XII

L'été qui suivit la première communion de Suzanne a pris date dans nos

meilleurs souvenirs, et pourtant ce fut un des plus éprouvés de ma vie.

A peine étions-nous installés à la campagne, que je tombai malade.

Je crus d'abord ce malaise sans gravité, mais tout à coup il s'accentua

de telle façon que je fus contraint de me mettre au lit: et le médecin

de la petite ville voisine constata l'invasion d'une fièvre nerveuse.

Le danger ne se montra jamais très-sérieux, grâce à ma robuste

constitution; à peine pendant deux ou trois jours la maison fut-elle

alarmée; mais la convalescence se prolongea beaucoup, et c'est cette

convalescence qui fit notre félicité à tous les deux.

Suzanne s'entendait à tout. Qui lui avait appris à doser une limonade, à

mesurer la lumière d'une lampe, à ouvrir et fermer les fenêtres juste un

moment avant que j'en eusse pressenti le désir? Je l'ignore. Peut-être

était-ce un instinct héréditaire, car jamais personne n'avait su comme

sa mère apporter la paix et la confiance dans une maison de malade.

Quelle joie pour moi, encore faible et impressionnable, de sentir,

plutôt que d'entendre ce pas léger comme le vol d'un papillon, aller et

venir ça et là, mettant de l'ordre et de l'harmonie partout; de voir

cette main agile, encore potelée et déjà fine, ranger les plis du

rideau, donner de la grâce à ma couverture, ou porter délicatement un

bouillon dans le bol d'argent! Elle goûtait le bouillon de ses lèvres

roses, soufflait dessus quand il était trop chaud, et il me semblait que

son souffle enfantin passait dans mes veines avec la force et la vie

renouvelées.

--C'est toi qui es mon enfant, me disait-elle à tout moment. Sois bien

sage, et ne défais pas ta couverture!

Elle me lisait de longs passages de mes auteurs favoris, des nôtres,

devrais-je dire, car nous avions tout mis en commun: je goûtais ses

récits de voyages, et elle appréciait les passages choisis de mon vieux

Montaigne. Loin de professer l'horreur conventionnelle pour les ouvrages

qui pouvaient ouvrir son esprit à des questions qu'on interdit aux

jeunes filles, je m'efforçais par une pente insensiblement graduée de

lui faire comprendre combien le mariage est chose sérieuse et

irrévocable, combien l'amour est respectable et sacré, quels droits et

quels devoirs la loi donne à la femme... elle comprenait tout et

s'assimilait lentement, sans curiosité, les idées de mariage et de

maternité. Pourquoi eut-elle été curieuse? Elle ne savait pas qu'il y

eût quelque chose à cacher!

L'amour pour elle, c'était mon union avec sa mère: le bonheur complet,

réalisable sur la terre, de vivre avec un compagnon aimé, auquel on dit

tout, qu'on associe à toutes ses pensées, à tous ses actes, près duquel

on dort, pour ne pas le quitter même pendant le repos; d'élever

ensemble, avec les mêmes fatigues et la même tendresse, les enfants qui

doivent vous remplacer dans la société... Elle me fit raconter mille

fois ses premières années, les soins qu'elle nous avait coûté, comment

sa mère était morte après l'avoir sauvée; et je sentais bien que ces

récits pénétraient dans son âme, pour y affermir le respect de la foi

conjugale et de l'amour permis. Quant à l'autre, celui qui n'est pas

permis, elle n'en soupçonnait pas l'existence.

Je recouvrai peu à peu la santé; appuyé sur son épaule, car elle

grandissait très-rapidement, je pus faire le tour du parterre, puis du

parc; nous allâmes nous asseoir au bord de son ruisseau, qui lui avait

paru si grand jadis, et qu'aujourd'hui elle franchissait d'un bond comme

une jeune amazone. Nous visitâmes ensuite le pays dans un petit panier

traîné par un poney très-doux qu'elle conduisait elle-même, et toujours

ensemble, heureux de ne pas nous quitter, nous vécûmes dans un cercle

enchanté.

--Tu es toute ta mère! lui dis-je un soir, touché jusqu'aux larmes

pendant que, penchée sur moi, elle cherchait la page dans mon livre pour

épargner un peu de fatigue à mes yeux vieillis.

Suzanne me regarda soudain; ses yeux bleus pleins de tendresse, de bonne

volonté, de douceur soumise, débordèrent de larmes pressées, et elle se

laissa glisser à genoux sur le tapis.

--Qu'as-tu? lui dis-je étonné, en la serrant dans mes bras.

--Tu ne m'en veux donc pas, mon père chéri? me dit-elle. Tu ne m'en veux

donc pas d'avoir fait mourir maman à la peine?

--Quelle idée! ma Suzanne, mon enfant; d'où te vient cette pensée

cruelle?

--C'est que, vois-tu, dit-elle en essuyant ses larmes qui coulaient

malgré elle, j'ai pensé bien des fois que c'est ma faute si elle était

morte, et je te trouvais si bon de ne pas m'en vouloir, de ne me l'avoir

jamais reproché!....

--Reproché! ma Suzanne, mais tu l'as remplacée; mais, grâce à toi, je ne

me suis jamais senti seul! Oui, tu es bien la vraie fille de ta mère!

Nous mêlâmes nos pleurs, je ne rougis pas de le dire.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 16 / 47 题