--Si vite? dis-je à ma belle-mère lorsqu'elle vint me demander les
papiers nécessaires.
--Je croyais, répondit-elle avec son air gendarme, que c'était vous qui
étiez pressé?
Pressé! Oui, je l'étais, car toutes ces émotions me rendaient bien
malade, et je craignais d'être surpris avant d'avoir tout mis en ordre.
--Soit, dis-je avec résignation. Que dois-je faire?
--Voir votre notaire, qui s'entendra avec celui de M. de Lincy, et lui
dire au juste ce que vous donnez en dot à Suzanne.
Cette conversation me laissa rêveur, et, tout en roulant d'un endroit à
l'autre pour les formalités d'usage, je me demandai ce que j'allais
donner en dot à Suzanne. Lui donner quelque chose! Cette idée me
paraissait bien extraordinaire. Est-ce que tout ce que j'avais n'était
pas à elle? Pour la première fois, j'allais séparer sa vie de ma vie,
son bien de ma propriété... C'était bien étrange, et, je l'avoue, bien
pénible.
Mon notaire m'attendait, avec de gros dossiers sur sa table. Il me fit
asseoir en face de lui, tout près, à portée de ses yeux noirs et myopes,
et se lança aussitôt au coeur de la question.
--Mademoiselle Normis, me dit-il, possède deux cent mille francs du chef
de sa mère, ce qui fait de dix à douze mille livres de rente, c'est un
fort joli denier; que désirez-vous y joindre?
--Ma foi, répondis-je honteux, je n'en sais rien du tout. C'est à vous
de me dire ces choses-là. Combien donne-t-on à sa fille en la mariant
quand on a plus d'argent qu'on n'en peut dépenser?
--Cela dépend du gendre qu'on prend, répondit mon notaire d'un air posé
qui ne voulait pas être narquois.
Je me taisais, il continua:
--Dans le cas de M. de Lincy, je vous conseillerai de donner le moins
possible, et vous voyez, ajouta l'excellent homme en souriant, que je ne
parle pas dans le sens de mes intérêts.
Je le remerciai du regard, et je continuai à regarder le feu.
--Pourquoi, lui dis-je, après un moment de réflexion, pourquoi me
conseillez-vous ainsi? Dans le cas de M. de Lincy, avez-vous dit?
Sauriez-vous quelque chose de défavorable sur son compte?
Un vague espoir de ne pas marier ma fille venait de me traverser la
cervelle; ce ne fut qu'un éclair, le bon sens et la réponse du notaire
me ramenèrent à la réalité.
--Absolument rien de défavorable; mais c'est un jeune homme qui sait le
prix de toute chose; je le croirais assez, non intéressé, mais... il ne
put trouver le mot et reprit: Je crois qu'on aura beaucoup à s'en louer
si on le tient par la corde d'argent. Puisque mademoiselle Normis est
votre unique héritière...
Nous restâmes silencieux tous les deux.
--Que dois-je donner à Suzanne? repris-je enfin. Tout cela me paraissait
douloureux comme une agonie.
--Donnez-lui dix autres mille francs de rente, insista le notaire, avec
un capital inaliénable.
--Faites comme vous voudrez, dis-je en me levant, je n'entends rien à
ces choses que je trouve horriblement pénibles; Je souffre... arrangez
tout pour le mieux, afin que dans sa vie conjugale, ma fille soit
heureuse...
Je m'en allai le coeur serré, et j'eus besoin de quelques heures de
repos pour me remettre. En entrant au salon, vers six heures, je trouvai
Suzanne, vêtue de clair, gaie et bavarde comme je ne l'avais jamais vue;
un bouquet superbe parfumait trop fort l'appartement, elle riait avec
son fiancé... J'eus envie d'étrangler cet homme que je trouvai
insupportable.
Il fallait pourtant le supporter. Les jours s'écoulaient... les bouquets
se suivaient et se ressemblaient, mes angoisses aussi,--j'étais devenu
nerveux, impatient, presque méchant. Mes entrevues avec mon notaire me
donnaient des palpitations de coeur.
--Il est décidément très-fort, M. de Lincy, me dit un jour le brave
homme, il veut absolument le capital, et non les revenus...
--Qu'on le lui donne, pour l'amour du ciel, et qu'il n'en soit plus
question, m'écriai-je, ces marchandages me font mal au coeur!
--Non pas, non pas, répliqua le notaire, il vaudrait mieux faire à
mademoiselle Normis quinze mille francs de rente, et laisser le capital
à l'abri...
--Fort bien, répondis-je, terminez vite, et surtout ne m'en parlez plus.
Le dernier dimanche, Suzanne m'emmena à l'église pour entendre ses bans:
«Il y a promesse de mariage entre M. Paul-Raoul de Lincy et mademoiselle
Suzanne-Marie Normis.»
La voix du prêtre tomba sur mon coeur comme un suaire.. Quoi! ma fille,
ma Suzanne, allait me quitter, quitter mon nom... je n'aurais plus
d'elle que ce qu'il plairait au mari jaloux de m'accorder? A peine sorti
de l'église, je courus chez mon gendre qui venait de se lever et qui fut
fort étonné de me voir.
--Cher monsieur, lui dis-je sans préambule, je n'avais pas pensé à une
chose, c'est que je ne puis consentir à me séparer tout à fait de ma
fille... vous savez que je l'ai élevée depuis sa plus tendre enfance...
M. de Lincy fit un signe de tête et continua à me regarder d'un air
inquiet.
--Je vous prie donc de consentir à ce qu'elle continue à vivre près de
moi, et: à cette fin, je vous offre le premier étage de mon hôtel, me
réservant seulement le rez-de-chaussée.
--C'est trop de bonté, vraiment, cher monsieur, me dit mon futur gendre
avec une grande affabilité; nous craindrions de beaucoup vous gêner.....
--Suzanne ne peut pas me gêner, repris-je avec vivacité, et son mari,
continuai-je en faisant un violent effort, son mari ne peut pas me gêner
non plus.