XX

Je passai quelques jours à ma maison de campagne, mais sans Suzanne rien

n'avait d'attrait pour moi. Ma belle-mère vint m'y rejoindre, et nous

trouvâmes un plaisir extraordinaire à dire du mal de M. de Lincy. Elle

aussi avait été voir sa petite-fille, et le château ne lui avait pas

semblé plus sympathique qu'à moi. Cependant les choses qui m'avaient

déplu n'étaient pas celles qui l'avaient frappée: l'étalage de piété

n'avait rien eu pour elle de remarquable, et quand je lui en parlai,

elle me rit au nez.

--Que voulez-vous! me dit-elle, tout le monde ne peut pas aimer le bon

Dieu, comme moi, à la bonne franquette! Il est des gens qui ne peuvent

faire leur prière qu'en habits du dimanche. Mais, le monstre, comme il

gronde Suzanne! Une enfant parfaite! Malgré le soin que vous avez

employé à faire son éducation, mon gendre, vous n'êtes pas parvenu à la

gâter!

Nous avions beau faire, madame Gauthier et moi, ni le whist avec un

mort, que nous organisions à l'aide de notre médecin de village, ni le

bésigue à nous deux, ni les promenades, ni quoi que ce soit, ne pouvait

combler le vide qui semblait au contraire se creuser de plus en plus

autour de nous. Elle s'en alla à Trouville pour prendre son content de

bruit, me dit-elle.--Et moi, resté seul, piteux et ennuyé, j'avais

presque envie de partir pour les Pyrénées, lorsqu'une idée me vint: la

vendange et la cousine Lisbeth! J'étais sauvé! Pierre et moi nous fîmes

une malle en grande hâte, et nous voilà partis pour le Maçonnais.

Lisbeth ne m'attendait guère: il y avait à peu près quinze ans que je

lui avais promis ma visite. Lorsque j'arrivai au seuil de sa maison,

vaste et commode, quoique peu élégante, elle se leva, mit sa main en

abat-jour sur ses yeux vieillis, que ne quittaient plus les fameuses

lunettes, et resta indécise.

--Cousine Lisbeth, lui dis-je, vous souvenez-vous de votre voyage à

Paris?

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en courant à moi, que vous êtes changé,

cousin! je ne vous reconnaissais pas!

Et cherchant du regard derrière moi:

--Où donc est la petite? fit-elle.

--Hélas! cousine, la petite est grande; elle est mariée!

--Mariée! Doux Jésus! Il me semble la voir encore avec sa langouste...

Mariée! et je n'en ai rien su!

On l'avait oubliée dans l'envoi des lettres de faire part! Mais elle

avait un caractère si heureux, qu'elle n'eut pas même l'idée de s'en

formaliser. Elle convoqua aussitôt sa maisonnée, et je vis arriver de

vieilles servantes, roses et ridées comme des pommes de terre qui ont

passé l'hiver sur la paille. Au bout d'un moment, le feu flambait dans

l'âtre, mon repas rissolait dans une grande poêle, et le cru célèbre de

l'endroit, pris au meilleur tonneau du cellier, baignait les bords d'un

vase de terre semblable à une amphore.

--Excusez, cousin, me dit Lisbeth, qui activait le service en payant de

sa personne, nous mangeons dans la cuisine, mais dès ce soir on vous

servira dans la salle; ce n'est qu'en attendant.

J'aurais été bien fâché de ne pas manger dans la cuisine! Quelle

cuisine! Haute, voûtée, peinte à la chaux tous les six mois, avec un

dallage superbe de pierres du pays, elle faisait penser aux peintres

flamands. Le gros chaudron de Téniers trônait magistralement sur le

manteau de la cheminée, en compagnie de plusieurs autres, moins

imposants; toute la batterie de cuisine étincelait, on voyait là les

preuves irrécusables de l'ordre et de l'économie de plusieurs

générations.

--On va vous coucher dans la chambre jaune, me dit Lisbeth en

m'apportant un plat fumant et savoureux; c'est celle qui a la plus belle

vue, et puis elle est au soleil levant... mais si vous aimez mieux la

chambre bleue, qui est au soleil couchant?

Je rougis intérieurement du plus beau cramoisi en comparant cet accueil

hospitalier avec celui que j'avais fait à Lisbeth lors de son voyage. Je

la croyais moins riche aussi; son châle jaune et son ridicule à glands

ne pouvaient me donner la mesure de ce bien-être de province où les

capitaux sont représentés par des terres, des tonneaux de vin, des

armoires pleines de linge, de laine, de lin, bien plus que par des

pièces de cent sous.

