Pour me remettre de cette chaude alerte, je m'enfuis à la campagne avec
Suzanne. A vrai dire, c'est là que nous étions le plus heureux; nous y
passions deux mois tous les ans, et ces deux mois valaient mieux à eux
seuls que le reste de l'année. Ce qui m'avait empêché d'y rester plus
longtemps, jusque-là, c'était la nécessité de m'occuper de la société
par actions dont j'étais le gérant. Je fis alors une réflexion
salutaire:
--J'ai soixante-cinq mille francs de rente, me dis-je; à quoi bon, pour
toucher un traitement qui ne fait qu'ajouter un peu de luxe autour de
nous, rester attaché à une chaîne? Coupons la chaîne, arrière le boulet!
Suzanne sera toujours assez riche avec mes soixante-cinq mille francs de
revenu!
Je donnai ma démission, et jusqu'à ce jour je bénis la bonne pensée qui
m'inspira cette démarche.
Nous étions donc à la campagne, libres comme les oiseaux de notre parc,
et presque aussi joyeux. Certes, ma vie était triste; à tout moment,
malgré les années qui s'écoulaient, je me prenais à chercher ma femme
auprès de moi; mais, dans mon chagrin, j'éprouvais une sorte
d'apaisement, qui bien certainement venait d'elle. Je sentais que
vivante, elle eût fait ce que je faisais, et je me répétais chaque soir:
Je tiens ma promesse, et Suzanne est heureuse.
Oui, parfaitement heureuse. Elle apprenait tout sans effort, sa mémoire
docile la servait à souhait, son intelligence la rendait apte h tout
concevoir, je ne rencontrais qu'une difficulté: l'empêcher d'apprendre
trop et trop vite, afin de ne pas fatiguer ce jeune cerveau. Mais là
encore elle était docile, et quand je disais: C'est assez! elle reposait
parfois le livre sur la table avec regret, mais elle insistait bien
rarement.
L'été fut magnifique. Nous en passâmes une partie en costume de
jardiniers, à remuer des plates-bandes sous un vieux couvert de
tilleuls. J'avais inventé cela pour la distraire de l'étude, et jamais
nouveau propriétaire n'apporta plus d'ardeur à la création d'un jardin.
Nos jardiniers--les vrais--regardaient avec stupéfaction la mignonne
Suzanne bêcher et ratisser avec une ardeur infatigable; elle
transplantait les bégonias, greffait les rosiers et marcottait les
oeillets, comme si elle eût été spécialement créée pour cette besogne.
Il fallut lui donner une ligne de pêche pour la garantir d'une
courbature; nous passâmes alors de longues heures au bord de notre
ruisseau d'eau vive, à l'abri des vieux saules pleins de chenilles qui
devenaient des papillons. Mais à nous deux, nous ne prîmes jamais qu'un
goujon, goujon unique et par cela même précieux, que Suzanne voulait à
toute force faire empailler. Après quelques minutes de réflexion, elle
le rejeta à la rivière. Je ne sais s'il alla raconter sa mésaventure au
fond des eaux, toujours est-il que nous n'en revîmes pas d'autres.
L'automne vint avec ses joies bruyantes: la vendange, les cuvées, le
teillage du lin.--Suzanne allait partout, un panier ou un râteau sur
l'épaule,--toujours armée de l'instrument employé ce jour-là, et qu'elle
se procurait je ne sais comment. Je soupçonne cependant Pierre d'avoir
été son complice. Il apportait dans les remises des paquets mystérieux
qui devaient contenir les outils en question. D'ailleurs, Pierre n'avait
jamais su rien lui refuser, si bien qu'un beau jour je les trouvai, dans
le pressoir vide, perchés sur une échelle; de ce poste élevé, Pierre
démontrait à ma fille le système ingénieux qui change le raisin en vin.
A ma voix, ils sortirent de là tous deux absolument revêtus de toiles
d'araignée, avec les araignées dedans. C'est la vieille bonne qui
n'était pas contente! J'engageai Pierre à faire désormais ses
démonstrations de moins près.
A l'entrée de l'hiver, j'eus envie de rester à la campagne; je n'osais,
craignant de rendre Suzanne encore plus sauvage, et cependant nous
étions si bien là, tout seuls!
Ma belle-mère m'écrivit que, si nous tardions encore, elle viendrait
s'installer chez nous jusqu'à notre retour. Je n'hésitai plus, et
j'ordonnai de faire nos malles.
Avant de partir, Suzanne voulut faire le tour de son domaine, pour dire
adieu à tous ses biens; nous nous mîmes en route un beau matin. La gelée
blanche s'était fondue aux premiers rayons du soleil; mais, bien
chaussés de chaudes galoches en bois, nous ne craignions pas la rosée.
Suzanne me tenait par la main, suivant son invariable coutume, et
poussait à la fois des cris de joie et des soupirs de regret à chaque
lieu de prédilection, à chaque endroit qui lui rappelait un souvenir.
--Oh! papa! s'écria-t-elle quand nous arrivâmes au bord du ruisseau, te
rappelles-tu? c'est ici que nous avons pêché ce fameux goujon! Pauvre
petit, comme il était content de se retrouver dans l'eau! Nous
reviendrons l'année prochaine, dis?
--Certes! fis-je en lui serrant la main. J'aimais autant qu'elle ces
lieux où elle avait été si heureuse.
--Voilà le moulin, dit-elle plus loin, en embrassant la vallée du
regard, et le chemin où il pousse des fraises, et l'avenue d'ormes, et
là route de la ville, et la vieille fontaine, et tout, tout!
Elle jeta un baiser à ce doux paysage et se tut, soudain sérieuse.
--Regrettes-tu de t'en aller? lui dis-je, prêt à braver ma belle-mère si
Suzanne voulait rester.
--Oh! non! dit-elle joyeusement, puisque tu es toujours avec moi. Avec
papa, je suis heureuse partout.
Heureuse, chère petite âme! Moi aussi, j'étais heureux partout avec
elle.