IX

A Paris, nous retrouvâmes nos habitudes, y compris les dîners du jeudi,

qui étaient devenus pour ma belle-mère un puissant dérivatif à ses

ennuis; mais je dois à la vérité de reconnaître que je n'y rencontrai

plus rien qui de près ou de loin ressemblât à mademoiselle de Haags.

Ma belle-mère essaya encore de me battre en brèche au sujet de

l'éducation de Suzanne, et, sur un point, elle obtint gain de cause.

--Cette petite ne sera jamais de force à tenir sa place dans un salon,

si vous ne lui laissez pas voir un peu les autres! Puisque vous ne

voulez pas la mettre en pension, laissez-moi au moins la conduire à un

cours de n'importe quoi, me dit un jour madame Gauthier.

--Vous avez mille fois raison, chère mère, répondis-je aussitôt. Dès

demain, je conduirai Suzanne à un cours d'histoire.

--Vous-même?

--Sans doute. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire?

--Vous ferez une drôle de figure au milieu des ouvrages d'aiguille de

ces dames, je vous en préviens, mon gendre. Enfin, c'est vous qui

l'aurez voulu. Pourquoi ne voulez-vous pas me confier Suzanne? Avez-vous

peur que je ne l'induise en tentation?

--Précisément, chère mère, en tentation de ces charmantes mondanités

sans lesquelles nous sommes si heureux.

Madame Gauthier haussa les épaules et me tourna le dos. Je crois même

qu'entre ses dents elle m'appela Iroquois. Mais j'étais sourd à de

telles appréciations.

Suzanne ne témoigna pas un empressement bien vif à l'idée d'aller au

cours; à son hésitation, je dirais presque sa répugnance, je compris que

ma belle-mère avait eu raison, et qu'il était temps de façonner cette

jeune intelligence au monde qui devait être son milieu.

Je n'oublierai jamais l'impression étrange de frayeur et de gêne que

j'éprouvai pour elle et comme elle, en la voyant traverser la salle des

cours pour gagner son rang. Elle avait huit ans et paraissait grande

pour son âge, grâce à la finesse de ses attachés et à l'élégance de sa

taille. Toute vêtue de blanc,--elle et moi nous affectionnions cette

couleur,--elle avait l'air d'un flocon de laine tombé de quelque toison.

Je restai au fond de la salle, tremblant, oui, tremblant, je l'avoue, de

la peur qu'elle ne fit quelque gaucherie, qu'elle ne parût ridicule; à

l'idée de la voir traverser ces rangées de chaises, il me semblait

prendre mes propres jambes dans un dédale de pieds et de barreaux. Bah!

Suzanne semblait née dans une salle de cours. Toute rouge de confusion,

mais parfaitement sûre d'elle-même, à peine assise, elle se retourna et

m'envoya le plus joli sourire qui eût jamais épanoui son petit museau.

--Il y a un Dieu pour les petites filles, pensai-je, et certes ce n'est

pas le même que pour les petits gardons,--car un garçon se fût jeté par

terre vingt fois avant d'arriver, et, une fois assis, n'eût plus songé

qu'à dévorer sa honte! Une ou deux voix féminines me tirèrent de cette

méditation:

--C'est votre fille, monsieur?--Quelle jolie enfant!--Quel âge a-t-elle?

La grâce de Suzanne avait brisé la glace, et toutes les mères voulaient

la connaître. Je crois que la vue de Pierre, en livrée dans

l'antichambre, et le piétinement de nos chevaux dans la cour, entraient

pour quelque peu dans cette sympathie... mais chut! il ne faut pas

médire,--surtout des femmes du monde! Si elles allaient me rendre la

pareille!

Suzanne s'accoutuma peu à peu à l'épreuve de l'examen public; les

premières fois qu'elle eut à répondre, elle cherchait ses réponses sur

mon visage, et l'encouragement de mes regards lui donnait la force de

vaincre sa timidité. Mais ceci fut pris en mauvaise part. Quelques dames

soupçonneuses s'imaginèrent que je lui soufflais les réponses, je m'en

aperçus à la froideur qu'on me témoigna les jours suivants; grâce à mon

sexe, j'avais eu assez de peine à me faire tolérer pourtant!--j'étais le

loup dans la bergerie,--et voilà que ce loup soufflait sa fille, comme

un vulgaire camarade d'école! J'aurais volontiers protesté de mon

innocence, mais à quoi bon? J'expliquai de mon mieux à Suzanne la

nécessité de ne pas me regarder pendant les leçons, et je l'informai,

pour plus de sûreté, que dorénavant je resterais en arrière à une place

où ma complète honnêteté ne pourrait pas être soupçonnée.

