêve! Le lendemain dès l'aube j'étais dans la belle maison

de six appartements, ce qui voulait dire en langue vulgaire six pièces,

et, le mètre à la main, je toisais et retoisais la place du lit, des

chaises, des armoires... Une heure après, Pierre était en route pour la

ville déserte avec le chariot de l'hôtesse, et le soir même, pendant

qu'un bon feu de bois de charme brûlait dans les cheminées pour les

assainir, nous couchions dans nos meubles.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 42 / 47 题