IV

Quelques jours plus tard, j'eus une autre alerte.. Nous finissions de

déjeuner, Suzanne et moi, gravement assis, vis-à-vis l'un de l'autre, et

je lui apprenais à plier sa serviette,--art difficile qu'elle ne

s'appropriait qu'imparfaitement, lorsque mon domestique entra d'un air

plus effaré que de coutume; il devait être véritablement ému, car il

oublia de me parler à la troisième personne:

--Monsieur, dit-il avec précipitation, il y a là une dame qui vous

demande.

--Eh bien, fis-je sans me déranger, ce n'est pas la première fois que

cela arrive; pourquoi cet air inquiet?

--C'est que, monsieur... elle a des malles sur l'omnibus.

--Quel omnibus?

--L'omnibus du chemin de fer, monsieur! Je crus que Pierre avait des

hallucinations; son visage bouleversé me fortifiait dans cette idée,

quand j'eus une lueur d'en haut. Je me dirigeai vers la fenêtre, et,

écartant le rideau, je vis en effet un omnibus de chemin de fer, orné de

deux ou trois malles, arrêté devant la porte. Je revins à Pierre, et

probablement j'avais l'air aussi effaré que lui, car c'est lui qui eut

pitié de moi:

--Monsieur, dit-il, si l'on attendait avant de payer l'omnibus? Elle

s'est peut-être trompée, cette dame; elle n'a pas voulu dire son nom;

c'est une parente de monsieur, mais si ce n'était pas monsieur...

--Comment! elle veut qu'on paye l'omnibus, à présent?

--Oui, monsieur, elle a dit qu'elle n'avait pas de monnaie.

--Très-bien, Pierre; retenez l'omnibus, je le prends à l'heure. Et

d'abord, faites entrer cette dame.

Pierre introduisit la dame,--et je compris alors pourquoi le pauvre

garçon avait été si fort troublé. C'était une grande femme, maigre,

basanée, avec un châle jaune et des socques. Elle se précipita sur

Suzanne et voulut l'embrasser; mais la petite, juchée dans sa haute

chaise, se débattit à grands coups de ses petits poings fermés, et lui

mit son chapeau sur l'oreille, ce que voyant, la femme au châle jaune se

tourna vers moi avec un aimable sourire, et me dit, non sans un fort

accent comtois:

--Je suis la cousine Lisbeth, est-ce que vous ne me reconnaissez pas,

cousin?

Ce nom évoqua dans ma mémoire un coteau couvert de vignes, où nous

allions grappiller la vendange, mes frères et moi, quand nous étions

tout petits; on roulait sur l'herbe courte des pentes, on se poussait

pour se faire tomber, et la cousine Lisbeth, de quelques années plus

âgée que nous, commise à notre garde, ramassait les éclopés, les

grondait, les embrassait, les mouchait parfois, les époussetait

toujours, et, vers l'heure du souper, ramenait à la ferme ses petites

ouailles récalcitrantes.

--C'est vous, cousine? lui dis-je, en lui tendant la main de bon coeur.

Par quel hasard?

Lisbeth s'assit, tira de son sac,--un sac de la Restauration,--un

mouchoir à carreaux qui sentait le tabac, s'essuya les yeux avec, et me

dit:

--J'ai appris le malheur qui vous a frappé...

Je fis un signe de tête; chose singulière, la banalité de cette phrase,

répétée cent fois par jour, avait bronzé mon coeur à cet endroit-là; je

pouvais désormais parler de «ce malheur qui m'avait frappé», comme d'un

malheur arrivé à un autre: par moments, il me semblait que ce n'était

pas de moi qu'il était question; mais le soir, en rentrant dans la

chambre bleue, je me retrouvais tout entier. Pour le moment, je me

sentais étranger à cette part de moi-même qui s'absorbait si

douloureusement dans le passé, j'étais le veuf qui reçoit des

compliments de condoléance.

--C'est pour moi que vous êtes venue à Paris? fis-je soudain. J'étais

devenu extrêmement sceptique à l'endroit des dévouements.

Lisbeth tourna vers moi sa bonne figure de brebis maigre, rougit,

toussa, revint à son mouchoir à carreaux, tortilla le coin de son châle

jaune et finit par dire:

--Voyez-vous, cousin, on a dit dans le pays que vous étiez resté tout

seul avec cette petite mignonne... alors j'ai pensé que vous seriez bien

aise d'avoir quelqu'un pour mettre votre maison en ordre...

