XXXIII

Suzanne revenait rapidement à la santé, ses joues se rosaient, la

vilaine marque rouge avait disparu depuis bien longtemps, mais je la

voyais toujours, moi; pourtant, ses beaux yeux bleus, rendus à leur

douceur première, me souriaient comme aux temps heureux de son enfance.

Un jour qu'après une longue promenade en calèche nous revenions ensemble

par les faubourgs, Suzanne avait sur les genoux un gros bouquet de

fleurs d'oranger cueilli à quelque villa des environs, les lumières

lointaines piquaient de clous d'or le fond gris de la ville, où quelques

clochers se détachaient visibles encore. Ma fille me dit avec un soupir

de béatitude:

--Père, j'avais toujours rêvé de faire avec toi ce voyage d'Italie... Il

me semble que je n'ai jamais été mariée.

Elle jouait avec son bouquet; ses yeux tombèrent sur les fleurs

symboliques, et elle fit un mouvement comme pour écarter une pensée

importune.

--Qu'y a-t-il? lui dis-je anxieux, car chacune de ses paroles ne me

révélait plus comme autrefois la direction de ses pensées. Il y avait un

an, un an seulement que nous ne parlions plus absolument à coeur ouvert,

un an que cet étranger qui me l'avait volée s'était placé entre elle et

moi.

--Je pense, dit-elle, que ce que je viens de dire n'est pas juste. J'ai

été mariée, je le suis encore... J'ai juré d'aimer et de respecter mon

mari...

Elle prononça ces mots avec tant d'amertume que j'en fus navré.

L'obscurité m'empêchait de voir son visage, elle continua:

--Je suis mariée et je n'ai pas de mari, je méprise et je hais celui à

qui je suis liée pour la vie;--quel étrange mariage est celui-ci. Et

pourquoi suis-je condamnée à porter toujours le nom d'un homme indigne

de moi? Et pourquoi, moi qui n'ai jamais fait le mal, suis-je exilée à

jamais de mon cher pays, tandis que celui qui m'a torturée depuis le

premier jour est heureux et considéré dans sa patrie?

Elle parlait sans colère, sans passion; ces questions redoutables se

succédaient les unes aux autres comme entraînées par leur propre poids.

On eût dit que pour la première fois de sa vie elle allait jusqu'au fond

de ce mystère interroger sa destinée.

Que pouvais-je lui répondre? Je restai muet. Elle reprit de la même voix

égale et lente, mais avec un peu d'amertume:

--Je suis une honnête femme: depuis le jour où M. de Lincy m'a emmenée

chez lui, jusqu'à celui où il s'est conduit comme un lâche, j'ai fait de

mon mieux pour l'aimer. Si je n'ai pas réussi, ce n'est pas de ma faute,

car jusqu'au jour de mon mariage, j'ai eu de l'amitié pour lui; j'ai été

économe et soigneuse de son bien, j'ai été soumise à ses ordres et même

à ses caprices, je n'ai eu ni fantaisies ni rébellions, j'ai même

sacrifié à ses goûts le voeu le plus cher de ma vie, qui était de vivre

auprès de mon père. Il s'en disait jaloux, j'ai cédé sans me plaindre...

je n'ai: rien à me reprocher, rien qu une aversion insurmontable pour

lui comme époux, tandis que je l'acceptais comme ami....Pourquoi est-ce

lui qui est considéré dans le monde, le monde qui me jette la pierre?

Pourquoi est-ce moi qui me cache et lui qui me cherche, moi que la loi

condamne et lui qu'elle soutient?

Ici, pas plus qu'avant, je ne pouvais répondre. Je pressai la main de

Suzanne, devenue fiévreuse tout à coup.

--Père, continua-t-elle, quand une femme éprouve pour son mari le dégoût

le plus violent, quand la vue seule de cet homme la fait trembler de

crainte et de colère, est-elle obligée de lui obéir, de se soumettre à

ses caprices?

Forcé de répondre, je répondis:--Oui.

--Et quand ce mari, qui ne sait pas se faire aimer, qui ne sait même pas

se faire estimer, va chercher près de femmes ignobles les plaisirs de la

débauche, est-il vrai que sa femme, jeune et élevée dans la chasteté,

soit forcée d'accepter le rebut de ses caresses?

Je n'eus pas le courage de répondre.

--Mais alors, dit Suzanne en tournant vers moi son visage empourpré par

la honte, où ses grands yeux lançaient des éclairs d'indignation, si moi

aussi je foulais aux pieds le respect de la foi jurée, si je

m'avilissais comme il s'avilit, c'est encore lui que le monde

plaindrait, et moi qui serais condamnée?

--Oui, dis-je en baissant la tête.

--Mais il m'a prise innocente au foyer paternel, où jamais l'ombre du

mal n'avait effleuré ma pensée; c'est lui qui dès le premier jour a

voulu m'entraîner dans la fange, et c'est moi qui serais responsable de

ma chute? Non, non, non! s'écria-t-elle en tendant les bras vers les

étoiles, je demande justice devant le ciel sourd et muet! Je demande

justice de cet homme, qui fut mon bourreau sans pouvoir m'abaisser!

Elle se laissa retomber épuisée. Je serrai son châle autour d'elle. Le

pas égal des chevaux retentissait sur la route déserte, le cocher

italien ne s'occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement:

--Tantôt, dans le village que nous avons traversé, il y avait une jeune

mère qui allaitait son enfant. Le père, tout à côté, clouait des douves

à son tonneau, deux autres petits jouaient à terre; l'as-tu vu?

