Je fus réveillé par les cris joyeux de Suzanne, et je me trouvai bientôt
auprès d'elle.
--La mer, disait-elle, vois donc, père, la voilà en face de nous sous la
fenêtre! On dirait qu'il n'y a qu'à ouvrir la porte pour y tremper ses
pieds!
En effet, la veille, tout occupés des arrangements intérieurs, nous
n'avions pas songé à regarder par les fenêtres.
Un panorama splendide se déroulait devant nous. En face, la mer, d'un
bleu foncé intense, qui faisait mal aux yeux, au-dessus, le ciel d'un
bleu plus pâle, doux et tendre; à droite et à gauche, deux bras de
rochers roux qui enserraient une baie merveilleuse, si parfaite qu'elle
avait l'air d'un décor d'opéra; des falaises tantôt rocheuses, tantôt
couvertes d'herbe drue et de hautes fougères; quelques arbres
pittoresques auprès de nous; à nos pieds, un ruisseau d'eau vive qui
traversait Je jardin avec un bruit de cascatelle, et sous la fenêtre, de
grandes plates-bandes de juliennes blanches qui embaumaient l'air. Un
bruissement d'abeilles affairées remplissait l'atmosphère fraîche et
tiède à la fois, où le vent avait la douceur du velours et la force
vivifiante du bain salé.
--C'est prodigieux! murmurai-je. Maurice Vernex ne m'avait pas trompé.
--C'est lui qui t'avait enseigné ce nid? dit vivement Suzanne en se
tournant vers moi.
--Oui, il y a longtemps; je l'avais oublié, et puis, quand tu as parlé
de revenir en France, je me suis rappelé le nom de ce pays étrange et
sauvage.
Suzanne ne répondit rien; mais une expression de joie et de gratitude
passa sur son visage expressif.
--C'est un bon garçon, dit-elle, il ne nous est jamais venu de lui que
du bien. Te rappelles-tu ce triste hiver à Paris, comme il venait
souvent te désennuyer?... Nous avons passé alors de bonnes soirées.
Elle devint pensive, et moi, craignant de la voir revenir aux pénibles
souvenirs de ce passé douloureux, je détournai la conversation.
--C'est un pays superbe que celui-ci, dis-je, mais que mange-t-on dans
ce paysage de féerie? Il n'y a pas de boutiques, il n'y a pas même de
marchands...
--Il y a toujours des poulets et du beurre, répondit Félicie qui
accourait un volatile dans chaque main; si vous voulez vous plaindre de
la nourriture, monsieur, vous allez nous rendre bien malheureux!
C'était sa manière à elle de rassurer les gens inquiets. Je la laissai
dire. Du reste, grâce à son activité et à sa prévoyance, nous eûmes
toujours un ordinaire confortable.
Le ciel et l'Océan aux teintes changeantes, les falaises qui prenaient
un air riant ou sévère suivant les heures du jour, les sentiers étroits
tapissés de fleurs sauvages, où la mer apparaissait soudain par un trou
dans la haie, les pentes gazonnées et les bois pleins d'ombre, faisaient
de cette vie un enchantement perpétuel. Jamais je n'avais rêvé tant
d'eaux courantes, de vallées, de pelouses, de points de vue divers et
charmants; le besoin de poésie que tout homme apporte en lui et qui dort
pendant les années de lutte, cet élan vers tout ce qui est beau, se
traduisait en moi par un enivrement complet. D'autres se mettent à
collectionner des bibelots, quelques-uns achètent des tableaux, le plus
grand nombre s'en va à la campagne; mais je ne crois pas que nul ait
jamais plus ou mieux joui de la poésie des choses que moi, à ce moment
de la vieillesse commençante.
Je ne sais si Suzanne partageait mes impressions parce qu'elle était ma
fille, ou bien si son tempérament et ses études l'avaient prédisposée
aux mêmes rêveries, mais elle absorbait la vie par tous les pores et
tombait dans des extases délicieuses devant les merveilles que la nature
jetait à pleines mains autour de nous.
