XXXV

Je fus réveillé par les cris joyeux de Suzanne, et je me trouvai bientôt

auprès d'elle.

--La mer, disait-elle, vois donc, père, la voilà en face de nous sous la

fenêtre! On dirait qu'il n'y a qu'à ouvrir la porte pour y tremper ses

pieds!

En effet, la veille, tout occupés des arrangements intérieurs, nous

n'avions pas songé à regarder par les fenêtres.

Un panorama splendide se déroulait devant nous. En face, la mer, d'un

bleu foncé intense, qui faisait mal aux yeux, au-dessus, le ciel d'un

bleu plus pâle, doux et tendre; à droite et à gauche, deux bras de

rochers roux qui enserraient une baie merveilleuse, si parfaite qu'elle

avait l'air d'un décor d'opéra; des falaises tantôt rocheuses, tantôt

couvertes d'herbe drue et de hautes fougères; quelques arbres

pittoresques auprès de nous; à nos pieds, un ruisseau d'eau vive qui

traversait Je jardin avec un bruit de cascatelle, et sous la fenêtre, de

grandes plates-bandes de juliennes blanches qui embaumaient l'air. Un

bruissement d'abeilles affairées remplissait l'atmosphère fraîche et

tiède à la fois, où le vent avait la douceur du velours et la force

vivifiante du bain salé.

--C'est prodigieux! murmurai-je. Maurice Vernex ne m'avait pas trompé.

--C'est lui qui t'avait enseigné ce nid? dit vivement Suzanne en se

tournant vers moi.

--Oui, il y a longtemps; je l'avais oublié, et puis, quand tu as parlé

de revenir en France, je me suis rappelé le nom de ce pays étrange et

sauvage.

Suzanne ne répondit rien; mais une expression de joie et de gratitude

passa sur son visage expressif.

--C'est un bon garçon, dit-elle, il ne nous est jamais venu de lui que

du bien. Te rappelles-tu ce triste hiver à Paris, comme il venait

souvent te désennuyer?... Nous avons passé alors de bonnes soirées.

Elle devint pensive, et moi, craignant de la voir revenir aux pénibles

souvenirs de ce passé douloureux, je détournai la conversation.

--C'est un pays superbe que celui-ci, dis-je, mais que mange-t-on dans

ce paysage de féerie? Il n'y a pas de boutiques, il n'y a pas même de

marchands...

--Il y a toujours des poulets et du beurre, répondit Félicie qui

accourait un volatile dans chaque main; si vous voulez vous plaindre de

la nourriture, monsieur, vous allez nous rendre bien malheureux!

C'était sa manière à elle de rassurer les gens inquiets. Je la laissai

dire. Du reste, grâce à son activité et à sa prévoyance, nous eûmes

toujours un ordinaire confortable.

Le ciel et l'Océan aux teintes changeantes, les falaises qui prenaient

un air riant ou sévère suivant les heures du jour, les sentiers étroits

tapissés de fleurs sauvages, où la mer apparaissait soudain par un trou

dans la haie, les pentes gazonnées et les bois pleins d'ombre, faisaient

de cette vie un enchantement perpétuel. Jamais je n'avais rêvé tant

d'eaux courantes, de vallées, de pelouses, de points de vue divers et

charmants; le besoin de poésie que tout homme apporte en lui et qui dort

pendant les années de lutte, cet élan vers tout ce qui est beau, se

traduisait en moi par un enivrement complet. D'autres se mettent à

collectionner des bibelots, quelques-uns achètent des tableaux, le plus

grand nombre s'en va à la campagne; mais je ne crois pas que nul ait

jamais plus ou mieux joui de la poésie des choses que moi, à ce moment

de la vieillesse commençante.

Je ne sais si Suzanne partageait mes impressions parce qu'elle était ma

fille, ou bien si son tempérament et ses études l'avaient prédisposée

aux mêmes rêveries, mais elle absorbait la vie par tous les pores et

tombait dans des extases délicieuses devant les merveilles que la nature

jetait à pleines mains autour de nous.