J'avais remarqué ce joli tableau, et mon coeur s'était serré pour elle à

la vue de ce bonheur qu'elle devait ignorer.

--Voilà la famille, dit-elle; le père regardait les enfants avec bonté;

la mère avait l'air heureux; quand les yeux des époux se sont

rencontrés, j'ai vu qu'ils s'aimaient... Oui, c'est ainsi qu'on s'aime,

je le comprends, c'est ainsi que tu aimais ma mère! vos deux existences

n'en faisaient plus qu'une, et chacun de vous n'eût pas voulu du paradis

s'il avait dû quitter l'autre pendant une heure pour y entrer! Et moi!

moi... qui ne serai jamais aimée, moi qui ne serai jamais mère!

Elle appuya sa tête sur mon épaule et pleura longuement.

Jusqu'alors j'avais espéré que sa jeunesse la défendrait de ces tristes

réflexions, je m'étais dit que peu à peu la vie, lui apportant la

sagesse, adoucirait les regrets,--j'avais compté sans l'éducation virile

et sérieuse que je lui avais donnée. Dès l'enfance, je l'avais habituée

à considérer le fond de chaque chose, à se rendre compte de ses droits

et de ses devoirs: ici comme ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi,

et ce que j'avais fait pour la rendre heureuse la condamnait à

l'éternelle douleur!

--A ce monde de convention, pensais-je, il ne faut que des poupées de

salon. J'aurais dû l'élever au Sacré-Coeur, comme le désirait ma

belle-mère. Elle se serait parfaitement arrangée de M. de Lincy; ils

auraient fait un ménage modèle!

Suzanne était ma fille, ma vraie fille vaillante et résignée. Elle

s'essuya les yeux. Nous entrâmes dans la ville, elle reprit sa place

dans le fond de l'équipage, puis elle prit ma main qu'elle garda dans la

sienne.

--Malgré tout, père, dit elle, ne va pas croire que je te rende

responsable des erreurs de M. de Lincy; je l'ai accepté de mon plein

gré, donc c'est moi seule qui l'ai voulu ce mariage. Je suis trop

heureuse d'avoir pu te donner quelques semaines de tranquillité, et pour

ma consolation, cher père, je veux croire et je crois que c'est ce repos

moral qui t'a sauvé la vie.

Je ne pouvais pas lui ravir cette dernière illusion. Je la lui laissai

donc, et à partir de ce jour elle trouva une grande douceur à

m'entretenir de mon rétablissement, à me demander quand et comment je

m'étais senti mieux, et à faire coïncider ce mieux avec l'époque de son

mariage. Il ne fut plus question entre nous de la condition bizarre où

elle se trouvait vis-à-vis du monde. Nous vivions seuls, très-retirés,

servis par nos fidèles domestiques. Elle était gaie, elle se disait

heureuse. Seul je savais quel ver rongeur se cachait dans ce beau fruit,

mais je gardais ma douleur pour moi. Quand j'écrivais à ma belle-mère

par l'entremise de Lisbeth, qui mettait à la poste toutes mes lettres,

je ne lui parlais que de la santé meilleure de Suzanne, et j'appris

qu'elle aussi se réjouissait de ma résolution désespérée.

Une de ses lettres me donna des détails nouveaux, bien que prévus, sur

mon gendre.

«Imaginez-vous, m'écrivait-elle, que le coquin se prélasse et vit à peu

près maritalement avec qui? Je vous le donné en mille!... Avec

mademoiselle de Haags. Celle-ci, après différentes fugues à l'étranger,

notamment à Vienne, a trouvé un prince à plumer. Elle s'en est acquittée

en conscience, et maintenant elle mange ce plumage avec votre gendre.

Elle va débuter ces jours-ci sur une de nos scènes lyriques: il faut

voir le mal que Lincy se donne pour lui faire un succès. C'est

positivement monstrueux! Qui eût pu croire cela d'elle! Vous

souvenez-vous, mon ami, que dans un moment où j'avais la berlue, j'avais

pensé à vous la donner pour femme? Ce dernier coup me prouve que vous ne

fûtes point, en mariant Suzanne à ce monsieur, aussi coupable que je

l'avais présumé. Mais cette demoiselle de Haags! Cela me passe! Elle

avait reçu une si bonne éducation et de si excellents principes!»

Je ne partageais pas l'étonnement de ma belle-mère. Ces belles

éducations et ces excellents principes ne peuvent donner, suivant les

natures, que d'admirables résultats, ou de très-mauvais. Et certainement

mademoiselle de Haags n'était point prédestinée à donner les premiers.

Comme me l'avait prédit le docteur, j'eus pendant les chaleurs de juin

une abominable attaque de rhumatisme, et je souffris autant que le cher

homme pouvait le désirer pour faire un excellent dérivatif. Cette

maladie me fut douce cependant, car Suzanne était ma garde-malade, et je

croyais remonter au bon temps passé, quand j'avais cru mourir une

première fois. Elle y songeait aussi, et bien souvent elle vint

s'asseoir auprès de moi, et posant sa main souple et caressante sur mon

front fiévreux, elle me dit de sa voix d'enfant:

--Père, c'est tout comme autrefois,--je suis bien heureuse!

Mais elle avait beau me le répéter, je savais bien qu'elle mentait

encore, et souvent, dans mes nuits d'insomnie, je me dis que sa mère ne

serait pas contente de moi, qui n'avais pas su tenir ma promesse, et

rendre Suzanne heureuse!

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 41 / 47 题