Pour la première fois nous étions dans un véritable désert. Jusque-là,
la solitude n'avait été que fictive; à la campagne, chez nous, les
paysans du village, les journaliers, le personnel de la maison formaient
une sorte de société qui nous entourait sans nous toucher. A Florence,
nous ne parlions à personne, mais nous voyions des hommes; le mouvement
d'une grande ville nous empêchait de sentir notre isolement. Ici, le
plus féroce misanthrope eût trouvé la satisfaction de ses goûts. Les
quelques paysans de notre hameau étaient toujours au travail dans les
champs; à peine à midi ou le soir les voyait-on passer. On échangeait un
salut, parfois une parole, car ces gens étaient très-sociables. Leur
aisance relative leur donnait le sentiment de l'égalité vis-à-vis de
nous. Les paysannes ne causaient guère qu'avec Félicie; parfois Suzanne
entrait dans une maison, caressait un enfant et sortait aussitôt. Là se
bornaient nos relations extérieures.
Notre maison, ancien corps de garde de douaniers, était en pierres de la
falaise, schiste et granit; des rosiers blancs la tapissaient
extérieurement; Suzanne y avait tendu à l'intérieur quelques centaines
de mètres de perse, et avec les meubles primitifs que nous avions
achetés à la hâte, nous nous étions installé un refuge très passable. Il
n'y manquait qu'un piano, et je n'osais en faire venir un de la ville,
de crainte d'attirer l'attention des villages environnants. Suzanne
s'était rendue à cette raison; nous nous promettions d'en avoir un
«l'année prochaine», quand on se serait assez habitué à nous pour ne
plus remarquer nos fantaisies. Elle se contentait de chanter sans
accompagnement, le plus souvent au grand air, et ces exercices répétés,
loin de lui gâter la voix, avaient donné à son timbre déjà riche et
velouté une puissance extraordinaire.
J'avais fait venir des livres, des couleurs, du papier; nous faisions,
ma fille et moi, de détestables aquarelles d'après nature; et si quelque
chose pouvait consoler Suzanne des siennes, c'était la contemplation des
miennes.
--C'est un rocher, ça? me dit-elle un jour, après avoir admiré
longuement une de mes esquisses.
--Où donc?
--Là, dans le coin.
--Oh! fis-je indigné, comment peux-tu prendre cela pour un rocher?
--Un tronc d'arbre, alors?
--Du tout! c'est une vache rousse. Suzanne se laissa tomber sur le gazon
en proie au fou rire le plus contagieux. Quand elle eut repris un peu de
calme:
--Sais-tu, père, me dit-elle, que, pour ce que nous faisons, nous
serions peut-être plus sages de nous abstenir? La muse de la peinture ne
nous a point regardés d'un oeil favorable.
--J'en conviens, répondis-je, mais que veux-tu que nous fassions? Il
faut bien passer le temps à quelque chose.
Elle devint si grave que je me repentis d'avoir parlé. Je n'étais jamais
sûr de ne pas atteindre sans le savoir quelqu'une des fibres blessées de
son âme.
--A Paris, murmura-t-elle, nos journées étaient toujours trop courtes!
Elle poussa un soupir, et je lui fis écho. C'est que Paris est un foyer
de lumière électrique; on a beau faire, on se consume soi-même dans cet
embrasement, où chacun apporte et reçoit sa part de lumière.
--Paris, reprit-elle, mon beau Paris! Nous en sommes bannis à jamais...
Je hais cet homme, dit-elle avec énergie, en tournant vers moi son
visage presque dur: je le hais, il m'a tout ôté! tout, depuis la
maternité jusqu'aux joies de l'intelligence!
Je m'étais dit souvent qu'à l'âge de Suzanne on ne peut vivre loin du
monde où l'on a été élevé, qu'il faut un aliment à l'esprit
naturellement chercheur, qu'un jour ou l'autre elle regretterait son
ancienne existence, celle d'avant son mariage, qu'alors je ne lui
suffirais plus... Il s'agissait de reculer ce jour autant que possible,
mais quand il viendrait?...
Il était venu.
Elle me regardait toujours et semblait attendre mes paroles. Je feignis
de ne pas le voir, et je jouai avec mon pinceau. Nous étions dehors, à
l'ombre, sur le versant est de la falaise, à l'abri d'un grand rocher.
La ville la plus proche s'étendait dans le lointain comme une buée
blanchâtre, et, sur la route qui serpentait le long de la côte, la
patache jaune apparaissait comme une lourde bête à la démarche
irrégulière. Suzanne vit la voiture, et ses pensées prirent un chemin de
traverse.
