Le mois d'octobre vint; Suzanne m'avait écrit tous les quinze jours des
lettres officielles qui évoquaient devant moi l'image de mon gendre,
fièrement campé sur ses jarrets et lisant d'un air doctoral les lignes
tracées par sa femme. J'avais appris par ces lettres que la campagne
était superbe, le temps très-doux, la vendange fort amusante,--et
c'était tout.
Un soir, je me chauffais les pieds au feu,--ce premier feu d'automne si
charmant quand on est deux à le regarder, si triste quand on est tout
seul, à moins qu'on ne soit un vieux garçon égoïste,--et je me faisais
de la morale:
--Comment, me disais-je, te voilà devenu vieux, tu as passé l'âge des
rêveries sentimentales, et tu te reprends à remonter vers le passé, à
regretter l'année dernière, où ta fille était là té faisant la
lecture... Avais-tu rêvé, vieil égoïste que tu es, que Suzanne serait
toujours là pour te fermer les yeux et rester fille, isolée dans la vie?
Non! Eh bien, que te faut-il?
Mais ma morale ne servait pas à grand'chose, et mes yeux d'incorrigible
rêveur, devenus humides, persistaient à revoir, au lieu des bûches
charbonnant dans le foyer, certain tapis bleu et blanc où Suzanne enfant
avait écrasé maintes grappes de raisin, où les pieds pourtant si mignons
de ma femme avaient usé un chemin de son lit au berceau...
J'avais rêvé de ma vieillesse autrefois, quand Marie et moi, serrés l'un
contre l'autre sur la petite causeuse étroite, nous parlions bas afin de
ne pas réveiller Suzanne endormie; j'avais rêvé que je
vieillirais,--mais pas seul! Je m'étais dit que ma noble femme et moi,
toujours serrés l'un contre l'autre, nous arriverions à cette heure
redoutable où l'enfant s'en va du foyer, où les cheveux blancs viennent
encadrer les rides,--et j'avais pensé qu'alors nous serions heureux,
--oui, heureux, plus heureux qu'aux temps troublés de la jeunesse;
j'avais considéré la vieillesse comme le couronnement d'une existence
remplie de labeurs utiles, comme le dénouement splendide et serein du
drame de la vie... Mais j'avais toujours rêvé ma femme à mon côté.
Toute l'amertume de la séparation d'alors remonta de mon coeur à mes
yeux; je revis le bouquet de lilas blanc posé par ma fille enfant sur le
sein de sa mère endormie à jamais... Je me rappelai le mot «heureuse»,
dernier cri arraché par l'angoisse maternelle h cette poitrine
haletante... Était-elle heureuse, Suzanne? Avais-je accompli le voeu de
ma femme? Hélas! je ne pouvais répondre que par un doute cruel.
--Pardonne-moi, murmurai-je h la chère ombre évoquée par moi.
Pardonne-moi; je croyais bien faire!
Un rire qui ressemblait à un sanglot me fit lever la tête; j'entendis un
bruit confus, la porte de mon cabinet s'ouvrit toute grande, et une
forme féminine parut dans l'écartement des rideaux.
--Papa! cria faiblement la voix de Suzanne, elle franchit d'un bond
l'espace qui nous séparait et tomba sur mon cou, riant et pleurant.
J'entrevis Pierre qui s'essuyait les yeux du dos de la main et qui
refermait discrètement la porte.
--Papa! cria Suzanne d'une voix étouffée par l'émotion. Tout droit du
chemin de fer! Voilà!
Elle me couvrit de baisers et reprit sans s'interrompre:
--Oh! le vilain père! il est affreux! Il a des cheveux blancs! Tu t'es
donc fait teindre? Tiens, regarde comme tu es laid!
Elle tournait ma tête vers la glace, et je m'aperçus alors que j'avais
blanchi depuis l'époque de son mariage.
--Ça ne fait rien, reprit-elle sans me laisser le temps de parler, tu es
beau tout de même, je t'aime comme ça.
Elle sourit, me regarda, passa ses doigts mignons dans mes cheveux
blancs et fondit en larmes, en cachant sa tête blonde dans mon cou.
Je la pris par la taille et je voulus la faire asseoir. Elle se releva
d'un bond, arracha son chapeau, qu'elle jeta à l'extrémité du cabinet,
et se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant et me prenant à
tout moment la figure entre les deux mains pour me regarder à son aise.
--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien vu, que j'avais envie de te
revoir!