--Mais, papa, me dit Suzanne, qui m'écoutait avec beaucoup d'attention,

ce serait très-mal si tu me soufflais?

--Certainement, mon enfant.

--Alors, pourquoi ces dames pensent-elles que tu fais une chose

très-mal?

--Parce que...

Ma sagesse se trouvait ici prise en défaut. Fallait-il expliquer à

Suzanne que ces dames soufflaient probablement leurs filles en semblable

circonstance, ou bien fallait-il me rejeter sur la faiblesse humaine en

général? J'essayai de faire un peu de philosophie très-vague, mais

l'esprit net et réfléchi de ma fille ne s'accommodait point de mes

périphrases. Elle devint soucieuse et finit par me dire:

--Tout ce que je comprends, c'est que tu ne fais rien de mal, moi non

plus, et qu'on nous accuse injustement. C'est très-vilain, et ces dames

sont méchantes.

Ah! petite logique implacable de l'enfance! Madame Gauthier avait bien

raison de le dire: il était grand temps d'accoutumer Suzanne au monde,

car plus tard elle l'eût tout bonnement pris en haine.

Elle eut beaucoup de peine à surmonter ce premier plongeon dans les

épines de la société, et sa petite conscience d'enfant honnête en saigna

longtemps. Elle éprouvait une certaine méfiance envers les personnes

étrangères qui la caressaient, se souvenant toujours que des étrangères,

tout aussi aimables, nous avaient accusés, elle et moi, de ce que, dans

son honnête petite âme, elle n'était pas loin de considérer comme une

infamie. Cependant, elle finit par s'accoutumer à ces formes polies, qui

cachent tant de choses, et je fus souvent étonné de l'indifférence

gracieuse avec laquelle elle accueillait les éloges.

--Pourquoi as-tu l'air si peu contente d'être complimentée? lui dis-je

un jour qu'elle avait remporté un véritable succès. Est-ce que cela ne

te fait pas plaisir?

--Ce qui me fait plaisir, dit-elle de l'air d'une petite Minerve

enjuponnée, c'est que j'aie bien répondu, et que tu en sois content;

mais pour les compliments, je m'en moque!

Si ma belle-mère l'avait entendue, quelle semonce pour moi! Car, lorsque

Suzanne commettait quelque bévue, c'est moi qui étais grondé.

--Comment, mademoiselle Suzon, vous vous en moquez? Quelle expression

vulgaire!

Nous étions dans la voiture, et il faisait nuit.

--Oui, je m'en moque, répéta-t-elle en sautant sur mes genoux pour

m'embrasser. Je me soucie de tout ce monde comme d'un pruneau (elle

n'aimait pas les pruneaux)--parce qu'ils mentent tous les uns plus que

les autres.

J'étais confondu! Où avait-elle été pêcher cela? Je le lui demandai, et,

parmi une pluie de baisers, je recueillis des maximes dans le genre de

celles-ci:

--Ce sont tous des menteurs,--les dames surtout, et les petites filles

aussi, elles n'aiment que les beaux habits,--et ça leur est bien égal de

ne pas savoir leur leçon,--pourvu qu'on ne la leur demande pas! Et

voilà!

Elle rebondit à sa place et s'enfonça carrément dans son coin, le nez en

l'air, avec l'expression d'un sage qui rêve.

J'étais confondu. Il m'avait fallu arriver à trente ans pour pénétrer

ces vérités fondamentales, bases de notre société, et Suzanne à huit ans

n'avait plus d'illusions! Il est vrai que jusqu'alors je n'avais jamais

assisté à un cours pour les demoiselles.

En voyant combien cette philosophie était claire et facile, et surtout

avec quelle désinvolture Suzanne se l'appropriait, je bénis de plus en

plus la pensée de ma belle-mère. En effet, il est bon de s'accoutumer à

ce monde dans lequel nous sommes appelés à vivre, mais c'est un peu

comme on s'habitue à l'hydrothérapie, non sans claquer des dents, et

grommeler à part soi ou tout haut.

