Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son
collègue Jumage.
Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même
heure, de deux mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un
inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble.
Lucien ne s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au
même moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces
deux existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu
qu'il était juste, équitable et salutaire, que les progrès de l'une et
de l'autre fussent égaux.
Il observait d'un oeil intéressé ces carrières jumelles qui se
poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre
fortune à une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui
troublaient la limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret fût
professeur de faculté quand il était lui-même professeur de grammaire
dans un lycée suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme
à l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans son coeur.
Il était trop honnête homme pour en faire un grief à son ami. Mais
quand celui-ci fut chargé d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit
par sympathie.
Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences fut
que Jumage s'habitua à penser et à agir en toute occasion au rebours
de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais
parce qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité
dans des succès de carrière plus grands et meilleurs que les siens,
par conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons
honorables qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le
contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les
nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le
parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue de l'_Agitation
française_, et même il y prononça des discours. Il se mettait
pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
systèmes de chauffage économique et dans les règles de la grammaire
latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage
n'avait pas toujours raison.
Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un
système raisonné, n'altéra point une amitié formée dès l'enfance.
Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que
celui-ci essuyait au cours parfois tourmenté de sa vie. Il allait le
voir à chaque malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais
jours.
Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine
brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que
Lucien connaissait.
--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas?
--Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites
par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes
filles. Cette version est littérale, et c'est tout autre chose que les
_Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland.
--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune
importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?...
--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première
fois. Car l'honnête Galland n'en donne pas l'idée. C'est un excellent
conteur, qui a soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa
Shéhérazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous
avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.
--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète,
c'est sans importance.
Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la
main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret
replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le
papier sur la table.
--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait
mieux.... Peut-être est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis,
beaucoup d'ennemis....
--Flatteur! dit M. Bergeret.
Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu:
Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait
en province, vient d'être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants
de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la
nomination de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas
surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont décidé d'accueillir
comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le
ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer
comme professeur.
Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture:
--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la
peine. C'est si peu de chose!
--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me
laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et
véritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas
beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen
Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M.
Bourgeois était alors grand maître de l'Université. Et nous avons
connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans
la fermeté généreuse de mes chefs, j'étais chassé de l'Université par
un ministre privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien
y songer maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle
récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus
haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que
l'écrivain qui, malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer sa pensée
dans une forme plus mémorable. Mais c'était trop demander.
Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire
dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait à couper
les feuillets des livres. C'était un sage qui se faisait des voluptés
appropriées à son état. L'austère Jumage lui envia cet innocent
plaisir. Le tirant par la manche:
--Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai
blâmé ta conduite. Je la blâme encore. Je crains qu'elle n'ait les
plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te
pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve
énergiquement les procédés de polémique dont certains journaux usent à
ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas?
--Je n'en doute pas.
Et après un moment de silence, Jumage reprit:
--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu
peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le
conseille pas. Il serait acquitté.
--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans
la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des
éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à
mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des
jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un
Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la
Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des
cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit
de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du
mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc
très probable que mon diffamateur serait acquitté.
--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que
comptes-tu faire?
--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures
de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les
journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite
poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la
condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traités en ennemis
par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par
la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait
contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la
vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses....
--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien.
--... permirent d'en établir la fausseté. L'erreur éparse ne put
rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui
avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force
d'enchaînement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la
haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à
la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de
notre cause.
--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria Jumage, et nous ne sommes
pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est déclarée
contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes
exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes.
Tout le pays est avec nous.
--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrêtais aux
apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la
justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux
témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je
n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont
trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes.
»Il y a peu de changement dans l'état des esprits. L'ignorance
publique a été à peine entamée. Il ne s'est pas produit de ces
brusques revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu de
sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps où un
Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice,
l'honneur de la patrie, les alliances de la République, où la
puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des
institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité et
d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et la haine de la justice
étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les
pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c'était un
délit de crier «Vive la République!» Ces temps sont déjà loin de nous,
comme descendus dans un passé profond, plongés dans l'ombre des âges
barbares.
»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes séparés encore par rien de
solide, ni même rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis
comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre souffle
peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous
fortifier, vous n'en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes
vaincus par le dedans, et c'est la défaite irréparable. Quand on est
vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une
revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos
erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec
étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes
détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti
énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et
s'écroule de lui-même.
»Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent!
La seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences
mêmes de l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites,
parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables
échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs? Cela n'importe
pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse
de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans primitifs
disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un
instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon des
plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.»
Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du
Luxembourg, le jeune M. Goubin.
--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je
l'ai trouvé très accablé, très abattu. L'Affaire l'a écrasé.