VI

Grâce à l'heureux mélange d'une douceur indulgente et d'une sévérité

motivée, je réussis à débarrasser Suzanne de ses velléités de

domination; une année assez tourmentée fut suivie d'une autre plus

facile, et nous entrâmes enfin dans une période d'apaisement qui fut

pour nous le paradis. J'initiai ma fille aux mystères de la lecture et

de l'écriture; cette partie de ma tâche fut douce et facile, car elle

était désireuse de savoir; si j'eusse voulu la croire, nous aurions

passé tout le jour, elle à questionner, moi à répondre. Mais des

principes d'hygiène bien arrêtés continuèrent à nous entraîner

régulièrement partout où l'on trouve l'air pur et le soleil, surtout au

bois de Boulogne,--à l'heure où cette superbe promenade n'appartient pas

encore à la poussière et à la cohue. C'était à deux heures de

l'après-midi que nous allions nous ébattre sur le gazon.

J'étais enfant avec Suzanne, si bien qu'elle ne désirait pas d'autre

société que la mienne. Elle regardait d'un air dédaigneux les enfants

qui se promenaient en groupe, et me serrait la main en passant auprès

d'eux comme pour m'exprimer sa joie d'être à mon côté.

--N'as-tu pas envie d'aller jouer avec les petites filles? lui

demandais-je parfois.

Elle secouait négativement la tête et répondait:

--J'aime mieux rester avec papa.

Un jour, cependant, elle fut vivement tentée. Nous étions assis au

soleil, dans une allée; un pensionnat de petites filles, très-correct,

je dois le dire: robes noires, ceintures bleues, petit toquet de velours

orné d'un pompon bleu, s'arrêta en face de nous, et les enfants

commencèrent une de ces rondes où les couples défilent à la queue leu

leu sous les bras élevés de leurs compagnes. La chaîne gracieuse se

défaisait et se reformait régulièrement: Suzanne, blottie contre moi,

regardait de tous ses yeux, et de temps en temps murmurait:

--C'est bien joli!

Une sous-maîtresse, qui nous regardait depuis un instant, dit deux mots

à l'une des grandes, et celle-ci, prenant une des plus petites par la

main, s'approcha de notre banc.

Elle me fit une révérence,--je dis me, car la révérence était pour moi;

et le sourire qui l'accompagnait revenait à ma fille.

--Mademoiselle, dit-elle avec la politesse consommée d'une femme du

meilleur monde, voulez-vous nous faire le plaisir de jouer avec nous?

La ronde continuait, avec le chant mesuré des fillettes; Suzanne jeta un

regard de côté sur la chaîne vivante, et se tourna vers moi, indécise.

--Si cela te fait plaisir, lui dis-je, tout en ôtant mon chapeau à la

jeune pensionnaire, si parfaitement élevée.

--Je veux bien, dit Suzanne en hésitant encore.

Elle descendit du banc, prit la main de la jeune fille et s'avança vers

le groupe. Le chant et la danse s'arrêtèrent à sa venue, et tous les

yeux curieux d'une trentaine d'enfants se fixèrent sur elle. Ma petite

sauvage rougit, perdit contenance, retira vivement sa main, courut à

moi, me prit par le bras et me dit: «Allons-nous-en», le tout en moins

de trente secondes.

Je saluai en souriant le pensionnat scandalisé, je fis un signe à

Pierre, qui nous attendait au bout de l'avenue, et nous montâmes en

voiture.

--Pourquoi, dis-je à Suzanne, toujours muette à mon côté et plus grave

que de coutume, pourquoi n'as-tu pas voulu jouer avec les petites

filles?

Elle réfléchit, mais ne put trouver la solution d'un problème

véritablement au-dessus de son âge.

--J'aime mieux rester avec papa, dit-elle.

Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de là. Le soir même, je racontai

cette petite scène à ma belle-mère. Celle-ci, en apparence, ne m'avait

jamais gardé rancune ni de ma résistance à ses désirs, ni de

l'impertinence par laquelle elle avait clos jadis certaine conversation;

une fois par semaine environ, elle venait voir Suzanne, et dînait avec

nous. Comme l'enfant avait gardé l'habitude de s'endormir aussitôt après

le repas, nous restions d'ordinaire en tête-à-tête, et j'avoue que

parfois la soirée me semblait longue. Aussi, je mettais en réserve pour

ce jour tout ce que je pouvais récolter d'aventures, d'anecdotes et de

traits d'esprit; mais ce soir-là je me trouvais à court.

--Cette sauvagerie, me dit sérieusement madame Gauthier, qui m'avait

écouté sans sourciller, est un grand défaut chez un enfant, et surtout

chez une fille. Il faudrait absolument en corriger Suzanne.

Je ne trouvais pas cette sauvagerie aussi malséante que voulait bien le

dire madame Gauthier, et je hasardai avec douceur:

--Sa mère était un peu sauvage aussi, et cependant...

--Ma fille était un ange, mais cette malheureuse timidité lui a fait

beaucoup de tort, reprit dogmatiquement madame Gauthier.

Le silence est l'arme des faibles, et je n'étais jamais le plus fort

avec ma belle-mère; aussi je me gardai bien de rien dire.

--Puisque vous avez amené vous-même ce sujet de conversation, mon

gendre, poursuivit madame Gauthier, je vous dirai qu'à mon avis, il est

grand temps de mettre Suzanne en pension.

--En pension! m'écriai-je en bondissant sur ma chaise.

--Eh! oui, en pension! On n'en meurt pas! Sa mère a été élevée en

pension! Qu'avez-vous à me regarder de la sorte? Vous étiez-vous imaginé

de faire à vous seul l'éducation de ma petite-fille?

A tant d'interrogations diverses, je reconnus que madame Gauthier avait

préparé ses batteries de longue main. C'était d'ailleurs son système, et

un autre se fût tenu sur ses gardes, mais je ne sais comment il se

faisait toujours que je me laissais prendre au dépourvu.

Mon silence lui parut de la confusion, et elle continua, triomphante:

--J'ai parlé à une maîtresse de pension excellente, qui dirige à Passy

une maison de premier ordre; c'est tout à fait le Sacré-Coeur, en plus

petit; ce sont probablement ses élèves que vous avez vues aujourd'hui,

et auxquelles Suzanne a fait cette impolitesse... Dans six mois, vous

verrez comme elle sera changée!

--Je serai bien fâché de la voir changée, m'écriai-je hors de moi. Voir

Suzanne pareille à ces petites femmes parfaites... j'en serais au

désespoir, et puis grand merci pour votre succursale du Sacré-Coeur.

C'était un coup monté alors, cette rencontre?

--Voyons, dit madame Gauthier, qui perdit beaucoup de sa hauteur, vous

n'avez pas besoin d'employer les grands mots pour une chose aussi

simple: et puis qu'est-ce que vous avez contre le Sacré-Coeur?

--Ce que j'ai?... Je me radoucis soudain en pensant que j'avais trop à

dire pour l'épancher en une heure, et que par conséquent mieux valait le

garder pour moi.--Je n'ai rien du tout, ma chère mère, repris-je avec

aménité, et surtout je n'ai pas l'intention de mettre Suzanne en

pension.

--Mais moi, mon gendre, mon intention à moi n'est pas que ma

petite-fille...

--Et moi, ma chère mère, mon intention à moi est d'élever seul ma fille.

J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se leva pour battre en

retraite.

--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la seconde fois que vous me

rappelez que vous êtes le maître chez vous. C'est fort bien!

J'avais bonne envie de lui faire observer que ce n'était pas ma faute,

mais je me contins. Elle s'en alla, très-digne, mais furieuse, et son

enragé besoin de domination lui dicta, dans le silence des nuits sans

doute, un plan machiavélique dont l'exécution ne se fit pas attendre.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 11 / 47 题