XIV

Le moment était venu de conduire Suzanne dans le monde. Madame Gauthier

eût volontiers accepté cette corvée; mais je ne m'en rapportais qu'à moi

pour examiner les prétendants, et je tins à les accompagner partout

toutes les deux.

Malgré le peu de joie que me causait cette présentation dans notre

société frivole, je ne pus me défendre d'un mouvement très-vif d'orgueil

paternel lorsque pour la première fois je vis ma fille en costume de

bal. Fidèle à ses goûts d'enfance, elle avait voulu du blanc, rien que

du blanc sur toute sa charmante personne, et la guirlande de jasmin qui

serpentait dans ses cheveux, sur son corsage, tout autour, d'elle, était

bien l'emblème de sa vaporeuse et idéale beauté.

Mon seul regret fut que sa mère ne pût la voir telle qu'elle était ce

jour-là. Nous allâmes un peu partout où l'on peut mener les jeunes

filles. Au théâtre, au bal, au concert, Suzanne éblouissait grands et

petits par sa grâce séduisante et le charme ingénu qui se dégageait

d'elle. En moins de trois mois, il se présenta dix-sept prétendants, qui

tous furent évincés, par ma belle-mère, par moi ou par Suzanne

elle-même.

J'étais bien résolu à ne me laisser influencer par aucune considération

matérielle. Si le choix de ma fille s'était porté sur un artiste, pauvre

et inconnu, mais doué de facultés productrices, un de ceux qui sont

créés pour grandir et se perfectionner, j'aurais donné mon consentement

sans hésiter. Mais, bien entendu, la sagesse bourgeoise qui dort au fond

du coeur des pères aurait préféré un gendre mieux posé, plus riche,

mieux apparenté.

Suzanne allait et venait au milieu de ces nouvelles impressions avec la

même aisance que, tout enfant, elle avait déployée à son cours

d'histoire. Je laissais à tous les prétendants acceptables le loisir de

faire eux-mêmes leur demande, et c'était, jusqu'alors Suzanne elle-même

qui s'était chargée de les évincer. J'avais voulu qu'elle connût

l'émotion de se sentir demandée; j'avais exigé qu'elle pût peser la

valeur d'une parole d'amour,--le tout au grand scandale de ma

belle-mère.

--Mais, mon gendre, s'était-elle écriée, cela ne s'est jamais vu! C'est

monstrueux!

--Qu'est-ce qui est monstrueux? De laisser Suzanne juger par elle-même

de l'impression que lui fait celui qui sera son mari?

--On ne petit pas permettre aux jeunes filles de parler de ces choses-la

avec les hommes...

--Avant le mariage ou après?

Ma belle-mère m'eût envoyé au diable si cette expression vulgaire n'eût

pas choqué ses principes rigides. Mais je tins bon comme toujours.

Chacun a plus ou moins sa marotte. J'avais trouvé mon gendre moi;--par

malheur il ne voulait pas se marier, et décemment je ne pouvais pas

aller lui proposer ma fille.

C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, aimable bien élevé,

bon musicien, joli garçon;--bref, il avait tout pour plaire. Sa position

sociale était d'être, comme il le disait gentiment, avocat sans causes.

--Je serai riche un jour, disait-il, avec une bonne grâce parfaite, à

ceux qui lui demandaient la raison de son aversion pour le mariage; mais

je serai riche le plus tard possible, car tout mon bien me viendra d'une

vieille tante qui m'a élevé et que j'adore. Eh bien, je me marierai

quand je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas faire entrer «mes

espérances» au contrat, et actuellement personne ne me donnera sa fille

pour mes beaux yeux!

Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant de bonne humeur que

j'avais été prêt plus d'une fois à glisser sur le terrain des invites;

cet avocat sans causes gagnait sans s'en douter, à toute heure du jour,

le procès de la jeunesse et de la gaieté contre la sagesse mondaine.

Mais Suzanne qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le

considérait que comme un très-aimable baryton et je fus contraint de

renoncer à nommer Maurice Vernex mon gendre.

Ma belle-mère aussi avait trouvé son gendre, et plus heureuse que moi,

d'ailleurs secondée par le sujet lui-même elle parvint à le faire

agréer.

M. Paul de Lincy était le type du mari modèle, le mari en carton-pâte

que toutes les mères désireuses de «bien marier» leurs filles devraient

placer sur leur commode, sous un globe.

C'était un beau garçon de trente-deux ans, large d'épaules, quelque peu

ventru, mais guère, avec des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux

gris un peu bridés; grand chasseur devant l'Éternel, grand fumeur devant

tout le monde,--hormis les dames;--grand buveur, je l'appris plus tard,

dans le secret de son cabinet. Ce mari superbe possédait une belle

terre, patrimoine authentique de sa famille, avec un vrai château en

pierres de taille, entouré de vrais fossés où coassaient de vraies

grenouilles; bref, tout était vrai en lui et en ses appartenances.