--Ils viennent des villes, ceux-là, dit-elle en indiquant le véhicule
qui festonnait le long de la montée, ils savent ce qui se fait ailleurs,
ils ont vu des pièces de théâtre, ils ont été au concert, ils ont
entendu de la musique. Oh! la musique, si douce à l'oreille, si douce au
coeur!
Elle tomba dans une de ces rêveries qui m'avaient tant inquiété à
Florence; la nostalgie qui la dévorait n'était pas seulement le mal de
la France, c'était le mal de Paris.
Suzanne revint peu à peu à sa première pensée, et se tourna vers moi
avec une expression d'amertume résignée qui me toucha profondément.
--Je ne serai rien, dit-elle, ni épouse, ni mère, ni femme du monde, ni
femme utile; je serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce tâche
que d'embellir les vieux jours d'un père tel que toi!
Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit mes caresses, puis reprit:
--Tu dois avoir un souci, père, et je sens que depuis longtemps j'aurais
pu, j'aurais du te l'ôter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as
pensé souvent, n'est-ce pas, à ce qui arriverait si je rencontrais un
jour, n'importe quand, l'homme que j'aurais pu épouser, et que j'aurais
aimé?
Suzanne touchait, là une des cordes les plus sensibles de mon coeur;
oui, j'avais pensé à ce jour, et j'avais reculé devant cette pensée, car
je me sentais impuissant devant ce malheur-là!
--Eh bien, père, rassure-toi, continua-t-elle avec une sorte
d'exaltation; moi aussi, j'ai pensé à cela; j'ai réfléchi longtemps, et
j'ai gardé le silence parce que je ne savais pas si je serais assez
forte pour tenir une parole donnée. Aujourd'hui, j'ai vingt ans, je vois
clair devant moi. La virile éducation que tu m'as donnée a porté ses
fruits; sois sans inquiétude, le nom de ma mère n'aura point de
reproches, et tu pourras t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je
rencontre cet homme, je ne puis jurer de ne pas l'aimer, mais je te jure
que je ne faillirai pas!
Elle portait sur son front l'expression de jeunes martyres confessant
leur foi. Je baisai longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles répondaient
trop bien aux questions douloureuses de mes nuits d'angoisse pour que
j'eusse besoin de lui demander des explications, mais ce fut elle qui
m'en donna.
--J'ai réfléchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant auprès de moi. Je me
suis demandé si je n'avais pas le droit de choisir un coeur entre tous
pour m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin de la vie: le
destin me paraissait si inique, si cruel envers moi qui n'avais rien
fait de mal! J'ai pensé, le cas échéant, que je pouvais, sans me manquer
à moi-même, m'accorder la douceur d'être aimée en dehors des lois de
notre monde. Puis j'ai pensé à tant d'autres, aussi déshéritées que moi
dans le mariage et qui n'ont pour les consoler ni les douceurs de la
fortune, ni l'affection entière, aveugle d'un père tel que toi... Je me
suis rappelé d'humbles ouvrières que leur mari battait, qui n'avaient
pas d'enfants, à qui le pain manquait souvent, et qui pourtant portaient
haut l'honneur du nom conjugal, et plus haut encore l'honneur du nom que
leur avait laissé leur père; à côté de ces existences de martyres, j'ai
vu que la mienne était un paradis, et j'ai eu honte de ma première
pensée. Sois donc sans inquiétude, père, ta fille ne te fera jamais
rougir: ces beaux cheveux blancs ne connaîtront point la honte.
Elle me couvrit de caresses, et moi, faible, ému, les yeux pleins de
larmes, larmes d'orgueil paternel plus que de tristesse peut-être, je me
laissai faire comme un enfant, et je la bénis dans mon coeur.
Nous étions muets depuis un moment, et nous laissions errer nos yeux sur
le paysage; la patache, qui avait achevé de gravir la montée,
s'éloignait rapidement dans la direction des terres, et bientôt un
bouquet d'arbres la cacha à nos yeux. Le soleil descendait, et l'Océan
commençait à prendre ces teintes mystérieuses où sous le gris, le bleu
et le vert, on sent un peu de rose, le flamboiement du soleil couchant à
travers les vagues. Tout à coup une voix de baryton sonore, splendide,
éclata derrière un pli de terrain, et un personnage invisible lança à
plein gosier:
Chant de nos montagnes
Qui fais tressaillir...
Nous nous étions levés brusquement pour moi, ce baryton était l'ennemi,
car on ne chante pas avec cette perfection sans l'avoir appris, et tout
homme du monde, à quelque monde qu'il appartînt, était un danger vivant.