L'image menaçante de madame Gauthier se dressa devant moi, et je reculai

mentalement devant sa vengeance.

--Ma maison est en ordre, cousine Lisbeth, dis-je tranquillement, et

nous voulons rester seuls, Suzanne et moi. Avez-vous des amis à Paris?

je vous aurais engagée à aller les voir.

Lisbeth perdit tout à fait contenance.

--Mon Dieu, dit-elle, je ne connais personne, j'étais venue pour rester

chez vous, pour vous rendre service... Vous n'allez pas me renvoyer

comme ça!

La douleur de ma cousine était sincère, et je faillis m'y laisser

prendre, mais la raison, cette conseillère à tête reposée, me souffla

que si je permettais à Lisbeth de passer une nuit sous mon toit, je ne

pourrais plus jamais me débarrasser d'elle.

--Nous allons d'abord vous offrir à déjeuner, cousine, lui dis-je, et je

sonnai.

Pendant qu'on préparait quelques réconfortants, Suzanne, qui s'était

fait descendre de sa chaise, avait considéré notre visiteuse, à distance

d'abord, et puis de plus près; le bon regard l'attirait, le mouchoir à

carreaux la repoussait, mais le sac fut tout-puissant, et elle finit par

s'en approcher, le regarder avec soin, mettre sa menotte dedans, et en

retirer parmi divers objets, étonnés de se voir réunis au grand jour,

une paire de lunettes dans son étui. Ces lunettes firent sa joie, et,

pour obtenir le bonheur de les toucher, elle se décida à se laisser

embrasser par Lisbeth, qui la mangea de caresses sincères, j'eus tout

lieu de le croire.

Quand la cousine eut fini de déjeuner, je regardai ma montre.

--Voulez-vous voir Paris? lui dis-je.

--Ah! Seigneur Dieu, non! s'écria-t-elle.

C'est pour vous que j'étais venue, ce n'est pas pour Paris... on dit que

c'est si grand! Je m'en retourne.

--Eh bien, cousine, dis-je enchanté, votre omnibus est toujours en bas,

il y a un train à quatre heures quinze; nous allons nous promener un peu

dans ce grand Paris, et nous vous reconduirons au chemin de fer.

Lisbeth soupira, mais ne fit pas d'objection. Je donnai l'ordre

d'envoyer ma voiture à la gare pour quatre heures, et je montai dans

l'omnibus avec Lisbeth et Suzanne. Celle-ci piétinait de joie de se voir

dans ce véhicule étrange et nouveau pour elle.

Pendant deux heures nous promenâmes Lisbeth, ébahie, au milieu de nos

merveilles; Suzanne voulait à toute force la faire aller dans la voiture

à chèvres aux Champs-Élysées, et mon refus causa quelques larmes. Pour

consoler ma fille, je comblai Lisbeth des cadeaux les plus bizarres,

tous dus à l'initiative de Suzanne: on mit successivement dans un plaid,

acheté pour la circonstance, un grand bonhomme de pain d'épice, un

coucou à réveil, un fourneau à faire chauffer les fers à

repasser,--celui-ci était un désir de Lisbeth elle-même,--diverses

boîtes de bonbons, un manteau rayé noir et blanc, et une langouste

gigantesque, que Suzanne avait volée à l'étalage d'un marchand de

comestibles pendant que j'achetais le coucou:

--Tiens, cousine Lisbeth, je te la donne! avait dit la jeune vagabonde

en apportant son butin, presque aussi gros qu'elle, dont les antennes la

dépassaient de toute leur longueur.

Le temps venu, nous déposâmes Lisbeth et ses bizarres colis dans la

salle d'attente, je lui remis son ticket de chemin de fer, roulé dans un

billet de cinq cents francs, qu'elle prit, je crois, pour son bulletin

de bagages, et je lui promis d'aller la voir avec Suzanne.

Mon Dieu! que c'est loin, ce temps passé, et que d'années devaient

s'écouler avant l'exécution de cette promesse!

Quand je montai dans ma voiture avec ma fille, celle-ci fit la moue.

--L'autre était bien plus jolie, dit-elle: il y avait des fenêtres

partout!

L'autre, c'était l'omnibus.

Comme je rentrais, Pierre, qui avait recouvré ses esprits, me dit d'un

air modeste en m'ouvrant la portière:

--Monsieur, à ce que je vois, ne s'est pas repenti d'avoir gardé

l'omnibus.