X

Trois années s'écoulèrent à peu près de la même façon; j'avais varié les

cours; Suzanne s'y était faite de tout point, et à l'heure dite, elle

venait me prendre dans mon cabinet. La voiture, attelée par ses ordres,

nous attendait en bas, les cahiers et les livres étaient prêts dans un

portefeuille de ministre, gros comme elle, qu'elle passait sous son bras

avec l'aisance d'un vieux diplomate. J'étais émerveillé de toute cette

prévoyance, mais je me gardais bien de le témoigner, car Suzanne avait

cela de commun avec les autres enfants que les éloges la rendaient

gauche et sotte. Je me contentai donc de lui laisser faire tout ce

qu'elle voulait,--et je n'eus qu'à m'en applaudir.

Je la voyais passer et repasser dans la maison, avec sa grâce mutine,

chantonnant quelque chanson sans paroles qu'elle se composait pour

elle-même, et qui me charmait; elle jouait du piano, pas très-bien, car

les difficultés du mécanisme l'ennuyaient, mais elle voulait en jouer

quand même, afin de s'accompagner elle-même, quand elle pourrait chanter

pour tout de bon. Suzanne était de la race des oiseaux, elle en avait

l'activité silencieuse et la voix limpide; nous vivions toujours

ensemble, jamais lassés l'un de l'autre, et véritablement heureux.

Madame Gauthier, qui n'oubliait rien, me retint un jeudi soir, au moment

où je prenais mon chapeau.

--Et cette première communion, me dit-elle, quand la ferons-nous?

--Quand vous voudrez, répondis-je; tout de suite, si vous voulez.

--Comme vous y allez, mon gendre! On voit bien que vous n'êtes qu'un

impur mécréant. Il nous faut, avant tout, deux ans de catéchisme.

Dans mon effroi, je déposai mon chapeau.

--Deux ans! Seigneur mon Dieu! Et où les prendrons-nous?

--Comment où? Cette année et l'année prochaine, ne vous déplaise!

--Oh non! pour cela non! Voyons, ma chère mère,--c'est à vous que je

pourrais reprocher de plaisanter avec un sujet si sérieux. Comment s'y

prend-on pour éviter deux ans de catéchisme? Car vous savez très-bien

que j'irai aussi.

--Cela vous fera grand bien, païen que vous êtes.

--Non, cela me ferait beaucoup de mal, car je mourrais avant la fin; il

est vrai que probablement, étant en état de grâce, j'irais tout droit en

paradis, mais ce serait pour moi une triste consolation. Comment fait-on

pour réduire ces deux années à leur plus simple expression?

Madame Gauthier me jeta un regard investigateur, puis, revenant à

l'examen de ses manchettes:

--On va trouver l'archevêque.

--Ah! et puis?

--Et puis, on lui demande une dispense.

--Fort bien, et puis?

--On l'obtient.

--Parfait. Qu'est-ce que cela coûte?

--Cela ne coûte rien du tout, dit ma belle-mère en me regardant d'un air

de défi.

Je m'inclinai avec respect.

--Alors, fis-je observer, pourquoi tout le monde ne demande-t-il pas des

dispenses?

--Tout le monde n'est pas aussi mauvais chrétien que vous! grommela

madame Gauthier.

Je m'inclinai derechef, mais pour la remercier.

--Mais encore, cette grande perte de temps, si onéreuse pour les parents

pauvres...

--Pour les parents pauvres on peut n'exiger qu'un an.

--Ah! Et les parents riches peuvent avoir une dispense? De combien?

Ma belle-mère me tourna le dos. C'était son argument quand elle n'avait

pas envie de répondre.

--Et que faut-il, ma chère mère, pour obtenir cette dispense? repris-je

avec une douceur angélique.

--Il faut que l'enfant sache son petit catéchisme, et elle pourra faire

sa première communion dans six mois.

--Eh bien, ma chère mère, je vous charge d'apprendre à Suzanne son

catéchisme dans le plus bref délai, et, quand elle le saura, de demander

la dispense. Vous ne direz plus, au moins, que je refuse de vous confier

ma fille.

Madame Gauthier me jeta un regard composé de deux parties de

reconnaissance et huit de reproche, mais le mélange était fort bien

fait.

--Et, s'il n'y a pas d'indiscrétion, chère mère, quel motif

alléguerez-vous pour votre demande de dispense?

--Je dirai, proféra ma belle-mère d'un air bourru, que si l'enfant n'a

pas en elle et promptement les germes d'une religion solide, votre

exemple la pervertira!

--Fort bien, chère mère. Je suis heureux de voir que les brebis galeuses

ont la meilleure part au pâturage.

