Ceci n'était que le commencement. Restait le véritable travail, la mise
en oeuvre des documents recueillis dans ce précieux portefeuille. Avec
la conscience qui présidait à nos actions, le soir venu, j'installai
Suzanne devant mes notes, et je lui dis de faire le résumé,--ce qu'on
appelle l'analyse,--de l'instruction qu'elle avait entendue. De mon
côté, je pris un journal, et je m'absorbai dans la politique.
Au bout d'un quart d'heure, n'entendant pas la plume grincer sur le
papier, je levai les yeux. Suzanne avait fourré ses dix doigts dans
l'épaisseur de sa chevelure blonde et frisottée, de sorte qu'elle
m'apparaissait au sein d'un nimbe vaporeux. Son front blanc était plissé
par la méditation; ses deux coudes, arc-boutés sur la table,
soutenaient, comme Atlas, le poids de ce jeune cerveau. Elle présentait
l'image du labeur obstiné et infructueux.
--Eh bien? fis-je en déposant mon journal.
--Je n'y comprends rien! fit-elle d'un air désespéré, mais avec son
énergie habituelle.
--Rien?
--Pas grand'chose. Ce matin, pendant l'instruction, il me semblait avoir
compris, mais à présent voilà de grands mots, des belles phrases. Je ne
pourrai jamais sortir de là.
Je pris le cahier de notes;--Suzanne avait raison, elle ne sortirait
jamais de là. Ce genre de travail n'est pas de ceux que peuvent exécuter
des intelligences de onze à quatorze ans; il faut être rompu aux
difficultés de l'analyse et du compte rendu pour discerner dans un
discours les points qui méritent d'être notés et ceux qui ne sont que du
développement.
--Passe-moi tes notes, dis-je à Suzanne. Elle obéit et vint s'asseoir
près de moi, un bras sur mon épaule, poursuivre mon travail; mais, après
un examen attentif, je ne travaillai pas, et j'envoyai Suzanne se
coucher.
Le lendemain, j'allai trouver madame Gauthier.
--Est-il très-nécessaire, lui dis-je sans préambule, que Suzanne fasse
des analyses?
--Certainement, répondit-elle, cela va de soi.
--A quel point de vue envisagez-vous cette corvée comme une nécessité?
--Tout le monde en fait,--vous ne voudriez pas placer votre fille
au-dessous du niveau le plus ordinaire?
Je méditai un instant. La nécessité de placer ma Suzanne au même niveau
que les jeunes filles du catéchisme ne m'apparaissait pas comme
très-évidente;--d'un autre côté, j'étais résolu, ai-je dit, à ne lui
créer, en ce qui dépendait de mon initiative, aucun obstacle futur dans
la vie...
--Comment font les autres petites filles? demandai-je à ma belle-mère.
Elle ne répondit pas tout de suite; j'entrevis un filet de lumière.
--Si vous faisiez, ses analyses, ma chère mère? lui glissai-je
insidieusement.
--Et vous, mon gendre, pourquoi ne les feriez-vous pas? riposta madame
Gauthier avec cette verdeur qui la rendait si redoutable.
--Moi? m'écriai-je, mais, moi, je ne suis pas convaincu...
--Eh bien! cela vous convaincra peut-être.
Je n'étais pas enchanté; cependant, ne voyant guère d'autre moyen de
trancher la difficulté, je finis par acquiescer. Mais je voulus en
échange avoir le coeur net de mes doutes:
--Alors, ce sont les mamans ou les papas qui font ces belles analyses
que tout le monde admire?
--Évidemment! murmura ma belle-mère en haussant les épaules.
--Et ces messieurs les catéchistes l'ignorent? Ma belle-mère me tourna
le dos, ce qui était son argument sans réplique. Fier de mon avantage,
je poursuivis:
--S'ils l'ignorent, c'est eux que l'on trompe;--mais s'ils ne
l'ignorent pas, c'est le cas de demander: qui trompe-t-on ici? Et la
vérité, première base de la foi, et l'honneur, et la loyauté, qu'en
faisons-nous en tout ceci?
--Voulez-vous que je vous dise, mon gendre? repartit ma belle-mère en
tournant vers moi son visage irrité; vous devriez vous faire protestant.
Et elle me quitta, enchantée de sa sortie.
Je fis les analyses de Suzanne, qui les recopia de sa plus belle
écriture sur du papier vélin, orné de filets d'or; c'était la mode cette
année-là pour les analyses de catéchisme; et je dois avouer, pour la
plus grande gloire de la religion, que nous obtînmes le cachet d'honneur
tout le long de l'année. Voilà où devaient me conduire mes études
universitaires! C'est pour cela que j'avais obtenu mes diplômes, hélas!
Suzanne eut beaucoup de peine à accepter la convention. Elle ne voulait
absolument pas signer un travail qu'elle n'avait pas fait. Je l'engageai
à causer avec ses petites compagnes, et elle obtint facilement des
aveux. Personne ne se cachait d'en agir ainsi.
--Tout de même, papa, me dit cette puritaine, c'est joliment malhonnête
de signer ce qu'on n'a pas fait. Ce n'est pas seulement un mensonge,
c'est un abus de confiance!
--Oh! les grands mots! mademoiselle Suzon, vous êtes une petite
révolutionnaire.
--Et puis, c'est pour tromper le bon Dieu, ce qu'on en fait! Que c'est
vilain!
Je ne veux pas raconter ici les événements et les orages de ces six
mois. Suzanne voulait tout comprendre, tout expliquer; sa conscience
droite n'admettait ni les atermoiements, ni les subtilités, et, pour en
arriver à nos fins, ma belle-mère et moi, nous eûmes parfois besoin de
recourir à notre autorité.
--J'aime bien le bon Dieu, disait cette révoltée, mais ce qu'on nous
enseigne est aussi par trop absurde!
Le grand jour arriva; cependant Suzanne n'avait accepté de son
instruction religieuse que le côte du sentiment, mais là elle s'était
donnée tout entière. Elle n'avait pas ce qu'on appelle la foi, mais elle
avait l'amour. Je craignis que le catéchisme n'eût outrepassé les
limites de ce qui est sain et raisonnable. Les trois jours de la
retraite l'avaient laissée brisée et comme anéantie.
Le jour de la première communion lui donna une fièvre mystique dont je
me serais assurément bien passé. Je n'entravai en rien cependant cet
élan de ferveur, persuadé qu'en changeant de milieu, Suzanne
redeviendrait ce qu'elle était, une petite femme très-raisonnable,
quoique très-enthousiaste. Mon attente ne fut pas trompée, si bien qu'un
beau jour, conclusion peu logique de ses six mois de catéchisme, je
m'aperçus que c'était elle qui commandait le dîner.
--C'est que je ne suis plus une enfant, maintenant! me dit-elle d'un air
si grave, que je ne pus m'empêcher de lui rire au nez.
Tout n'était pas perdu; au catéchisme, elle avait appris à s'asseoir, à
marcher, à saluer comme une coquette consommée. Madame Gauthier fut
enchantée, et moi aussi. Mais quand il fut question du catéchisme de
persévérance, je refusai net, et Suzanne ne m'en parla jamais. Je crois
bien que la question des analyses fut pour quelque chose dans son
silence.