Et cependant cette bonne Lisbeth, qui eût dû m'en vouloir mortellement,

pleurait dans le train en retournant chez elle;--elle m'avait déjà

pardonné. J'eus des remords, mais je les étouffai.

V

Je reçus encore une douzaine de propositions semblables; il m'en vint de

tous les côtés, d'amis et d'inconnus, par la voie des journaux et par

lettres anonymes. On eût dit que l'éducation de Suzanne était un point

capital dans la politique européenne. Ma politique intérieure, à moi, me

fit considérer ces ennuis comme hygiéniques au point de vue moral; car,

dans cette lutte pour me défendre contre les intrus, j'acquis une

fermeté de volonté que je n'avais pas précédemment, et qui me fut plus

tard d'un grand secours.

A vrai dire, ce n'est pas seulement l'immixtion étrangère qui m'apprit à

vouloir fermement, ce fut ma mignonne Suzanne, que j'adorais, et

l'adoration est un déplorable système d'éducation.

Dans mon grand désir de la voir heureuse, j'avais oublié que sa

mère,--qui savait l'aimer, elle,--avait dû résister quelquefois à de

petits caprices, de légers moments d'humeur; moi, aveugle dans ma

tendresse, j'avais tout accordé, me faisant patient et débonnaire, de

peur de me voir quinteux et violent. Le résultat fut complètement opposé

à mes prévisions, mais il dut remplir d'aise le coeur de ma belle-mère,

car Suzanne ne mit pas dix-huit mois à devenir insupportable.

C'est alors que je voulus déployer la fermeté nouvellement acquise, dont

j'étais si fier; mais Suzanne n'entendait pas de cette oreille-là. Ma

première révolte,--car les rôles étaient intervertis, et c'est moi qui

me révoltais contre sa tyrannie,--ma première révolte la plongea dans

une profonde stupéfaction:

--Mais, papa, dit-elle, tu ne comprends pas; je veux aller me promener!

--Je comprends très-bien, mais tu es enrhumée, et tu ne sortiras pas.

--Mais, papa, puisque je veux aller me promener!

Elle me regardait de ses beaux yeux bleus, avec une fixité étonnante, et

semblait vouloir faire pénétrer dans mon esprit fermé l'intelligence de

ses paroles. Lorsqu'elle comprit que je résistais, elle me regarda

encore, mais cette fois avec une sorte d'indignation.

--Comment, semblait-elle dire, tu ne veux pas ce que je veux? Est-ce

possible?

Une fois convaincue que je ne voulais pas, elle déploya une résistance

au moins comparable à la mienne; moi, qui avais eu tant de peine à me

faire une volonté, j'étais ébahi de voir une petite fille de quatre ans

me tenir tête. Je recourus alors aux grands moyens.

Certain jour, vers six heures, nous revenions d'une longue promenade à

pied;--je multipliais ces exercices pour fortifier Suzanne qui

grandissait trop vite;--elle s'était obstinée à prendre sa poupée; et,

après lui avoir conseillé à plusieurs reprises de n'en rien faire, je

lui avais annoncé qu'elle la porterait seule jusqu'au retour. Elle

s'était soumise à cette condition avec un petit air entendu qui

n'annonçait rien de bon, et je m'attendais à un orage.

En effet, comme nous passions sur le boulevard des Italiens, Suzanne me

tira par la main et me dit:

--Père, je suis fatiguée, porte ma poupée.

Je regardai ma fille: ses yeux railleurs m'annonçaient que le moment de

la lutte était venu. Je lui répondis tranquillement:

--Tu sais que tu dois la porter toi-même jusqu'à la maison.

Suzanne se remit en marche sans répondre. Deux minutes après, elle

réitéra sa demande, et je réitérai ma réponse. Elle s'était remise à

marcher en silence, et je m'applaudissais du succès de ma fermeté

lorsque tout à coup mon jeune démon s'arrête, se campe fermement sur ses

deux petites jambes, et d'une voix claire comme le cristal:

--Papa, dit-elle, je veux que tu me portes ma poupée.

Au son de cette voix vibrante, deux ou trois passants s'étaient

retournés; j'étais fort embarrassé, et certes, si j'avais pu me tirer de

là par un sacrifice d'argent, j'aurais probablement écorné sans regret

ma fortune. Mais nul secours n'était possible. Je pris donc ma fille par

la main et je voulus presser le pas... Elle se laissa tomber sur

l'asphalte, s'assit résolument par terre, mit sa poupée devant elle et

me cria, de cette même voix perçante:

--Je ne marcherai pas!