Le lendemain, après le déjeuner, j'appelai mon domestique:

--Pierre, allez acheter un petit catéchisme, tout de suite.

Pierre disparut effaré, mais il revint au bout d'.un temps assez court,

avec le livre demandé.

--Vois-tu, Suzanne, dis-je à ma fille, tu vas apprendre cela par

demandes et réponses, le plus vite possible, et tu le répéteras à ta

grand'mère.

--Par coeur?

--Oui.

--Et si je ne comprends pas?

--Ça ne fait rien, on te l'expliquera plus tard.

Suzanne obéit et se mit dans un coin avec son livre. De temps en temps,

elle me regardait avec étonnement, mais elle apprit tout jusqu'au bout

et le répéta sans broncher.

Huit jours après, nous avions la dispense.

Jusque-là tout avait marché à souhait, mais les difficultés de

l'entreprise se présentèrent bientôt. Le jeudi qui suivit l'admission de

Suzanne parmi les néophytes, madame Gauthier arriva dès neuf heures du

matin, avec un joli portefeuille en cuir de Russie, fleurant comme baume

et tout neuf, copieusement garni de papier et de crayons.

--Quel bon vent vous amène, chère mère? lui dis-je avec la grâce que

j'apportais toujours dans nos relations.

--N'est-ce pas jeudi aujourd'hui? me répondit-elle de l'air le plus

naturel.

--Sans doute.

--Eh bien! je viens chercher Suzanne, pour la conduire au catéchisme.

--Que c'est aimable à vous! Et ce petit meuble, à quel usage le

destinez-vous? dis-je en désignant le portefeuille.

--C'est pour prendre les notes, afin de faire les analyses.

--Ah! c'est fort bien pensé! Eh bien, quand vous voudrez.

--Gomment! vous venez aussi?

--Certainement. Ne savez-vous pas que j'accompagne ma fille partout?

--Mais je croyais que vous m'aviez confié l'éducation religieuse...

--Sans doute, mais j'irai au catéchisme pour m'instruire.

Je parlais sérieusement; cependant madame Gauthier me jeta un regard

dubitatif.

--Enfin, dit-elle, nous verrons bien, venez toujours.

Une heure après, pendant que les filles d'un côté, les garçons de

l'autre chantaient,--assez faux, je dois l'avouer,--les cantiques

d'usage, ma belle-mère et moi nous nous trouvions côte à côte sur des

bancs de bois peu commodes, mais tout à fait évangéliques par leur

nudité. J'admirais en moi-même cette simplicité, digne des premiers âges

de l'Eglise, et propre à écarter les idées mondaines, quand un

sacristain vint s'excuser de cette installation provisoire, et nous

prévenir que la semaine suivante nous aurions des chaises.

Je regrettai les bancs de bois, mais pour le principe seulement.

Le catéchiste monta en chaire et récita une instruction, fort bien faite

du reste. Dès les premiers mots, ma belle-mère, comme toutes les dames

qui nous entouraient, avait ouvert son portefeuille, arboré du papier

blanc, et s'était mise à écrire fiévreusement. Malgré les pauses

habilement ménagées de l'orateur, ces dames prenaient une peine énorme.

On n'entendait que le froissement des feuilles de papier vivement

retournées, les coups secs des crayons et le bruissement des soieries

chiffonnées dans le mouvement rapide des manches sur le vélin.

J'observais ce spectacle avec le désintéressement du sage: _Suave mari

magno_, lorsque je saisis un regard éploré de ma belle-mère.

--Qu'y a-t-il? lui dis-je aussi bas que possible.

Elle me montra piteusement son cahier, où des lambeaux informes de

phrases couraient les uns après les autres sans pouvoir se rattraper.

--Ah! voilà! pensai-je, ce sera moi qui devrai faire les analyses!

Enfin, c'est pour m'instruire que je suis venu!

Je pris le crayon, le petit portefeuille, dont la senteur trop prononcée

me donna la migraine; je pris des notes succinctes, mais assez

coordonnées pour aider la mémoire.

--Voyez un peu, dis-je à ma belle-mère en sortant, de quels moyens le

Seigneur se sert pour arriver à ses fins!

Elle me jeta Un regard de blâme, et pourtant, me sourit agréablement.

--Vous me permettrez au moins, lui fis-je observer, de changer le

portefeuille, car je serais voué aux migraines à perpétuité.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 14 / 47 题