Suzanne, au contraire, le cou tendu, la tête inclinée, prêtait l'oreille
de toute son âme. La voix se rapprocha rapidement; avant que j'eusse eu
le temps de battre en retraite, un grand beau garçon, superbement
découplé, arriva sur nous à longues enjambées sans perdre une note de
l'air du Chalet. Il regardait si bien le ciel et la mer qu'il ne nous
avait pas vus; j'espérais qu'il continuerait à admirer le large, mais,
juste en face de nous, sur le milieu du sentier étroit, il s'arrêta
interdit, la dernière note de sa roulade interrompue résonna dans la
vallée où l'écho la répéta deux fois, et le grand garçon, ôtant son
chapeau, s'écria avec un étonnement indescriptible:
--Monsieur Normis! mademoiselle Suzanne! vous n'êtes donc pas morts?
C'était Maurice Vernex.
Je ne saurais rendre le soulagement que j'éprouvai à reconnaître le
brave garçon dans ce visiteur malencontreux; le bien-être fut si grand
que je serrai à deux reprises sa main tendue vers moi.
Suzanne toute, rose de surprise et d'émotion, regardait sans pouvoir en
détacher ses yeux le jeune homme dont la présence venait de nous rejeter
soudain en pleine civilisation. Après les premiers mots:
--C'est que je suis fatigué, moi, dit Maurice. Permettez-moi de
m'asseoir, je viens de faire deux lieues à pied; ces conducteurs de
diligence ont une manière délicieuse de vous apitoyer sur le sort de
leurs pauvres chevaux. Pour leur alléger la charge, on se laisse
bêtement induire à marcher derrière la voiture pendant les trois quarts
de la route; ils empochent votre argent, et le tour est joué.
Il se laissa tomber sur le gazon, nous nous assîmes aussi, et le silence
se fit. Maurice n'avait plus rien à dire pour soutenir la conversation,
et la situation était si embarrassante que je ne pus trouver
immédiatement ce que je voulais exprimer....
--Vous devez fort vous étonner, dis-je enfin, de nous trouver ici. C'est
un peu votre faute. Vous me fîtes, il y a deux ans, une description si
enchanteresse de ce pays que l'idée nous vint de nous y fixer, et, comme
vous le voyez, nous avons mis notre idée à exécution.
--Comment! vous demeurez par ici? C'est curieux, par exemple! Et vous
avez trouvé à vous loger? Dans quel grenier à foin, sur quel perchoir
fantastique avez-vous élu domicile?
--Dans un grenier fort convenable, dis-je, un ancien corps de garde de
douaniers...
--Où donc? Je n'en connais-pas d'habitable sur la côte à dix kilomètres
à la ronde.
--Mais tout près, à Faucois!
--A Faucois? Voilà qui est fort, mais vous m'avez pris ma maison!
--Votre maison, celle que vous avez habitée autrefois?
--Ma maison à moi, que j'ai habitée et qui m'appartient toujours, en
vertu d'un bail dûment enregistré, et tenez, j'en ai la clef dans ma
poche.
Il tira de sa poche une vieille clef tordue, usée, à peu près aussi
efficace pour ouvrir une serrure que la première bûchette venue.
--Je ne comprends pas, dis-je bouleversé, comment cette maison...
--Oh! je comprends bien, moi, s'écria gaiement Vernex. Il y a de la
Normandie là-dessous. Quand j.'ai signé le bail, il y a deux ans,
j'avais l'intention de revenir le printemps suivant, et puis... je vous
dirai une autre fois pourquoi je ne suis pas revenu, fit-il avec une
nuance d'embarras; le fait est que je ne suis pas revenu, je n'ai
cependant pas cessé de payer fidèlement mon loyer d'avance à la
Saint-Michel. Mais en ne me voyant pas venir cette année plus que
l'autre, les braves gens ont imaginé de tirer deux moutures du même sac,
et ils vous ont loué ma maison. C'est d'une simplicité charmante.
--Je suis désolé, commençai-je; nous allons quitter...
--Du tout, du tout, interrompit Vernex; la terre est au premier
occupant; je suis venu trop tard. Tant pis pour moi. Mais si vous m'avez
pris ma maison, où vais-je loger, moi? Il faudra que j'implore une
grange... Ah! fit-il joyeusement, on m'avait bien dit qu'il y avait des
Parisiens dans le pays, mais du diable si je pensais à vous, et dans ma
maison encore!