Un murmure peu flatteur s'éleva du cercle qui grossissait autour de

nous; les uns prenaient parti pour moi, d'autres pour l'enfant, et je

courais risque d'être invectivé par quelque gamin si la scène se

prolongeait un instant de plus... J'appelai toute ma raison à moi,

j'enlevai la petite fille dans mes bras, tout en ayant soin de laisser

la poupée à terre, et je sautai dans une calèche qui passait.

--Votre poupée, m'sieu! cria un gamin, en lançant dans la calèche la

poupée qu'il tenait par une jambe.

Suzanne, très-saisie, voulait reprendre son jouet; je le lui enlevai et

je le rejetai sur le macadam, où il fut broyé à l'instant par une

voiture.

--Ma fille! s'écria Suzanne qui fondit en larmes.

--Tu n'as pas voulu la porter, lui dis-je d'un ton sévère, et tu savais

que je ne la porterais pas.

Suzanne détourna la tête et se mit à dévorer ses sanglots. Elle me

boudait; je ne pouvais apercevoir son petit visage sillonné de larmes,

mais je sentais de temps en temps le frémissement de son vêtement contre

le mien. Mon coeur saignait,--jamais elle ne m'avait boudé. En voulant

briser sa résistance, avais-je perdu le coeur de mon enfant?

Cependant, en dedans de moi-même, il me semblait avoir bien fait; nous

rentrâmes à la maison, toujours silencieux. Je la descendis de voiture.

Au lieu de m'embrasser, comme elle le faisait toujours pendant ce rapide

passage dans mes bras, elle détourna son visage. Je ne dis rien.

Le dîner était servi; elle mangea peu et en silence; sa bonne vint la

chercher pour la coucher; elle s'approcha, mais sans me faire aucune de

ces caresses qui prolongeaient toujours d'un quart d'heure au moins son

séjour auprès de moi. Je la baisai au front; elle se laissa faire et

partit, toujours muette.

Resté seul, je me sentis très-malheureux. Si cette petite pouvait

concevoir et conserver un tel ressentiment, j'avais tout à craindre de

l'avenir. N'étais-je pas coupable, moi aussi, d'avoir trop exigé d'un

seul coup? N'aurais-je pas dû procéder par degrés, au lieu d'offrir une

résistance invincible? En cette circonstance, ma chère femme ne

serait-elle pas mécontente de moi?

J'interrogeais son souvenir à toutes mes heures de détresse; je me

dirigeai vers la chambre bleue, chambre toujours sacrée, où le lit de

Suzanne était près du mien, et je m'appuyai sur l'oreiller, à la place

où Marie avait rendu le dernier soupir.

--Que dis-tu? murmurai-je tout bas, que penses-tu de moi? Ai-je bien

fait, ai-je mal fait? Que faut-il faire pour qu'elle soit heureuse?

Une larme que je ne pouvais plus retenir roula sur l'oreiller, et je

m'assis sur le lit, bien las, bien triste.

Un sanglot étouffé sortit du berceau de Suzanne. Je me penchai sur elle,

ses grands yeux brillants de larmes me regardaient dans l'ombre des

rideaux bleus; elle retint encore un sanglot, mais garda le silence.

--Qu'as-tu, ma petite fille? lui dis-je profondément ému. Tu ne dors

pas?

--Suzanne ne peut pas dormir, répondit-elle, parce qu'elle a fait de la

peine à papa. Suzanne a été méchante, oh! si méchante!

Elle tourna son petit visage sur l'oreiller qu'elle étreignit dans ses

deux bras, et son pauvre coeur se fendit en lourds sanglots. Je

l'enlevai du lit dans sa longue robe de nuit, elle avait l'air d'un

ange. Elle se pencha sur mon épaule et pleura, mais avec moins

d'amertume..

--Est-tu fâchée d'avoir fait de la peine à ton père? lui dis-je.

Je brûlais de l'embrasser, mais je n'osais encore, craignant, parmi

pardon trop vite accordé, de perdre le fruit de son repentir.

--Oh! oui, répondit-elle, bien fâchée! Depuis que je t'ai fait de la

peine, je n'ose plus t'embrasser.

Je la serrai dans mes bras pour tout de bon cette fois, et je l'emportai

sur le lit, à la place où sa mère était morte.

--Demande pardon à papa et à maman qui est au ciel, et à qui tu as aussi

fait de la peine.

L'enfant joignit nos deux noms dans son humble prière, et je sentis que

ma femme était auprès de moi.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 10 / 47 题