Grâce à l'heureux mélange d'une douceur indulgente et d'une sévérité
motivée, je réussis à débarrasser Suzanne de ses velléités de
domination; une année assez tourmentée fut suivie d'une autre plus
facile, et nous entrâmes enfin dans une période d'apaisement qui fut
pour nous le paradis. J'initiai ma fille aux mystères de la lecture et
de l'écriture; cette partie de ma tâche fut douce et facile, car elle
était désireuse de savoir; si j'eusse voulu la croire, nous aurions
passé tout le jour, elle à questionner, moi à répondre. Mais des
principes d'hygiène bien arrêtés continuèrent à nous entraîner
régulièrement partout où l'on trouve l'air pur et le soleil, surtout au
bois de Boulogne,--à l'heure où cette superbe promenade n'appartient pas
encore à la poussière et à la cohue. C'était à deux heures de
l'après-midi que nous allions nous ébattre sur le gazon.
J'étais enfant avec Suzanne, si bien qu'elle ne désirait pas d'autre
société que la mienne. Elle regardait d'un air dédaigneux les enfants
qui se promenaient en groupe, et me serrait la main en passant auprès
d'eux comme pour m'exprimer sa joie d'être à mon côté.
--N'as-tu pas envie d'aller jouer avec les petites filles? lui
demandais-je parfois.
Elle secouait négativement la tête et répondait:
--J'aime mieux rester avec papa.
Un jour, cependant, elle fut vivement tentée. Nous étions assis au
soleil, dans une allée; un pensionnat de petites filles, très-correct,
je dois le dire: robes noires, ceintures bleues, petit toquet de velours
orné d'un pompon bleu, s'arrêta en face de nous, et les enfants
commencèrent une de ces rondes où les couples défilent à la queue leu
leu sous les bras élevés de leurs compagnes. La chaîne gracieuse se
défaisait et se reformait régulièrement: Suzanne, blottie contre moi,
regardait de tous ses yeux, et de temps en temps murmurait:
--C'est bien joli!
Une sous-maîtresse, qui nous regardait depuis un instant, dit deux mots
à l'une des grandes, et celle-ci, prenant une des plus petites par la
main, s'approcha de notre banc.
Elle me fit une révérence,--je dis me, car la révérence était pour moi;
et le sourire qui l'accompagnait revenait à ma fille.
--Mademoiselle, dit-elle avec la politesse consommée d'une femme du
meilleur monde, voulez-vous nous faire le plaisir de jouer avec nous?
La ronde continuait, avec le chant mesuré des fillettes; Suzanne jeta un
regard de côté sur la chaîne vivante, et se tourna vers moi, indécise.
--Si cela te fait plaisir, lui dis-je, tout en ôtant mon chapeau à la
jeune pensionnaire, si parfaitement élevée.
--Je veux bien, dit Suzanne en hésitant encore.
Elle descendit du banc, prit la main de la jeune fille et s'avança vers
le groupe. Le chant et la danse s'arrêtèrent à sa venue, et tous les
yeux curieux d'une trentaine d'enfants se fixèrent sur elle. Ma petite
sauvage rougit, perdit contenance, retira vivement sa main, courut à
moi, me prit par le bras et me dit: «Allons-nous-en», le tout en moins
de trente secondes.
Je saluai en souriant le pensionnat scandalisé, je fis un signe à
Pierre, qui nous attendait au bout de l'avenue, et nous montâmes en
voiture.
--Pourquoi, dis-je à Suzanne, toujours muette à mon côté et plus grave
que de coutume, pourquoi n'as-tu pas voulu jouer avec les petites
filles?
Elle réfléchit, mais ne put trouver la solution d'un problème
véritablement au-dessus de son âge.
--J'aime mieux rester avec papa, dit-elle.
Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de là. Le soir même, je racontai
cette petite scène à ma belle-mère. Celle-ci, en apparence, ne m'avait
jamais gardé rancune ni de ma résistance à ses désirs, ni de
l'impertinence par laquelle elle avait clos jadis certaine conversation;
une fois par semaine environ, elle venait voir Suzanne, et dînait avec
nous. Comme l'enfant avait gardé l'habitude de s'endormir aussitôt après
le repas, nous restions d'ordinaire en tête-à-tête, et j'avoue que
parfois la soirée me semblait longue. Aussi, je mettais en réserve pour
ce jour tout ce que je pouvais récolter d'aventures, d'anecdotes et de
traits d'esprit; mais ce soir-là je me trouvais à court.
--Cette sauvagerie, me dit sérieusement madame Gauthier, qui m'avait
écouté sans sourciller, est un grand défaut chez un enfant, et surtout
chez une fille. Il faudrait absolument en corriger Suzanne.
Je ne trouvais pas cette sauvagerie aussi malséante que voulait bien le
dire madame Gauthier, et je hasardai avec douceur:
--Sa mère était un peu sauvage aussi, et cependant...
--Ma fille était un ange, mais cette malheureuse timidité lui a fait
beaucoup de tort, reprit dogmatiquement madame Gauthier.
Le silence est l'arme des faibles, et je n'étais jamais le plus fort
avec ma belle-mère; aussi je me gardai bien de rien dire.
--Puisque vous avez amené vous-même ce sujet de conversation, mon
gendre, poursuivit madame Gauthier, je vous dirai qu'à mon avis, il est
grand temps de mettre Suzanne en pension.
--En pension! m'écriai-je en bondissant sur ma chaise.
--Eh! oui, en pension! On n'en meurt pas! Sa mère a été élevée en
pension! Qu'avez-vous à me regarder de la sorte? Vous étiez-vous imaginé
de faire à vous seul l'éducation de ma petite-fille?
A tant d'interrogations diverses, je reconnus que madame Gauthier avait
préparé ses batteries de longue main. C'était d'ailleurs son système, et
un autre se fût tenu sur ses gardes, mais je ne sais comment il se
faisait toujours que je me laissais prendre au dépourvu.
Mon silence lui parut de la confusion, et elle continua, triomphante:
--J'ai parlé à une maîtresse de pension excellente, qui dirige à Passy
une maison de premier ordre; c'est tout à fait le Sacré-Coeur, en plus
petit; ce sont probablement ses élèves que vous avez vues aujourd'hui,
et auxquelles Suzanne a fait cette impolitesse... Dans six mois, vous
verrez comme elle sera changée!
--Je serai bien fâché de la voir changée, m'écriai-je hors de moi. Voir
Suzanne pareille à ces petites femmes parfaites... j'en serais au
désespoir, et puis grand merci pour votre succursale du Sacré-Coeur.
C'était un coup monté alors, cette rencontre?
--Voyons, dit madame Gauthier, qui perdit beaucoup de sa hauteur, vous
n'avez pas besoin d'employer les grands mots pour une chose aussi
simple: et puis qu'est-ce que vous avez contre le Sacré-Coeur?
--Ce que j'ai?... Je me radoucis soudain en pensant que j'avais trop à
dire pour l'épancher en une heure, et que par conséquent mieux valait le
garder pour moi.--Je n'ai rien du tout, ma chère mère, repris-je avec
aménité, et surtout je n'ai pas l'intention de mettre Suzanne en
pension.
--Mais moi, mon gendre, mon intention à moi n'est pas que ma
petite-fille...
--Et moi, ma chère mère, mon intention à moi est d'élever seul ma fille.
J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se leva pour battre en
retraite.
--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la seconde fois que vous me
rappelez que vous êtes le maître chez vous. C'est fort bien!
J'avais bonne envie de lui faire observer que ce n'était pas ma faute,
mais je me contins. Elle s'en alla, très-digne, mais furieuse, et son
enragé besoin de domination lui dicta, dans le silence des nuits sans
doute, un plan machiavélique dont l'exécution ne se fit pas attendre.