Je m'étais préparé à subir dés bouderies sans fin, je fus agréablement
surpris de voir madame Gauthier aller et venir chez nous, comme si de
rien n'était, se montrer tendre avec ma fille et gracieuse avec moi. Je
commençais à me reprocher de l'avoir mal jugée, lorsqu'elle nous invita
à dîner.
Cette invitation était tellement en dehors de ses habitudes que j'en
conçus un étonnement mêlé de quelque terreur. La saine raison me
démontra cependant qu'elle ne pouvait pas avoir l'intention de nous
empoisonner à sa table, et je conduisis Suzanne à ce dîner chez sa
grand'mère.
Il ne se passa rien d'insolite; je trouvai là deux ou trois vétérans,
anciens amis du colonel Gauthier, qui firent l'accueil le plus favorable
à sa petite-fille; une vieille dame qui avait perdu plusieurs enfants,
plus une vieille demoiselle.--Si cette société n'avait rien de
particulièrement attrayant, elle n'avait non plus rien de redoutable.
--Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mère en causant au coin du
feu, après le dîner, qui, je dois le dire, était excellent, je suis
résolue à recevoir toutes les semaines deux ou trois amis, afin de me
distraire. Je suis bien seule à présent...
L'idée que ma belle-mère désirait se remarier me traversa le cerveau, et
je fus pris d'une terreur, calmée instantanément par la réflexion que,
dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir m'épouser.
--Quel est l'infortuné?... pensai-je en promenant mon regard sur les
vétérans. Mais ma belle-mère était plus habile que je n'étais capable de
le supposer, et elle me le fit bien voir.
Deux ou trois jeudis s'écoulèrent sans rien amener de particulier; mais
un soir, quoique j'eusse l'habitude d'arriver le premier, je trouvai au
salon une jeune femme vêtue de couleur très-foncée, presque noire, et
qui à notre entrée s'écria:
--Oh! quelle beauté mignonne!
Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait de toute sa hauteur, puis
parut m'apercevoir pour la première fois, rougit, se troubla, balbutia
quelques paroles d'excuse et recula vers le coin du feu.
Ce mouvement de recul, si difficile toujours, fut accompli avec une
grâce achevée; le corps souple et bien modelé s'affaissa dans un
fauteuil sans que les plis de la longue traîne eussent souffert le
moindre dérangement, et je ne pus m'empêcher d'admirer cette savante
manoeuvre.
Ma belle-mère entra presque aussitôt, et, avec les plus aimables excuses
pour son absence intempestive, elle me présenta à mademoiselle de Haags,
fille d'une de ses plus anciennes amies, et récemment arrivée en France.
--Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mère d'un accent triomphant,
est originaire d'une très-vieille famille catholique de Belgique, et je
regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu'elle a été élevée au
Sacré-Coeur de Louvain.
Je murmurai quelques paroles de politesse, tout en maudissant
intérieurement ma belle-mère et sa tirade.
--Oh! monsieur, me dit la charmante étrangère de la voix la plus
mélodieuse, en déployant un sourire adorable, des dents de perle et des
regards à faire damner saint Antoine, est-il possible que vous ayez des
préjugés contre nous?
--Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mère, je vous l'abandonne.
A dîner, le couvert de mademoiselle de Haags se trouva placé, non près
du mien,--ma belle-mère, je l'ai dit, était très-forte,--mais près de
celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus là qu'ailleurs. Je
n'obtins ni regards ni conversation: la jolie voisine de ma fille était
absorbée par les «grâces enfantines» de cette «adorable petite
créature», et l'adorable petite créature, qui n'était pas fillette pour
rien, se mit à jouer de sa nouvelle amie comme on joue du
piano:--«Donnez-moi votre éventail... Prêtez-moi votre montre...
Rattachez ma serviette... J'ai laissé tomber ma fourchette...»--Tout
l'arsenal des importunités enfantines y passait. Si j'avais été chez
moi, j'aurais mis Suzanne en pénitence, mais chez moi elle n'eût pas
rencontré mademoiselle de Haags...
Après le dîner on fit de la musique; la jeune Belge avait une belle voix
de contralto, vibrante et passionnée, mais un peu théâtrale.
--Je ne chante que de la musique sacrée, me dit-elle en s'excusant d'un
sourire.
Je le veux bien, mais elle la chantait comme un opéra.
Depuis la mort de sa mère, Suzanne n'avait jamais entendu chanter. La
musique produisit sur elle un effet extraordinaire.
--Chantez encore, dit-elle à mademoiselle de Haags, quand celle-ci
revint vers nous, au milieu de félicitations unanimes.
D'une voix singulièrement assouplie, la cantatrice murmura, plutôt
qu'elle ne chanta, la Berceuse, de Schubert, simple phrase mélodique
assoupissante et presque voluptueuse. L'effet fut complet sur
l'assistance, qui se pâma d'admiration, mais Suzanne avait l'esprit
pratique.
--Ce n'est pas bien ça, dit-elle tout haut sans se gêner: c'est
ennuyeux. J'aime mieux quand vous chantez fort, et quand vous tournez
les yeux en haut.
Mademoiselle de Haags jeta à ma fille un regard presque haineux, puis se
précipita sur elle et la couvrit de caresses.
