XXII

Le lendemain, je déjeunais, toujours seul, mais moins triste, car je

savais que je verrais ma fille le soir même, lorsque la vieille bonne de

Suzanne se faufila modestement dans la salle à manger.

--Ah! c'est vous, Félicie, lui dis-je, je suis enchanté de vous voir.

Nous allons donc parler un peu de madame?...

Elle me regardait d'un air si maussade que je ne terminai pas ma phrase.

--Monsieur peut se vanter d'avoir fait là un beau coup! me dit-elle d'un

ton grognon.

--Quel coup, ma bonne? fis-je inquiet.

--En mariant notre pauvre ange de Suzanne avec ce monsieur-là! Ah!

monsieur peut se dire qu'il n'a pas eu la main heureuse!

--Qu'y a-t-il donc, Félicie? Au lieu de me faire des reproches, parlez

franchement, cela vaudra mieux, allez!

--Eh bien, monsieur, voilà ce que c'est. M. de Lincy m'a donné mes huit

jours!

Je restai stupéfait. Félicie avait vu naître Suzanne, elle avait alors

quarante ans;--la renvoyer à cette heure, c'était briser le reste de son

existence.

--Cela ne se peut pas, fis-je machinalement, vous vous êtes trompée.

--Ah bien oui! Il m'a dit ce matin que je ne connaissais pas le service

comme on le fait maintenant, et que madame avait besoin d'une jeune

femme de chambre pour lui faire ses robes...

--Une jeune femme de chambre ne vous aurait pas empêchée de rester...

--Monsieur ne comprend donc pas que c'est un prétexte? M. de Lincy ne

veut pas de moi parce que madame n'est pas heureuse et que je lui en ai

fait l'observation...

--Ah! ma bonne, lui dis-je, si vous lui avez fait des observations, je

ne m'étonne plus!...

--Eh bien, quoi? Il fallait le laisser faire, sans lui rien dire

peut-être? Un brutal, qui ne connaît pas la différence entre une âme du

bon Dieu et un chien? qui a causé une telle frayeur à madame dès le soir

de ses noces, que jusqu'à présent, la nuit, quand elle entend son pas,

elle se met à trembler comme la feuille?

--Que s'est-il donc passé? dis-je en serrant le manche de mon couteau

jusqu'à me faire mal aux doigts. Je n'avais plus envie de manger.

--Je n'en sais rien; toujours est-il que, le lendemain, madame m'a

gardée près d'elle après qu'elle avait fait sa toilette de nuit, et

lorsqu'on a entendu le pas de monsieur dans le corridor, voilà madame

qui est devenue blanche comme un linge. Elle m'a prise par le bras, et

m'a dit tout bas: «Ne me quitte pas, Félicie!» Elle tremblait si fort

que j'ai cru qu'elle avait la fièvre. Monsieur est entré et m'a dit de

m'en aller... Il fallait bien obéir. Depuis, tous les soirs, c'est la

même chose: c'est nerveux, quoi! Faut-il que ce soit un manant pour

l'avoir effrayée comme cela!

Je restai consterné.

--Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt? repris-je après un moment de

réflexion.

Félicie haussa les épaules.

--A quoi cela vous aurait-il servi? me dit-elle.

Je n'avais rien à répondre.

--De sorte que me voilà sur le pavé, à mon âge! continua la vieille

bonne. Si c'est là ce que j'attendais!...

--Vous savez très-bien que vous n'êtes pas sur le pavé, Félicie, ne

dites pas de bêtises; vous rentrez ici, voilà tout. Je tâcherai de faire

entendre raison à mon gendre.

Elle haussa les épaules encore une fois. Était-ce à mon adresse ou à

celle de M. de Lincy? Je ne pus le savoir.

Ce même jour, quand ils vinrent tous les deux, j'envoyai Suzanne dans ma

chambre où elle trouva sa vieille bonne, et je retins mon gendre.

--J'ai vu Félicie, lui dis-je, elle est au désespoir; elle avait élevé

Suzanne, vous le savez...

--Elle donnait de mauvais conseils à ma femme, et elle voulait me

régenter: à mon grand regret, j'ai dû la renvoyer; vous comprenez, mon

cher beau-père, qu'on ne puisse tolérer un ennemi domestique dans sa

propre maison... Quittons; je vous en prie, ce sujet désagréable.

--Mais, mon gendre, dis-je avec quelque impatience, si cette femme est

attachée à Suzanne. Suzanne lui est également attachée, et vous

comprendrez à votre tour que ce changement lui cause un chagrin

véritable...

--Votre fille, interrompit M. de Lincy avec un sourire et un air de

supériorité sans égale, a assez d'esprit pour se rendre compte de l'état

réel des choses. Un sage proverbe dit qu'entre l'arbre et l'écorce il ne

faut pas mettre le doigt. Félicie a pu reconnaître à ses dépens la

justesse de cette maxime. Je suis résolu à maintenir mon autorité chez

moi, par tous les moyens.

Je le regardai bien en face pour voir si ce discours s'adressait à moi;

il me fut impossible de rencontrer ses yeux, qui se promenaient avec

complaisance sur les tableaux et les bronzes du salon.

--Vous avez un bien joli Van Goyen, me dit-il avec la plus grande

aisance. L'avez-vous payé cher?

Suzanne rentra bien à propos pour me dispenser de répondre. Elle passa

son bras sous le mien et m'emmena sur un canapé où nous restâmes

silencieux,--sa main dans ma main. Mon gendre fit la conversation tout

seul jusqu'à l'arrivée de ma belle-mère, qu'il accapara pour le reste de

la soirée. Ils partirent à neuf heures du soir, me laissant avec madame

Gauthier qui avait vu Félicie et qui me fit une scène épouvantable.

--Voilà ce que c'est de ne prendre conseil de personne quand on choisit

son gendre, me dit-elle, en terminant sa première apostrophe.

Ce coup inattendu m'abasourdit tellement que je ne lui répondis pas un

mot, et elle parla longtemps.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 29 / 47 题