--Il ne me plaît pas énormément, dis-je à ma belle-mère, qui me

détaillait tous ces avantages réels.

--Que vous faut-il de plus? rétorqua-t-elle avec sa vivacité accoutumée.

--Je ne sais... peut-être quelque chose de moins... Suzanne est si

mignonne, si frêle auprès de ce gros garçon... j'ai peur qu'il ne la

casse en lui serrant la main.

Ma belle-mère haussa les épaules.

--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle, prétendent que les femmes

seules ont le privilège des fantaisies romanesques! Enfin,

l'autorisez-vous, ce gros garçon, à faire sa cour à Suzanne?

--Laissez-moi prendre mes informations, dis-je, pour gagner du temps.

--Allez, allez, prenez tout ce que vous voudrez. Je sais à quoi m'en

tenir, répondit madame Gauthier d'un air de triomphe.

Je m'en fus secrètement sous un faux nom au château de Lincy; je fis un

métier indigne, car je subornai les domestiques, et je graissai la patte

aux aubergistes pour les faire parler. Tout le monde fut d'accord pour

louer le jeune châtelain. Il payait bien, n'avait point de dettes,

n'avait jamais amené de «demoiselles» au château; personne ne se

souvenait de l'avoir vu malade, et il fréquentait la meilleure société à

dix lieues à la ronde. Je revins fort penaud, et Suzanne me reprocha

amèrement d'avoir découché.

--Voilà papa qui se dérange, dit-elle d'un ton désabusé. Après dix-sept

années d'une vie exemplaire! Papa va dénicher des oeufs dans les

poulaillers, probablement? Où allons-nous!

Elle levait les bras d'une façon si comique que ma disposition fâcheuse

n'y put tenir.

--Que dis-tu de M. de Lincy? lui demandai-je sans précautions oratoires.

--Je n'en dis rien du tout, fit-elle les yeux baissés.

--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?

--Je n'en pense pas grand'chose. Est-ce que les demoiselles ont le droit

de penser quelque chose sur le compte des messieurs? répondit-elle avec

cette drôlerie qui la rendait si amusante.

--Quand les messieurs ont l'intention de les demander en mariage,

répliquai-je, je crois que les demoiselles peuvent se permettre de les

juger.

Suzanne ne répondit pas, et je vis que ma belle-mère avait agi sur elle

pendant mon absence.

M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai à faire sa cour. J'en

avais autorisé bien d'autres, que le vent avait emportés; j'espérais

qu'il en serait de même pour celui-ci... Hélas! ma belle-mère était plus

forte que moi à ce jeu-là! Et puis il n'était pas bête, ce gros garçon,

comme je l'appelais en dedans de moi-même avec dédain; il amusait

Suzanne, il la faisait rire. Ils étaient entrés facilement dans la

familiarité de bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble. Il voulait

plaire, et il plaisait.

J'étais perplexe. Il ne me plaisait pas à moi; je le trouvais grossier,

sans avoir pourtant rien à lui reprocher; cette grossièreté venait du

fond, car certes elle n'était pas à la surface. Peut-être aurais-je tout

rompu si une série de crises ne m'avait fort abattu. Pendant deux ou

trois jours, je crus que la fin était venue et que j'allais mourir sans

avoir établi Suzanne. Cette crainte et les instances de ma belle-mère me

décidèrent. Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne elle-même,

et je l'interrogeai.

--Te plaît-il? lui demandai-je le coeur serré.

--Mais oui; il est très-gentil, très-amusant.

--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui?

--Je crois que oui, père, répondit Suzanne en me regardant d'un air

candide.

--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage? repris-je hésitant.

Elle me regardait toujours.

--Mais oui, père, répondit-elle; c'est la vie en commun avec quelqu'un

qu'on estime et qu'on aime...

Il y avait encore autre chose, mais je ne pouvais pas le lui dire:

devant l'innocence de ses yeux d'enfant, le père ne pouvait que se

taire. C'est la mère qui eût dû parler! La mère n'était pas là; Le père

fit un dernier effort.

--Es-tu sûre d'être heureuse avec lui?

Elle fit un signe affirmatif.

--Personne ne te plaît davantage? ajoutai-je honteux de cette

supposition.

Elle répondit avec sa candeur ordinaire:

--Si quelqu'un me plaisait davantage, c'est celui-là que j'épouserais.

Je poussai un soupir. Elle vint m'embrasser. Le lendemain, elle était

fiancée, et l'on commença la publication des bans.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 18 / 47 题