III

J'étais veuf depuis environ trois semaines, et je commençais à peine à

envisager l'avenir, quand je reçus diverses propositions émanant toutes

de parentes bien intentionnées, et qu'à ce titre je dus subir avec les

dehors de la plus parfaite reconnaissance. Ce fut un siège en règle, et

sans la douleur qui dominait tout en moi, j'eusse probablement manqué

aux lois de la bienséance, en témoignant de la mauvaise humeur ou, pis

encore, une gaieté déplacée.

Le premier assaillant fut ma belle-mère. Nous avions vécu dans la plus

parfaite concorde, mais je dois avouer que, pour arriver à ce résultat,

j'y avais, suivant l'expression vulgaire, mis beaucoup du mien. Grâce à

cette heureuse harmonie dans le passé, je vis arriver un jour madame

Gauthier, sérieuse et compassée, comme de coutume, avec un grand voile

de crêpe sur son visage légèrement couperosé; elle commença par

embrasser tendrement sa petite-fille; puis s'adressant à notre vieille

bonne:

--Emmenez cette enfant, proféra-t-elle avec la dignité qui ne la

quittait jamais.

Suzanne et sa bonne disparurent; la petite, le coeur tant soit peu gros

de se voir ainsi congédiée, et la bonne indignée intérieurement de

s'entendre commander. Je dois dire que Félicie témoignait autant de

mécontentement à recevoir les ordres d'autrui qu'elle apportait de bonne

grâce à exécuter les miens.

Quand la porte se fut refermée, ma belle-mère s'assit sur le canapé,

porta à ses yeux son mouchoir encadré d'une énorme bande noire, se

moucha et me dit:

--Mon gendre, pourquoi Suzanne n'est-elle pas en deuil?

--Mais, ma chère mère, lui répondis-je fort surpris, elle est en deuil!

--Alors, vous avez l'intention de lui faire porter le deuil en blanc?

--Mais oui! un enfant si jeune n'a pas besoin, à mon humble avis, de

faire connaissance avec les robes noires.

--Comme il vous plaira, me dit sèchement ma belle-mère. Vous êtes le

maître, étant chez vous; cependant, j'aurais trouvé plus convenable...

mais je n'ai pas voix délibérative... oh! non! ajouta-t-elle en

s'essuyant les yeux avec la bordure noire.

Un silence embarrassant suivit, car, avec toute ma politesse, je me

sentais incapable de lui accorder voix délibérative, comme elle le

disait, dans mes propres conseils.

--C'est fort bien, mon gendre, reprit-elle enfin; et maintenant, que

comptez-vous faire de cette enfant?

--Suzanne? fis-je innocemment.

--Eh! oui, Suzanne! vous n'en avez pas d'autre, que je sache?

--Non, ma chère mère; eh bien, je compte l'élever de mon mieux, et la

rendre heureuse, ajoutai-je plus bas, songeant à la dernière promesse

faite à ma pauvre femme.

--Vous comptez l'élever... tout seul?

--Pas absolument seul, répondis-je, non sans une recrudescence

d'étonnement à cet interrogatoire, si savamment conduit. J'ai réfléchi

depuis que ma belle-mère avait de singulières aptitudes pour la

profession de juge d'instruction.

Madame Gauthier déposa son mouchoir sur ses genoux, et commença un

discours. La substance de ce discours, ou plutôt de ce sermon, était: 1°

qu'une jeune fille est, de tout au monde, ce qu'il y a de plus difficile

à diriger; 2° qu'un homme est incapable de diriger quoi que ce soit, et

spécialement l'éducation d'une jeune fille; 3° que la mère elle-même est

sujette à commettre des erreurs dans une tâche aussi délicate, mais que

la grand'mère, parmi toutes, excelle par principe à cet emploi; et, pour

conclusion, madame Gauthier m'annonça que, par dévouement pour Suzanne

et par pitié de mon, malheureux ménage mal tenu, elle avait donné congé

de son appartement et condescendait à venir demeurer chez moi, pour

tenir ma maison et élever ma fille.

--Ah! mais non! m'écriai-je inconsidérément.

Ce cri peu parlementaire m'avait été arraché par l'effroi; ma belle-mère

se redressa comme un cheval qui entend la trompette des combats:

--Comment l'entendez-vous? dit-elle avec un calme qui redoubla ma

terreur.

Je vis que ce serait une bataille rangée, car elle avait prévu ma

résistance. J'avais repris mon sang-froid et je fis face au danger avec

audace:

--Ma chère mère, lui dis-je en lui prenant affectueusement les deux

mains,--cette marque de tendresse avait un motif inavoué, peut-être bien

le désir de m'assurer contre la possibilité d'un geste un peu vif,--ma

chère mère, voilà quinze ans que vous habitez votre logement, il est

plein des souvenirs de feu votre excellent époux, c'est là que vous lui

avez fermé les yeux; vous avez l'habitude d'y vivre avec vos serviteurs,

votre mignonne petite chienne, vos meubles, tout votre passé, en un mot;

je ne puis consentir à ce que, par un dévouement vraiment surhumain,

vous renonciez à toutes ces chères attaches. Ce serait un trop grand

sacrifice.

--Si grand qu'il soit, fit madame Gauthier, j'aime assez ma petite-fille

pour le faire à son intention.

--Mais moi, son père, repris-je avec fermeté, je ne puis l'accepter.

Non, non, ma chère mère; je serais un misérable égoïste. Vous m'avez

parfois reproché d'être entêté, ma résistance ne doit pas vous

surprendre. C'est mon dernier mot. Je pressais affectueusement les deux

mains de ma belle-mère.--Permettez-moi, ajoutai-je, de vous remercier de

cette bonne pensée; je vous en serai toujours reconnaissant.

Je serrai encore une fois ses deux mains légèrement récalcitrantes, et

je les reposai sur ses genoux de l'air d'un homme bien décidé. Ma

belle-mère resta positivement pétrifiée.

Un second silence suivit ma péroraison; mais cette fois je me sentais

maître du terrain. Madame Gauthier se leva, toujours très-digne,

rabattit son voile sur son visage et se dirigea vers la porte en disant:

--Votre fille sera la première victime de votre entêtement, mon gendre,

et vous serez la seconde.

--Oh! chère mère, fis-je en souriant, car je devenais un profond

diplomate; pour ne pas vouloir vous imposer une gêne de tous les

instants, faut-il...?

Madame Gauthier me jeta un regard dédaigneux:

--Vous me croyez par trop bornée, mon gendre, dit-elle avec une certaine

supériorité,--vous ne voulez pas de moi chez vous; ma foi, vous avez

peut-être raison, car, à coup sûr, je ne voudrais pas de vous chez moi!

Elle sortit en me lançant cette flèche du Parthe, dard émoussé qui ne

m'atteignit pas très-profondément. Cependant, comme elle ne manquait pas

d'esprit, nous restâmes dans de bons termes. Mais au fond, tout au fond,

elle ne me pardonna jamais complètement.

Suzanne Normis: Roman d'un père · 第 9 / 47 题