--Cousine Lisbeth, lui dis-je en lui prenant les deux mains, vous êtes

une vraie femme, vous!

--La bête au bon Dieu, fit-elle en riant, c'est comme ça qu'ils

m'appellent dans le pays, parce que, sans être méchante, je n'ai pas

plus d'esprit qu'il ne m'en faut.

Je fus touché de cette humble douceur.

--Vous êtes seule ici? lui dis-je; mes souvenirs me rappelaient une

famille nombreuse?

--Ils sont tous partis, répondit-elle avec un soupir, les uns pour

l'armée, les autres pour le cimetière; j'avais une belle-soeur veuve qui

était morte en me laissant deux enfants,--la coqueluche les a emportés

tous les deux la même semaine, il y a dix-huit mois... Depuis, je suis

restée toute seule ici... Vous allez bien rester un mois, dites, cousin,

pour ne pas dire plus?

--Eh-bien, oui! m'écriai-je, je resterai avec vous, cousine, et j'y

serai mieux que là-bas!

Je lui racontai alors le mariage de Suzanne et ma visite au château de

Lincy, et l'aversion que m'inspirait mon gendre, et tout ce qui

s'ensuivait; il me semblait causer avec une vieille amie; Lisbeth

m'écoutait de toute son âme, hochant la tête aux endroits pathétiques...

Jamais, sauf chez ma fille, je n'avais trouvé tant de sympathie.

--La pauvre petite! soupira Lisbeth, si son mari n'est pas bon, elle

sera bien à plaindre... Mais chez vous autres gens riches, quand on ne

s'aime pas, c'est moins terrible que chez nous, parce que chacun peut

vivre à son idée; si elle s'ennuie, cette petite, elle viendra vous voir

souvent; son mari sera occupé de son côté. Qu'est-ce qu'il fait, votre

gendre?

--Hélas! cousine, il ne fait rien! Elle soupira une fois de plus.

--Eh bien! reprit-elle, il y a les enfants. C'est si bon les enfants, on

n'a pas le temps de penser à autre chose, allez! C'est bien triste ici,

depuis que je n'en ai plus!

Cette humble vieille fille me raconta son histoire, et je compris alors

ce qui l'avait poussée à venir me trouver à Paris jadis. Le dévouement

faisait partie de sa vie, comme le pain et l'eau. Habituée à soigner les

autres, à chercher autour d'elle ce qu'elle pourrait bien faire d'utile,

elle s'était dit en pensant à mon malheur: Voilà un veuf qui doit être,

bien embarrassé, allons à son secours!

Je m'efforçai de pallier ce que ma conduite d'alors avait eu d'inhumain,

de brutal: elle ne s'en était pas même aperçue. A peine revenue au

logis, elle s'était vu d'autres soucis sur les bras; la vieille mère

était morte, un frère s'était marié, puis il était mort à son tour,

enfin elle avait soigné, consolé et enterré toute sa famille. Seule,

dernière de cette branche, elle avait hérité de tout, et n'en était pas

plus contente.

--A quoi bon? me dit-elle en terminant son récit, je n'ai personne à qui

le laisser! Heureusement, il y a les pauvres!

Le dimanche venu, elle ne m'emmena point à la messe. Je m'étais levé de

bonne heure, afin de ne rien changer à ses habitudes; mais quand je

descendis, elle était déjà revenue.

--Je vais à l'office de six heures, me dit-elle, comme ça je puis

envoyer mes servantes à la grand'messe. Cela leur fait tant de plaisir!

Et pour moi, je crois bien que le bon Dieu ne m'en gardera pas rancune!

Humble femme! douce et généreuse nature! je trouvai dans mon séjour

auprès d'elle des ressources, des consolations que je n'avais jamais

connues. Elle m'apprit combien une âme simple peut être grande,

lorsque--de quelque nom qu'elle le nomme--elle a mis le devoir au-dessus

de toutes choses.

Quand je la quittai, elle me fit promettre de revenir.

--Amenez la petite, me dit-elle, car Suzanne était restée la petite pour

elle;--je ne vous dis pas d'amener votre gendre, il n'aimerait peut-être

pas notre genre de vie,--mais si une fois il va en voyage, venez avec

Suzanne.

Je le lui promis, et je retournai chez moi plus calme que je n'aurais

cru pouvoir l'être six semaines auparavant.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 26 / 47 题