Le moment était venu de conduire Suzanne dans le monde. Madame Gauthier
eût volontiers accepté cette corvée; mais je ne m'en rapportais qu'à moi
pour examiner les prétendants, et je tins à les accompagner partout
toutes les deux.
Malgré le peu de joie que me causait cette présentation dans notre
société frivole, je ne pus me défendre d'un mouvement très-vif d'orgueil
paternel lorsque pour la première fois je vis ma fille en costume de
bal. Fidèle à ses goûts d'enfance, elle avait voulu du blanc, rien que
du blanc sur toute sa charmante personne, et la guirlande de jasmin qui
serpentait dans ses cheveux, sur son corsage, tout autour, d'elle, était
bien l'emblème de sa vaporeuse et idéale beauté.
Mon seul regret fut que sa mère ne pût la voir telle qu'elle était ce
jour-là. Nous allâmes un peu partout où l'on peut mener les jeunes
filles. Au théâtre, au bal, au concert, Suzanne éblouissait grands et
petits par sa grâce séduisante et le charme ingénu qui se dégageait
d'elle. En moins de trois mois, il se présenta dix-sept prétendants, qui
tous furent évincés, par ma belle-mère, par moi ou par Suzanne
elle-même.
J'étais bien résolu à ne me laisser influencer par aucune considération
matérielle. Si le choix de ma fille s'était porté sur un artiste, pauvre
et inconnu, mais doué de facultés productrices, un de ceux qui sont
créés pour grandir et se perfectionner, j'aurais donné mon consentement
sans hésiter. Mais, bien entendu, la sagesse bourgeoise qui dort au fond
du coeur des pères aurait préféré un gendre mieux posé, plus riche,
mieux apparenté.
Suzanne allait et venait au milieu de ces nouvelles impressions avec la
même aisance que, tout enfant, elle avait déployée à son cours
d'histoire. Je laissais à tous les prétendants acceptables le loisir de
faire eux-mêmes leur demande, et c'était, jusqu'alors Suzanne elle-même
qui s'était chargée de les évincer. J'avais voulu qu'elle connût
l'émotion de se sentir demandée; j'avais exigé qu'elle pût peser la
valeur d'une parole d'amour,--le tout au grand scandale de ma
belle-mère.
--Mais, mon gendre, s'était-elle écriée, cela ne s'est jamais vu! C'est
monstrueux!
--Qu'est-ce qui est monstrueux? De laisser Suzanne juger par elle-même
de l'impression que lui fait celui qui sera son mari?
--On ne petit pas permettre aux jeunes filles de parler de ces choses-la
avec les hommes...
--Avant le mariage ou après?
Ma belle-mère m'eût envoyé au diable si cette expression vulgaire n'eût
pas choqué ses principes rigides. Mais je tins bon comme toujours.
Chacun a plus ou moins sa marotte. J'avais trouvé mon gendre moi;--par
malheur il ne voulait pas se marier, et décemment je ne pouvais pas
aller lui proposer ma fille.
C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, aimable bien élevé,
bon musicien, joli garçon;--bref, il avait tout pour plaire. Sa position
sociale était d'être, comme il le disait gentiment, avocat sans causes.
--Je serai riche un jour, disait-il, avec une bonne grâce parfaite, à
ceux qui lui demandaient la raison de son aversion pour le mariage; mais
je serai riche le plus tard possible, car tout mon bien me viendra d'une
vieille tante qui m'a élevé et que j'adore. Eh bien, je me marierai
quand je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas faire entrer «mes
espérances» au contrat, et actuellement personne ne me donnera sa fille
pour mes beaux yeux!
Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant de bonne humeur que
j'avais été prêt plus d'une fois à glisser sur le terrain des invites;
cet avocat sans causes gagnait sans s'en douter, à toute heure du jour,
le procès de la jeunesse et de la gaieté contre la sagesse mondaine.
Mais Suzanne qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le
considérait que comme un très-aimable baryton et je fus contraint de
renoncer à nommer Maurice Vernex mon gendre.
Ma belle-mère aussi avait trouvé son gendre, et plus heureuse que moi,
d'ailleurs secondée par le sujet lui-même elle parvint à le faire
agréer.
M. Paul de Lincy était le type du mari modèle, le mari en carton-pâte
que toutes les mères désireuses de «bien marier» leurs filles devraient
placer sur leur commode, sous un globe.
C'était un beau garçon de trente-deux ans, large d'épaules, quelque peu
ventru, mais guère, avec des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux
gris un peu bridés; grand chasseur devant l'Éternel, grand fumeur devant
tout le monde,--hormis les dames;--grand buveur, je l'appris plus tard,
dans le secret de son cabinet. Ce mari superbe possédait une belle
terre, patrimoine authentique de sa famille, avec un vrai château en
pierres de taille, entouré de vrais fossés où coassaient de vraies
grenouilles; bref, tout était vrai en lui et en ses appartenances.
