LE BUREAU

«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à

l'origine, quelque application et une certaine méthode critique, avec

le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite

d'abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de

leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller dans

des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens

et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui.

»Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c'est ce dont

il ne faut pas s'étonner: on ne doit s'étonner de rien. Il y a des

raisons à tout. C'est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il

n'est pas besoin de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le

public a été trompé autant qu'on peut l'être, et qu'on a abusé de sa

crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge.

Le gros des journaux s'étant porté au secours des faussaires, les

feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou falsifiées, des

injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus

souvent, c'était pour contenter leur public et répondre aux sentiments

intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la vérité

vint de l'instinct populaire.

»La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par

eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se

faisait de l'armée une idée simple. Pour elle, l'armée c'était la

parade, le défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les

bottes, les éperons, les épaulettes, les canons, les drapeaux. C'était

aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin

bleu, le quartier, l'exercice, la chambrée, la salle de police, la

cantine. C'était encore l'imagerie nationale, les petits tableaux

luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si

frais et des batailles si propres. C'était enfin un symbole de force

et de sécurité, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à

cheval, l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier et les feux de

l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que

tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête

avec des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le

grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou

mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des

écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des

travestissements burlesques pour des rendez-vous mystérieux avec le

traître qu'il fallait sauver?

»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est

qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de

manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de

bureau, un goût de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air

militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours

pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie

infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le

sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de

chêne, l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le couteau de buis,

la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent

suggérer d'imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces

sédentaires, à ces pauvres «assis», qu'un poète a chantés, à des

gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs

jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns

des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de

louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l'encre, de

la méchanceté et de la sottise, est sorti d'un coin de ce bâtiment sur

lequel sont sculptés des trophées d'armes et des grenades fumantes.

»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre années, pour mettre à

la charge d'un condamné les preuves qu'on avait négligé de produire

avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait

et qui s'accusait lui-même, sont d'une monstruosité qui passe l'esprit

modéré d'un Français et il s'en dégage une bouffonnerie tragique qu'on

goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des

genres. Il faut avoir étudié de près les documents et les enquêtes

pour admettre la réalité de ces intrigues et de ces manoeuvres

prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conçois que le public,

distrait et mal averti, ait refusé d'y croire, alors même qu'elles

étaient divulguées.

»Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministère,

sur trente mètres carrés de parquet ciré, quelques bureaucrates à

képi, les uns paresseux et fourbes, les autres agités et turbulents,

ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et

trompé tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout

l'affaire de Mercier et des bureaux, a révélé de vilaines moeurs, elle

a suscité aussi de beaux caractères.

»Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait

nullement à ceux-là. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et

de l'étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine,

d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers

les plus intelligents de l'armée.

Et, bien que cette singularité des êtres d'une essence trop rare pût

lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier

des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l'armée, le

plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu

railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur

de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à

vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont

la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la

solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à

se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de

renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois

comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel,

faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou

devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus

humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui

l'accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la

vie.

»Cet officier, ayant été appelé au deuxième bureau, y découvrit un

jour que Dreyfus avait été condamné pour le crime d'Esterhazy. Il en

avertit ses chefs. Ils essayèrent, d'abord par douceur, puis par

menaces, de l'arrêter dans des recherches qui, en découvrant

l'innocence de Dreyfus, découvriraient leurs erreurs et leurs crimes.

Il sentit qu'il se perdait en persévérant. Il persévéra. Il poursuivit

avec une réflexion calme, lente et sûre, d'un tranquille courage, son

oeuvre de justice. On l'écarta. On l'envoya à Gabès et jusque sur la

frontière tripolitaine, sous quelque mauvais prétexte, sans autre

raison que de le faire assassiner par des brigands arabes.

»N'ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, on tenta de le perdre

sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut

l'empêcher de parler au procès Zola. Il parla. Il parla avec la

tranquillité du juste, dans la sérénité d'une âme sans crainte et sans

désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme

qui fait son devoir ce jour-là comme les autres jours, sans songer un

moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage à le faire. Ni les

menaces ni les persécutions ne le firent hésiter une minute.

»Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour établir

l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter

des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinés

dans son coeur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette

terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la patrie.

Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de

fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un

sectaire, que sa haute intelligence l'élève au dessus des haines et

des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre.

»Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses

persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent

et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de

sa statue, il était libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes,

ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'idées hautes

et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C'est

eux, ses persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers,

prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des témoins l'ont

vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les

grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que

s'organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers

des savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de

pétitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la

fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était

venu le voir dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je

crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement

de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de

cette épidémie de crime et de folie, des fureurs exécrables de ces

hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule

ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte

simplicité le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment

n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait

dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l'essai

que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois

qu'il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme

silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte de

le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine

arrivât jusqu'à ses oreilles et offensât la juste fierté de son coeur.

Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au

jour soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut point de

faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont

permis de donner la mesure de sa grande âme, heureux parce qu'il se

montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce qu'il

est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la

garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner

que de l'admiration.»

M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. La statue de

Marguerite de Navarre était toute rose. Au couchant, le ciel, dur et

splendide, se revêtait, comme d'une armure, d'un réseau de nuages

pareils à des lames de cuivre rouge.

Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine · 第 23 / 46 题