Pour la première fois nous étions dans un véritable désert. Jusque-là,

la solitude n'avait été que fictive; à la campagne, chez nous, les

paysans du village, les journaliers, le personnel de la maison formaient

une sorte de société qui nous entourait sans nous toucher. A Florence,

nous ne parlions à personne, mais nous voyions des hommes; le mouvement

d'une grande ville nous empêchait de sentir notre isolement. Ici, le

plus féroce misanthrope eût trouvé la satisfaction de ses goûts. Les

quelques paysans de notre hameau étaient toujours au travail dans les

champs; à peine à midi ou le soir les voyait-on passer. On échangeait un

salut, parfois une parole, car ces gens étaient très-sociables. Leur

aisance relative leur donnait le sentiment de l'égalité vis-à-vis de

nous. Les paysannes ne causaient guère qu'avec Félicie; parfois Suzanne

entrait dans une maison, caressait un enfant et sortait aussitôt. Là se

bornaient nos relations extérieures.

Notre maison, ancien corps de garde de douaniers, était en pierres de la

falaise, schiste et granit; des rosiers blancs la tapissaient

extérieurement; Suzanne y avait tendu à l'intérieur quelques centaines

de mètres de perse, et avec les meubles primitifs que nous avions

achetés à la hâte, nous nous étions installé un refuge très passable. Il

n'y manquait qu'un piano, et je n'osais en faire venir un de la ville,

de crainte d'attirer l'attention des villages environnants. Suzanne

s'était rendue à cette raison; nous nous promettions d'en avoir un

«l'année prochaine», quand on se serait assez habitué à nous pour ne

plus remarquer nos fantaisies. Elle se contentait de chanter sans

accompagnement, le plus souvent au grand air, et ces exercices répétés,

loin de lui gâter la voix, avaient donné à son timbre déjà riche et

velouté une puissance extraordinaire.

J'avais fait venir des livres, des couleurs, du papier; nous faisions,

ma fille et moi, de détestables aquarelles d'après nature; et si quelque

chose pouvait consoler Suzanne des siennes, c'était la contemplation des

miennes.

--C'est un rocher, ça? me dit-elle un jour, après avoir admiré

longuement une de mes esquisses.

--Où donc?

--Là, dans le coin.

--Oh! fis-je indigné, comment peux-tu prendre cela pour un rocher?

--Un tronc d'arbre, alors?

--Du tout! c'est une vache rousse. Suzanne se laissa tomber sur le gazon

en proie au fou rire le plus contagieux. Quand elle eut repris un peu de

calme:

--Sais-tu, père, me dit-elle, que, pour ce que nous faisons, nous

serions peut-être plus sages de nous abstenir? La muse de la peinture ne

nous a point regardés d'un oeil favorable.

--J'en conviens, répondis-je, mais que veux-tu que nous fassions? Il

faut bien passer le temps à quelque chose.

Elle devint si grave que je me repentis d'avoir parlé. Je n'étais jamais

sûr de ne pas atteindre sans le savoir quelqu'une des fibres blessées de

son âme.

--A Paris, murmura-t-elle, nos journées étaient toujours trop courtes!

Elle poussa un soupir, et je lui fis écho. C'est que Paris est un foyer

de lumière électrique; on a beau faire, on se consume soi-même dans cet

embrasement, où chacun apporte et reçoit sa part de lumière.

--Paris, reprit-elle, mon beau Paris! Nous en sommes bannis à jamais...

Je hais cet homme, dit-elle avec énergie, en tournant vers moi son

visage presque dur: je le hais, il m'a tout ôté! tout, depuis la

maternité jusqu'aux joies de l'intelligence!

Je m'étais dit souvent qu'à l'âge de Suzanne on ne peut vivre loin du

monde où l'on a été élevé, qu'il faut un aliment à l'esprit

naturellement chercheur, qu'un jour ou l'autre elle regretterait son

ancienne existence, celle d'avant son mariage, qu'alors je ne lui

suffirais plus... Il s'agissait de reculer ce jour autant que possible,

mais quand il viendrait?...

Il était venu.

Elle me regardait toujours et semblait attendre mes paroles. Je feignis

de ne pas le voir, et je jouai avec mon pinceau. Nous étions dehors, à

l'ombre, sur le versant est de la falaise, à l'abri d'un grand rocher.

La ville la plus proche s'étendait dans le lointain comme une buée

blanchâtre, et, sur la route qui serpentait le long de la côte, la

patache jaune apparaissait comme une lourde bête à la démarche

irrégulière. Suzanne vit la voiture, et ses pensées prirent un chemin de

traverse.

