--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant de l'existence de cet
être désagréable.
--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain un air sérieux. Il est allé
voir si tout est prêt à l'hôtel.
--L'hôtel! quel hôtel? fis-je effaré.
--Le nôtre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a loué un hôtel avenue d'Eylau,
au bout du monde.
Elle se tut, triste d'avoir à m'apprendre cette nouvelle.
--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu ne demeurerais pas ici; je
crois que cela vaut mieux.
Elle me lança un regard; ce regard voulait dire tant de choses que j'en
fus saisi. Il y avait là du regret, de la résignation, de la fermeté, de
la compassion, et même un grain de mépris,--mais celui-ci n'était pas
pour moi. Où ma Suzanne avait-elle pris ces yeux-là? J'eus envie de dire
des choses désagréables à mon gendre, mais cette émotion me laissa
froid; je l'avais éprouvée tant de fois déjà!
--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je pour changer le cours de la
conversation.
--Oui, répondit-elle d'un air distrait. Et grand'mère, comment
va-t-elle? Surtout, ne va pas lui dire que je suis venue ce soir, elle
nous mangerait! Ce sera un secret à nous deux.
La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon gendre, annoncé par Pierre
avec tout le décorum dû à un si noble personnage. Il me serra la main,
s'informa de ma santé et dit à Suzanne qu'il était temps de partir.
Celle-ci alla chercher son chapeau qui était resté par terre, le remit
sur sa tête de l'air le plus posé, et tira ses gants sur son poignet.
Mon gendre alors prit congé de moi, je les invitai tous deux à dîner
pour le lendemain, ils acceptèrent, et se dirigèrent vers la porte.
M. de Lincy disparut le premier; Suzanne, restée derrière lui, revint en
hâte sur ses pas, m'embrassa à m'étouffer, et courut vers la porte; au
moment de disparaître, elle se retourna avec un joli mouvement
d'épaules, et m'indiquant son mari d'un geste imperceptible:
--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux et son sourire soulignèrent ce
mot avec une drôlerie inimitable qui me rappela son enfance, et elle
disparut.
Tout cela avait été fait si vite que je n'avais pas même eu le temps de
rire. La porte se referma; je retournai à mon fauteuil, et je trouvai le
petit mouchoir de Suzanne sur le tapis.
--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte? me dis-je à moi-même, pour
réprimer un irrésistible désir de porter le mouchoir à mes lèvres... Je
ne pus y tenir, et cachant mon visage dans la batiste, je sentis tout à
coup mes yeux déborder de larmes,--je crois que c'étaient des larmes de
joie.
Un bruit me fit reprendre ma dignité: Pierre s'était glissé dans le
cabinet, et, la main sur le bouton de la porte, il toussait discrètement
pour m'avertir de sa présence.
--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une grande liberté d'esprit.
--Rien, monsieur, c'est-à-dire, mademoiselle est revenue... madame,
veux-je dire... Ah! monsieur, je suis bien content!
Et voilà mon Pierre qui se met à chercher son mouchoir dans sa poche en
reniflant d'une façon fort émouvante.
--Je demande pardon à monsieur, reprit-il quand il eut trouvé cet objet
à carreaux et qu'il se fut mouché, mais ça me fait un drôle d'effet de
voir mademoiselle...
--Vous n'êtes qu'une bête, mon ami, répondis-je à mon vieux serviteur.
Mais Pierre, au lieu de paraître offensé, me regardait avec des yeux
rayonnants. Je crus le revoir sur l'échelle du pressoir, le jour
mémorable des toiles d'araignée.
--C'est bien, c'est bien, lui dis-je d'une voix que je voulais rendre
ferme.
L'imbécile continuait à me regarder, et de grosses larmes roulaient sur
les revers de sa livrée. Tout à coup je portai le petit mouchoir de
Suzanne à mes yeux, il n'était que temps.
Je tendis la main à mon fidèle valet de chambre et j'allai me coucher.
Jamais je ne fus mieux servi que ce soir-là.