J'étudiais cette petite scène d'un air distrait en apparence, mais en
réalité fort investigateur. J'appelai Suzanne, je lui dictai un
remercîment pour la belle chanteuse, et je l'emmenai. On voulait me
faire promettre de revenir quand elle dormirait, mais je tins bon.
Lorsque ma belle-mère vint dîner chez nous, j'affectai de ne me souvenir
de rien de ce qui s'était passé: elle ne put y tenir, et me parla
elle-même de sa jeune amie. J'appris ainsi qu'elle possédait une
certaine fortune, de nombreux talents, une belle âme susceptible de tous
les dévouements, et une aptitude particulière pour ramener au bien les
brebis égarées.
--C'est une fille d'esprit, conclut ma belle-mère. Dans sa position,
elle n'a qu'à choisir parmi une foule de partis brillants, mais elle
s'attache surtout aux qualités solides. Bien que fervente catholique,
elle épousera, je le crois du moins, un incrédule aussi bien qu'un homme
de sa foi.
--Pour le convertir? dis-je sans sourire.
--Pour le ramener, corrigea ma belle-mère. J'étais fixé.
Quelques jeudis s'écoulèrent: mademoiselle de Haags se trouvait toujours
là, comblant Suzanne de caresses et de bonbons... elle était trop habile
pour donner des joujoux, car c'eût été s'exposer à se faire rendre
quelque présent de prix. Elle ne me parlait presque pas, mais semblait
pénétrée de ma présence. C'était une sorte d'extase muette, dont j'étais
la victime, mais non la dupe. Heureusement les spectateurs de ce drame
intime n'avaient pas les facultés nécessaires pour en constater la
marche.
Quand ma belle-mère jugea que la poire était mûre, elle vint chez moi
pour secouer le poirier.
--Depuis quelque temps, mon gendre, me dit-elle, je me reproche de ne
pas vous avoir parlé à coeur ouvert... Il y a des mères qui ont des
préjugés; mais moi, voyez-vous, j'envisage la vie sous un point de vue
plus élevé...
Je me gardai bien de l'interrompre, et elle continua sans paraître
embarrassée:
--Vous êtes jeune, mon gendre, vous avez à peine trente-cinq ans...
L'idée pourrait vous venir de vous remarier...
Je me taisais, mais une sorte d'indignation qui ne présageait rien de
bon me montait à la gorge.
--Vous avez témoigné, continua-t-elle, le désir de vous occuper
spécialement de l'éducation de Suzanne, mais c'est là, je pense, une de
ces résolutions qui ne tiennent pas devant les nécessités de la vie
sociale. Le jour où vous voudriez vous remarier, je vous en prie, mon
cher ami, pas de fausse honte! Je me chargerai de ma petite-fille, qui
recevrait, soyez-en persuadé, une éducation au moins aussi bonne que
celle que vous pourriez lui donner, et, de la sorte, votre jeune
femme...
--Je vous remercie infiniment, madame, dis-je froidement, car j'étais
encore maître de moi-même; mais si vous avez oublié que votre fille fut
ma femme et la mère de Suzanne, je m'en souviens, moi, et ce n'est pas
mademoiselle de Haags qui la remplacera ici!
--Vous pourriez plus mal tomber, riposta ma belle-mère, qui ne perdait
jamais contenance.
--Peut-être, répondis-je, mais pas beaucoup plus mal.
Madame Gauthier me lança un regard flamboyant; puis sa colère
s'affaissa, et elle se mit à pleurer. Devant ses larmes, que je crus
sincères, je n'eus pas le courage de lui dire tout ce que m'inspirait
son beau plan de campagne:
--Voyons, lui dis-je, vous, une femme d'esprit, comment avez-vous pu?...
--C'est pour Suzanne, répondit-elle tout en pleurs. Vous l'élevez
déplorablement, elle n'a ni tenue, ni manières, et par-dessus le marché
vous allez lui donner une éducation libérale... Cette dernière phrase me
parut obscure, et j'en demandai l'éclaircissement.
--Vous ne lui ferez pas faire sa première communion, continua madame
Gauthier, noyée dans un véritable déluge de pleurs, et vous serez cause
de la perdition de son âme.
--Suzanne fera sa première communion, dis-je gravement, je vous en donne
ma parole d'honneur.
--Vrai? s'écria ma belle-mère en tournant vers moi son visage à demi
consolé.
--Positivement; j'aime trop ma fille pour l'exposer à rencontrer dans la
vie des obstacles que j'aurais pu lui éviter.
Je ne crois pas que madame Gauthier m'eût compris, mais elle me remercia
avec tant d'effusion que je crus qu'elle allait m'embrasser.
--Et mademoiselle de Haags, qu'allez-vous en faire? lui dis-je pour
l'apaiser.
--Ma foi, je n'en sais rien... Elle a assez d'esprit pour se tirer
d'affaire. C'est égal, mon gendre, c'est une jolie fille et une femme
supérieure.
--Oui, d'accord, fis-je en souriant, mais à présent, chère mère,
puisqu'il est entendu que Suzanne fera sa première communion, avouez que
vous vouliez me donner en pâture au loup, afin de reconquérir votre
petite-fille.
Madame Gauthier murmura quelques paroles fort vagues, que j'acceptai
comme une explication. Je ne revis plus mademoiselle de Haags et, bien
mieux, je ne sus que très-longtemps après ce qu'elle était devenue.