Encore quatre ou cinq années de félicité à joindre au total de nos jours
heureux, puis les réalités de la vie commencèrent pour nous. Ma fièvre
nerveuse m'avait laissé de longs accès de faiblesse, d'inexplicables
lassitudes dont je ne m'étais jamais beaucoup effrayé; mais, vers
l'époque où Suzanne atteignait sa seizième année, j'éprouvai des
étouffements et des battements de coeur qui ne laissèrent pas que de me
donner des craintes sérieuses.
En cachette de ma fille, je me rendis chez notre ami le docteur, et je
le priai de me dire au juste ce qu'il en était.
--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intérêt que j'ai à connaître la
vérité; Suzanne n'a que moi,--car ma belle-rnère...
Il m'interrompit d'un geste de la main; il la connaissait, cette
excellente madame Gauthier, et savait aussi bien que moi ce que l'on
pouvait attendre d'elle.
--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je vous, promets la vérité,
toute la vérité, rien que la vérité, comme dans Jean Hiroux.
Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main qu'il posa sur la mienne
tremblait plus que de raison.
L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence qui me parut un arrêt
de mort. J'allais prévenir sa condamnation en la prononçant moi-même,
lorsqu'il m'arrêta du geste:
--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous croyez. C'est une maladie de
coeur en effet,--très-développée, j'en conviens; elle peut vous
foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser atteindre les limites de
l'extrême vieillesse. C'est une affaire de coïncidence, de hasards...
Pas d'émotions, vous savez?
Je fis un signe de tête affirmatif.
--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi cette recommandation?
Croyez-vous qu'on se prépare des émotions de gaieté de coeur?
--Eh! eh! dit-il, cela se voit, les femmes ne détestent pas ça... Pour
vous, je conviens que le précepte est inutile.
Il se tut, et je restai silencieux. J'avais craint pis que cela, mais le
danger existait toujours. Je fis un effort et posai une question vitale
que notre ami de vingt ans devait comprendre.
--Dois-je marier Suzanne? dis-je d'une voix que je sentais altérée.
--C'est dur! murmura le vieux médecin, une enfant à qui vous avez tout
sacrifié...
--Est-elle trop jeune?
--Hem! on attendrait encore bien une couple d'années!
--Vivrai-je autant que cela?
Il ne répondit pas d'abord, puis levant sur moi son honnête regard:
--Je n'en sais rien! répondit-il franchement.
--Croyez-vous qu'elle puisse se marier? est-elle assez bien portante
pour supporter les fatigues,--le coeur me manquait, je baissai la
voix,--et les chagrins du mariage?
--Elle est solide, Dieu merci! s'écria le docteur.
--C'est bien, mon ami, je vous remercie, dis-je en serrant la main de
mon vieux conseiller.
Je sortis navré.
Ce n'était rien de penser à ma solitude, à l'abandon de mon foyer, à
l'isolement de mes vieux jours... Mais elle, Suzanne, serait-elle
heureuse comme je l'avais juré à sa mère? Je revins au logis le coeur
plein de tristes pensées, et je les gardai pour moi.
Suzanne cependant devinait que je lui cachais quelque chose. J'avais si
rarement eu besoin de dissimuler avec elle, que j'étais malhabile. Elle
me câlina, me circonvint de cent manières, sans m'arracher mon triste
secret. A la fin, pourtant, pressé de toutes parts, je finis par lui
dire que je pensais à la marier.
--Me marier? fit-elle avec un cri d'effroi, déjà? pourquoi?
--Pour que, après moi, ma fille, tu aies un appui dans la vie.
--Après toi? fi le méchant père qui parle de choses défendues!
Elle couvrit mes yeux et mon front de tendres baisers et s'assit sur mes
genoux pour mieux m'embrasser.
--Regarde, lui dis-je en essayant de plaisanter, regarde comme je suis
vieux! J'ai des cheveux blancs.
--Quatre seulement! fit-elle, je les ai comptés!
--Et j'engraisse.
--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du tout, tu es toujours mon
svelte et élégant papa, que les dames admirent dans la rue. C'est que je
suis fière de toi, vois-tu! Allons, père, conviens que jamais tu ne
pourras me mettre au bras d'un mari qui vaille mon père!
--Mais, Suzanne, lui dis-je fort ému, je ne suis pas trempé dans le
Styx, moi, je n'ai pas pris de brevet d'immortalité!
Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que faire. Je lui dis des
folies sans nombre, mais je ne la consolai qu'à moitié. Cette nuit-là et
beaucoup d'autres, à l'heure où tout le monde dormait, j'entendis son
souffle contenu au seuil de la porte de ma chambre, toujours ouverte,
pour elle.
Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais paisiblement,--et plus
d'une fois, pendant un douloureux accès d'angoisse, je cachai ma tête
sous les draps pour lui épargner le chagrin d'entendre ma respiration
oppressée.
Je fis part à ma belle-mère du danger qui me menaçait, et je dois
convenir qu'elle fut parfaite. Elle mè promit de laisser à Suzanne toute
sa liberté d'action, si le malheur voulait qu'elle restât orpheline
avant que je lui eusse trouvé un mari, et je n'eus qu'à me louer de la
bonne volonté qu'elle apporta à me seconder dans la tâche difficile de
choisir cet époux.