--Eh bien, dit-il, c'est entendu; vous savez toutefois que nous
passerons tous les ans quelques mois à ma terre de Lincy... Là, je n'ai
pas besoin de vous dire que vous serez le bienvenu, et au retour...
--Vous vous installerez chez moi, interrompis-je avec joie.
--C'est entendu, fit mon futur gendre.
Je le quittai en toute hâte, et je rentrai chez moi. Suzanne m'attendait
pour déjeuner, fort étonnée de ma brusque disparition.
--Voilà, fit-elle en m'apercevant, j'ai un père qui se dérange de plus
en plus! un père qui disparaît sans prévenir, qui rentre tout à coup,
qui surgit entre les rideaux comme d'une tabatière à surprise! Ah! j'ai
vraiment un père bien extraordinaire!
Elle regardait d'un air mutin; ses yeux riaient, et toute sa gracieuse
personne semblait danser. Je la pris dans mes bras, et je la serrai sur
mon coeur qui battait trop fort.
--Suzanne, ma fille, lui dis-je, nous ne nous quitterons pas, tu
demeureras ici après... après ton mariage.
--Vrai? s'écria-t-elle avec son joli petit cri: Eh bien! je m'en étais
toujours doutée, car je me disais: Enfin, papa ne peut pas avoir de
raison pour me mettre à la porte comme cela! Au bout du compte, je suis
toujours sa fille!
Ma chère enfant! Quelle bonne journée nous passâmes ensemble! M. de
Lincy ne vint qu'à six heures et demie, et je constatai avec joie que
Suzanne ne s'était pas aperçue de son retard.
Elle ne l'aime pas follement, me dis-je: tant mieux!... Je me trouvai si
monstrueusement égoïste que je n'osai achever ma pensée.