--Ils viennent des villes, ceux-là, dit-elle en indiquant le véhicule

qui festonnait le long de la montée, ils savent ce qui se fait ailleurs,

ils ont vu des pièces de théâtre, ils ont été au concert, ils ont

entendu de la musique. Oh! la musique, si douce à l'oreille, si douce au

coeur!

Elle tomba dans une de ces rêveries qui m'avaient tant inquiété à

Florence; la nostalgie qui la dévorait n'était pas seulement le mal de

la France, c'était le mal de Paris.

Suzanne revint peu à peu à sa première pensée, et se tourna vers moi

avec une expression d'amertume résignée qui me toucha profondément.

--Je ne serai rien, dit-elle, ni épouse, ni mère, ni femme du monde, ni

femme utile; je serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce tâche

que d'embellir les vieux jours d'un père tel que toi!

Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit mes caresses, puis reprit:

--Tu dois avoir un souci, père, et je sens que depuis longtemps j'aurais

pu, j'aurais du te l'ôter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as

pensé souvent, n'est-ce pas, à ce qui arriverait si je rencontrais un

jour, n'importe quand, l'homme que j'aurais pu épouser, et que j'aurais

aimé?

Suzanne touchait, là une des cordes les plus sensibles de mon coeur;

oui, j'avais pensé à ce jour, et j'avais reculé devant cette pensée, car

je me sentais impuissant devant ce malheur-là!

--Eh bien, père, rassure-toi, continua-t-elle avec une sorte

d'exaltation; moi aussi, j'ai pensé à cela; j'ai réfléchi longtemps, et

j'ai gardé le silence parce que je ne savais pas si je serais assez

forte pour tenir une parole donnée. Aujourd'hui, j'ai vingt ans, je vois

clair devant moi. La virile éducation que tu m'as donnée a porté ses

fruits; sois sans inquiétude, le nom de ma mère n'aura point de

reproches, et tu pourras t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je

rencontre cet homme, je ne puis jurer de ne pas l'aimer, mais je te jure

que je ne faillirai pas!

Elle portait sur son front l'expression de jeunes martyres confessant

leur foi. Je baisai longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles répondaient

trop bien aux questions douloureuses de mes nuits d'angoisse pour que

j'eusse besoin de lui demander des explications, mais ce fut elle qui

m'en donna.

--J'ai réfléchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant auprès de moi. Je me

suis demandé si je n'avais pas le droit de choisir un coeur entre tous

pour m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin de la vie: le

destin me paraissait si inique, si cruel envers moi qui n'avais rien

fait de mal! J'ai pensé, le cas échéant, que je pouvais, sans me manquer

à moi-même, m'accorder la douceur d'être aimée en dehors des lois de

notre monde. Puis j'ai pensé à tant d'autres, aussi déshéritées que moi

dans le mariage et qui n'ont pour les consoler ni les douceurs de la

fortune, ni l'affection entière, aveugle d'un père tel que toi... Je me

suis rappelé d'humbles ouvrières que leur mari battait, qui n'avaient

pas d'enfants, à qui le pain manquait souvent, et qui pourtant portaient

haut l'honneur du nom conjugal, et plus haut encore l'honneur du nom que

leur avait laissé leur père; à côté de ces existences de martyres, j'ai

vu que la mienne était un paradis, et j'ai eu honte de ma première

pensée. Sois donc sans inquiétude, père, ta fille ne te fera jamais

rougir: ces beaux cheveux blancs ne connaîtront point la honte.

Elle me couvrit de caresses, et moi, faible, ému, les yeux pleins de

larmes, larmes d'orgueil paternel plus que de tristesse peut-être, je me

laissai faire comme un enfant, et je la bénis dans mon coeur.

Nous étions muets depuis un moment, et nous laissions errer nos yeux sur

le paysage; la patache, qui avait achevé de gravir la montée,

s'éloignait rapidement dans la direction des terres, et bientôt un

bouquet d'arbres la cacha à nos yeux. Le soleil descendait, et l'Océan

commençait à prendre ces teintes mystérieuses où sous le gris, le bleu

et le vert, on sent un peu de rose, le flamboiement du soleil couchant à

travers les vagues. Tout à coup une voix de baryton sonore, splendide,

éclata derrière un pli de terrain, et un personnage invisible lança à

plein gosier:

Chant de nos montagnes

Qui fais tressaillir...

Nous nous étions levés brusquement pour moi, ce baryton était l'ennemi,

car on ne chante pas avec cette perfection sans l'avoir appris, et tout

homme du monde, à quelque monde qu'il appartînt, était un danger vivant.