Il se mit à rire avec cette bonne grâce familière et communicative qui
lui était propre.
--Vous logerez dans notre maison, lui dis-je, vous me permettrez de vous
offrir l'hospitalité sous votre propre toit?
--J'accepte de grand coeur! répondit-il, je vous remercie.
Nous n'avions plus rien à nous dire, le silence reprit de plus en plus
embarrassant. Suzanne se leva, nous dit qu'elle allait s'occuper du
repas et prit le chemin de la maison. Quand elle eut disparu:
--Je n'ai pas besoin de vous dire, fis-je en regardant attentivement
Maurice, que nous vivons dans la retraite la plus absolue; j'ai volé
Suzanne à M. de Lincy, et si celui-ci apprenait où nous sommes, c'est
lui qui me la volerait à son tour.
Vernex me regarda, me tendit la main, et je compris qu'il ne nous
trahirait à aucun prix.
--Les raisons qui m'ont fait prendre cette résolution suprême,
poursuivis-je, vous sont sans doute connues?--Il fit un signe de tête.
En ce cas je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce pénible sujet. Vous me
blâmez peut-être?
--Lincy est une fameuse canaille, dit Vernex pour toute réponse. Vous ne
pouvez pas vous imaginer le mal qu'il s'est donné tout récemment pour
prouver que vous et madame de Lincy aviez péri dans une catastrophe de
chemin de fer. Il voulait hériter de vous deux, tout vivants!
--Quand cela? fis-je dans la pensée que l'événement était peut-être
antérieur à la rencontre de Florence.
--Il n'y a pas un mois, un accident de chemin de fer belge...
--Allons, il est complet, pensai-je. Il venait de nous rencontrer à
Florence, dis-je simplement.
--Ah! très-bien! de mieux en mieux!
Le silence reprit.
--Sérieusement, monsieur, dit Vernex en se levant, si je suis importun,
si vous désirez garder votre solitude inviolée, je m'en vais à
l'instant. Ce n'est pas trois lieues de plus ou de moins qui peuvent
effrayer un marcheur tel que moi...
--Restez, lui dis-je, poussé par l'instinct de la sociabilité et aussi
par le plaisir de rencontrer un homme pour lequel j'avais de l'estime et
de l'affection, restez et soyez notre hôte aussi longtemps que vous le
pourrez, à condition qu'en quittant ce pays vous oublierez que vous nous
avez rencontrés.
Il acquiesça du geste.
--Et nous allons parler de Paris!
Le soir venait, un doux crépuscule gris-rosé tombait sur la campagne, la
lune se levait à l'est dans une brume transparente; nous revînmes au
logis, causant intimement comme des gens qui ne se sont jamais quittés,
effleurant les théories pour revenir aux actualités, et parfaitement
heureux, je le crois, d'être ensemble.
La lampe était allumée dans la pièce du rez-de-chaussée qui nous servait
de salle à manger, et Suzanne nous attendait, debout auprès de la table.
La soupe fumait dans une grande soupière, l'argenterie brillait sur la
nappe à côté des assiettes en terre commune, et le tout avait un air de
bonhomie et de contentement rural indescriptible.
--Il y a du mieux depuis que je ne suis venu ici! dit Maurice en
regardant autour de lui. Mon logis de garçon pour tenture n'avait guère
que des toiles d'araignée.
Nous nous mîmes à table, plus heureux que nous ne l'avions été depuis
que nous avions quitté la cousine Lisbeth. L'heure venue, je conduisis
Maurice à la chambre que lui cédait notre vieux Pierre.
--Voilà tout ce que je puis vous offrir, dis-je à notre hôte.
--Je ne suis pas accoutumé à tant de luxe, répondit-il en riant.
Après l'avoir quitté, je retournai vers Suzanne, qui regardait la lune
briller sur la mer, assise à sa fenêtre.
--Quel événement! lui dis-je quand je fus près d'elle.
--C'est incroyable! répondit-elle, et pourtant cela devait arriver. Je
ne comprends pas comment nous n'y avions pas songé!
--Le mal n'est pas grand, repris-je; Vernex est un brave coeur, et, en
somme, je suis bien aise qu'il soit venu.
--Moi aussi, murmura Suzanne.