XIII

Encore quatre ou cinq années de félicité à joindre au total de nos jours

heureux, puis les réalités de la vie commencèrent pour nous. Ma fièvre

nerveuse m'avait laissé de longs accès de faiblesse, d'inexplicables

lassitudes dont je ne m'étais jamais beaucoup effrayé; mais, vers

l'époque où Suzanne atteignait sa seizième année, j'éprouvai des

étouffements et des battements de coeur qui ne laissèrent pas que de me

donner des craintes sérieuses.

En cachette de ma fille, je me rendis chez notre ami le docteur, et je

le priai de me dire au juste ce qu'il en était.

--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intérêt que j'ai à connaître la

vérité; Suzanne n'a que moi,--car ma belle-rnère...

Il m'interrompit d'un geste de la main; il la connaissait, cette

excellente madame Gauthier, et savait aussi bien que moi ce que l'on

pouvait attendre d'elle.

--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je vous, promets la vérité,

toute la vérité, rien que la vérité, comme dans Jean Hiroux.

Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main qu'il posa sur la mienne

tremblait plus que de raison.

L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence qui me parut un arrêt

de mort. J'allais prévenir sa condamnation en la prononçant moi-même,

lorsqu'il m'arrêta du geste:

--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous croyez. C'est une maladie de

coeur en effet,--très-développée, j'en conviens; elle peut vous

foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser atteindre les limites de

l'extrême vieillesse. C'est une affaire de coïncidence, de hasards...

Pas d'émotions, vous savez?

Je fis un signe de tête affirmatif.

--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi cette recommandation?

Croyez-vous qu'on se prépare des émotions de gaieté de coeur?

--Eh! eh! dit-il, cela se voit, les femmes ne détestent pas ça... Pour

vous, je conviens que le précepte est inutile.

Il se tut, et je restai silencieux. J'avais craint pis que cela, mais le

danger existait toujours. Je fis un effort et posai une question vitale

que notre ami de vingt ans devait comprendre.

--Dois-je marier Suzanne? dis-je d'une voix que je sentais altérée.

--C'est dur! murmura le vieux médecin, une enfant à qui vous avez tout

sacrifié...

--Est-elle trop jeune?

--Hem! on attendrait encore bien une couple d'années!

--Vivrai-je autant que cela?

Il ne répondit pas d'abord, puis levant sur moi son honnête regard:

--Je n'en sais rien! répondit-il franchement.

--Croyez-vous qu'elle puisse se marier? est-elle assez bien portante

pour supporter les fatigues,--le coeur me manquait, je baissai la

voix,--et les chagrins du mariage?

--Elle est solide, Dieu merci! s'écria le docteur.

--C'est bien, mon ami, je vous remercie, dis-je en serrant la main de

mon vieux conseiller.

Je sortis navré.

Ce n'était rien de penser à ma solitude, à l'abandon de mon foyer, à

l'isolement de mes vieux jours... Mais elle, Suzanne, serait-elle

heureuse comme je l'avais juré à sa mère? Je revins au logis le coeur

plein de tristes pensées, et je les gardai pour moi.

Suzanne cependant devinait que je lui cachais quelque chose. J'avais si

rarement eu besoin de dissimuler avec elle, que j'étais malhabile. Elle

me câlina, me circonvint de cent manières, sans m'arracher mon triste

secret. A la fin, pourtant, pressé de toutes parts, je finis par lui

dire que je pensais à la marier.

--Me marier? fit-elle avec un cri d'effroi, déjà? pourquoi?

--Pour que, après moi, ma fille, tu aies un appui dans la vie.

--Après toi? fi le méchant père qui parle de choses défendues!

Elle couvrit mes yeux et mon front de tendres baisers et s'assit sur mes

genoux pour mieux m'embrasser.

--Regarde, lui dis-je en essayant de plaisanter, regarde comme je suis

vieux! J'ai des cheveux blancs.

--Quatre seulement! fit-elle, je les ai comptés!

--Et j'engraisse.

--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du tout, tu es toujours mon

svelte et élégant papa, que les dames admirent dans la rue. C'est que je

suis fière de toi, vois-tu! Allons, père, conviens que jamais tu ne

pourras me mettre au bras d'un mari qui vaille mon père!

--Mais, Suzanne, lui dis-je fort ému, je ne suis pas trempé dans le

Styx, moi, je n'ai pas pris de brevet d'immortalité!

Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que faire. Je lui dis des

folies sans nombre, mais je ne la consolai qu'à moitié. Cette nuit-là et

beaucoup d'autres, à l'heure où tout le monde dormait, j'entendis son

souffle contenu au seuil de la porte de ma chambre, toujours ouverte,

pour elle.

Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais paisiblement,--et plus

d'une fois, pendant un douloureux accès d'angoisse, je cachai ma tête

sous les draps pour lui épargner le chagrin d'entendre ma respiration

oppressée.

Je fis part à ma belle-mère du danger qui me menaçait, et je dois

convenir qu'elle fut parfaite. Elle mè promit de laisser à Suzanne toute

sa liberté d'action, si le malheur voulait qu'elle restât orpheline

avant que je lui eusse trouvé un mari, et je n'eus qu'à me louer de la

bonne volonté qu'elle apporta à me seconder dans la tâche difficile de

choisir cet époux.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 17 / 47 题