Suzanne, au contraire, le cou tendu, la tête inclinée, prêtait l'oreille

de toute son âme. La voix se rapprocha rapidement; avant que j'eusse eu

le temps de battre en retraite, un grand beau garçon, superbement

découplé, arriva sur nous à longues enjambées sans perdre une note de

l'air du Chalet. Il regardait si bien le ciel et la mer qu'il ne nous

avait pas vus; j'espérais qu'il continuerait à admirer le large, mais,

juste en face de nous, sur le milieu du sentier étroit, il s'arrêta

interdit, la dernière note de sa roulade interrompue résonna dans la

vallée où l'écho la répéta deux fois, et le grand garçon, ôtant son

chapeau, s'écria avec un étonnement indescriptible:

--Monsieur Normis! mademoiselle Suzanne! vous n'êtes donc pas morts?

C'était Maurice Vernex.

Je ne saurais rendre le soulagement que j'éprouvai à reconnaître le

brave garçon dans ce visiteur malencontreux; le bien-être fut si grand

que je serrai à deux reprises sa main tendue vers moi.

Suzanne toute, rose de surprise et d'émotion, regardait sans pouvoir en

détacher ses yeux le jeune homme dont la présence venait de nous rejeter

soudain en pleine civilisation. Après les premiers mots:

--C'est que je suis fatigué, moi, dit Maurice. Permettez-moi de

m'asseoir, je viens de faire deux lieues à pied; ces conducteurs de

diligence ont une manière délicieuse de vous apitoyer sur le sort de

leurs pauvres chevaux. Pour leur alléger la charge, on se laisse

bêtement induire à marcher derrière la voiture pendant les trois quarts

de la route; ils empochent votre argent, et le tour est joué.

Il se laissa tomber sur le gazon, nous nous assîmes aussi, et le silence

se fit. Maurice n'avait plus rien à dire pour soutenir la conversation,

et la situation était si embarrassante que je ne pus trouver

immédiatement ce que je voulais exprimer....

--Vous devez fort vous étonner, dis-je enfin, de nous trouver ici. C'est

un peu votre faute. Vous me fîtes, il y a deux ans, une description si

enchanteresse de ce pays que l'idée nous vint de nous y fixer, et, comme

vous le voyez, nous avons mis notre idée à exécution.

--Comment! vous demeurez par ici? C'est curieux, par exemple! Et vous

avez trouvé à vous loger? Dans quel grenier à foin, sur quel perchoir

fantastique avez-vous élu domicile?

--Dans un grenier fort convenable, dis-je, un ancien corps de garde de

douaniers...

--Où donc? Je n'en connais-pas d'habitable sur la côte à dix kilomètres

à la ronde.

--Mais tout près, à Faucois!

--A Faucois? Voilà qui est fort, mais vous m'avez pris ma maison!

--Votre maison, celle que vous avez habitée autrefois?

--Ma maison à moi, que j'ai habitée et qui m'appartient toujours, en

vertu d'un bail dûment enregistré, et tenez, j'en ai la clef dans ma

poche.

Il tira de sa poche une vieille clef tordue, usée, à peu près aussi

efficace pour ouvrir une serrure que la première bûchette venue.

--Je ne comprends pas, dis-je bouleversé, comment cette maison...

--Oh! je comprends bien, moi, s'écria gaiement Vernex. Il y a de la

Normandie là-dessous. Quand j.'ai signé le bail, il y a deux ans,

j'avais l'intention de revenir le printemps suivant, et puis... je vous

dirai une autre fois pourquoi je ne suis pas revenu, fit-il avec une

nuance d'embarras; le fait est que je ne suis pas revenu, je n'ai

cependant pas cessé de payer fidèlement mon loyer d'avance à la

Saint-Michel. Mais en ne me voyant pas venir cette année plus que

l'autre, les braves gens ont imaginé de tirer deux moutures du même sac,

et ils vous ont loué ma maison. C'est d'une simplicité charmante.

--Je suis désolé, commençai-je; nous allons quitter...

--Du tout, du tout, interrompit Vernex; la terre est au premier

occupant; je suis venu trop tard. Tant pis pour moi. Mais si vous m'avez

pris ma maison, où vais-je loger, moi? Il faudra que j'implore une

grange... Ah! fit-il joyeusement, on m'avait bien dit qu'il y avait des

Parisiens dans le pays, mais du diable si je pensais à vous, et dans ma

maison encore!