--Il ne me plaît pas énormément, dis-je à ma belle-mère, qui me
détaillait tous ces avantages réels.
--Que vous faut-il de plus? rétorqua-t-elle avec sa vivacité accoutumée.
--Je ne sais... peut-être quelque chose de moins... Suzanne est si
mignonne, si frêle auprès de ce gros garçon... j'ai peur qu'il ne la
casse en lui serrant la main.
Ma belle-mère haussa les épaules.
--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle, prétendent que les femmes
seules ont le privilège des fantaisies romanesques! Enfin,
l'autorisez-vous, ce gros garçon, à faire sa cour à Suzanne?
--Laissez-moi prendre mes informations, dis-je, pour gagner du temps.
--Allez, allez, prenez tout ce que vous voudrez. Je sais à quoi m'en
tenir, répondit madame Gauthier d'un air de triomphe.
Je m'en fus secrètement sous un faux nom au château de Lincy; je fis un
métier indigne, car je subornai les domestiques, et je graissai la patte
aux aubergistes pour les faire parler. Tout le monde fut d'accord pour
louer le jeune châtelain. Il payait bien, n'avait point de dettes,
n'avait jamais amené de «demoiselles» au château; personne ne se
souvenait de l'avoir vu malade, et il fréquentait la meilleure société à
dix lieues à la ronde. Je revins fort penaud, et Suzanne me reprocha
amèrement d'avoir découché.
--Voilà papa qui se dérange, dit-elle d'un ton désabusé. Après dix-sept
années d'une vie exemplaire! Papa va dénicher des oeufs dans les
poulaillers, probablement? Où allons-nous!
Elle levait les bras d'une façon si comique que ma disposition fâcheuse
n'y put tenir.
--Que dis-tu de M. de Lincy? lui demandai-je sans précautions oratoires.
--Je n'en dis rien du tout, fit-elle les yeux baissés.
--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?
--Je n'en pense pas grand'chose. Est-ce que les demoiselles ont le droit
de penser quelque chose sur le compte des messieurs? répondit-elle avec
cette drôlerie qui la rendait si amusante.
--Quand les messieurs ont l'intention de les demander en mariage,
répliquai-je, je crois que les demoiselles peuvent se permettre de les
juger.
Suzanne ne répondit pas, et je vis que ma belle-mère avait agi sur elle
pendant mon absence.
M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai à faire sa cour. J'en
avais autorisé bien d'autres, que le vent avait emportés; j'espérais
qu'il en serait de même pour celui-ci... Hélas! ma belle-mère était plus
forte que moi à ce jeu-là! Et puis il n'était pas bête, ce gros garçon,
comme je l'appelais en dedans de moi-même avec dédain; il amusait
Suzanne, il la faisait rire. Ils étaient entrés facilement dans la
familiarité de bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble. Il voulait
plaire, et il plaisait.
J'étais perplexe. Il ne me plaisait pas à moi; je le trouvais grossier,
sans avoir pourtant rien à lui reprocher; cette grossièreté venait du
fond, car certes elle n'était pas à la surface. Peut-être aurais-je tout
rompu si une série de crises ne m'avait fort abattu. Pendant deux ou
trois jours, je crus que la fin était venue et que j'allais mourir sans
avoir établi Suzanne. Cette crainte et les instances de ma belle-mère me
décidèrent. Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne elle-même,
et je l'interrogeai.
--Te plaît-il? lui demandai-je le coeur serré.
--Mais oui; il est très-gentil, très-amusant.
--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui?
--Je crois que oui, père, répondit Suzanne en me regardant d'un air
candide.
--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage? repris-je hésitant.
Elle me regardait toujours.
--Mais oui, père, répondit-elle; c'est la vie en commun avec quelqu'un
qu'on estime et qu'on aime...
Il y avait encore autre chose, mais je ne pouvais pas le lui dire:
devant l'innocence de ses yeux d'enfant, le père ne pouvait que se
taire. C'est la mère qui eût dû parler! La mère n'était pas là; Le père
fit un dernier effort.
--Es-tu sûre d'être heureuse avec lui?
Elle fit un signe affirmatif.
--Personne ne te plaît davantage? ajoutai-je honteux de cette
supposition.
Elle répondit avec sa candeur ordinaire:
--Si quelqu'un me plaisait davantage, c'est celui-là que j'épouserais.
Je poussai un soupir. Elle vint m'embrasser. Le lendemain, elle était
fiancée, et l'on commença la publication des bans.