Il se mit à rire avec cette bonne grâce familière et communicative qui

lui était propre.

--Vous logerez dans notre maison, lui dis-je, vous me permettrez de vous

offrir l'hospitalité sous votre propre toit?

--J'accepte de grand coeur! répondit-il, je vous remercie.

Nous n'avions plus rien à nous dire, le silence reprit de plus en plus

embarrassant. Suzanne se leva, nous dit qu'elle allait s'occuper du

repas et prit le chemin de la maison. Quand elle eut disparu:

--Je n'ai pas besoin de vous dire, fis-je en regardant attentivement

Maurice, que nous vivons dans la retraite la plus absolue; j'ai volé

Suzanne à M. de Lincy, et si celui-ci apprenait où nous sommes, c'est

lui qui me la volerait à son tour.

Vernex me regarda, me tendit la main, et je compris qu'il ne nous

trahirait à aucun prix.

--Les raisons qui m'ont fait prendre cette résolution suprême,

poursuivis-je, vous sont sans doute connues?--Il fit un signe de tête.

En ce cas je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce pénible sujet. Vous me

blâmez peut-être?

--Lincy est une fameuse canaille, dit Vernex pour toute réponse. Vous ne

pouvez pas vous imaginer le mal qu'il s'est donné tout récemment pour

prouver que vous et madame de Lincy aviez péri dans une catastrophe de

chemin de fer. Il voulait hériter de vous deux, tout vivants!

--Quand cela? fis-je dans la pensée que l'événement était peut-être

antérieur à la rencontre de Florence.

--Il n'y a pas un mois, un accident de chemin de fer belge...

--Allons, il est complet, pensai-je. Il venait de nous rencontrer à

Florence, dis-je simplement.

--Ah! très-bien! de mieux en mieux!

Le silence reprit.

--Sérieusement, monsieur, dit Vernex en se levant, si je suis importun,

si vous désirez garder votre solitude inviolée, je m'en vais à

l'instant. Ce n'est pas trois lieues de plus ou de moins qui peuvent

effrayer un marcheur tel que moi...

--Restez, lui dis-je, poussé par l'instinct de la sociabilité et aussi

par le plaisir de rencontrer un homme pour lequel j'avais de l'estime et

de l'affection, restez et soyez notre hôte aussi longtemps que vous le

pourrez, à condition qu'en quittant ce pays vous oublierez que vous nous

avez rencontrés.

Il acquiesça du geste.

--Et nous allons parler de Paris!

Le soir venait, un doux crépuscule gris-rosé tombait sur la campagne, la

lune se levait à l'est dans une brume transparente; nous revînmes au

logis, causant intimement comme des gens qui ne se sont jamais quittés,

effleurant les théories pour revenir aux actualités, et parfaitement

heureux, je le crois, d'être ensemble.

La lampe était allumée dans la pièce du rez-de-chaussée qui nous servait

de salle à manger, et Suzanne nous attendait, debout auprès de la table.

La soupe fumait dans une grande soupière, l'argenterie brillait sur la

nappe à côté des assiettes en terre commune, et le tout avait un air de

bonhomie et de contentement rural indescriptible.

--Il y a du mieux depuis que je ne suis venu ici! dit Maurice en

regardant autour de lui. Mon logis de garçon pour tenture n'avait guère

que des toiles d'araignée.

Nous nous mîmes à table, plus heureux que nous ne l'avions été depuis

que nous avions quitté la cousine Lisbeth. L'heure venue, je conduisis

Maurice à la chambre que lui cédait notre vieux Pierre.

--Voilà tout ce que je puis vous offrir, dis-je à notre hôte.

--Je ne suis pas accoutumé à tant de luxe, répondit-il en riant.

Après l'avoir quitté, je retournai vers Suzanne, qui regardait la lune

briller sur la mer, assise à sa fenêtre.

--Quel événement! lui dis-je quand je fus près d'elle.

--C'est incroyable! répondit-elle, et pourtant cela devait arriver. Je

ne comprends pas comment nous n'y avions pas songé!

--Le mal n'est pas grand, repris-je; Vernex est un brave coeur, et, en

somme, je suis bien aise qu'il soit venu.

--Moi aussi, murmura Suzanne.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 43 / 47 题