Henri de Brécé, Joseph Lacrisse et Henri Léon étaient réunis au siège
du Comité exécutif, rue de Berri. Ils expédièrent les affaires
courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant à Henri de Brécé:
--Mon cher président, je vais vous demander une préfecture pour un bon
royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sûr, quand je vous
aurai exposé les titres de mon candidat. Son père, Ferdinand Dellion,
maître de forges à Valcombe, mérite à tous égards la bienveillance du
Roi. C'est un patron soucieux du bien-être physique et moral de ses
ouvriers. Il leur distribue des médicaments, et veille à ce qu'ils
aillent le dimanche à la messe, à ce qu'ils envoient leurs enfants aux
écoles congréganistes, à ce qu'ils votent bien et à ce qu'ils ne se
syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le député Cottard
et mal soutenu par le sous-préfet de Valcombe. Son fils Gustave est un
des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comité
départemental. Il a mené avec énergie la campagne antisémite dans
notre ville et il s'est fait arrêter en manifestant, à Auteuil, contre
Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher président, une préfecture à
Gustave Dellion.
--Une préfecture!... murmura Brécé en feuilletant le registre des
fonctionnaires. Une préfecture.... Nous n'avons plus que Guéret et
Draguignan. Voulez-vous Guéret?
Joseph Lacrisse sourit à peine et dit:
--Mon cher président, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il
procédera sous mes ordres, au jour fixé, à la suppression violente du
préfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplaçât.
Henri de Brécé, le regard fixé sur son registre, répondit que c'était
impossible. Le successeur de Worms-Clavelin était déjà nommé.
Monseigneur avait désigné Jacques de Cadde, un des premiers
souscripteurs des listes Henry.
Lacrisse objecta que Jacques de Cadde était étranger au département;
Henri de Brécé déclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la
dispute devenait assez vive quand Henri Léon, à cheval sur sa chaise,
étendit le bras et dit d'un ton tranchant:
--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni
Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.
Lacrisse et Brécé se récrièrent.
--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Léon, Worms-Clavelin, qui n'attendra
pas votre venue pour arborer sur le toit de la préfecture le drapeau
fleurdelisé, et que le ministre de l'Intérieur, nommé par le Roi, aura
maintenu, par téléphone, à la tête de l'administration départementale.
--Worms-Clavelin préfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit
dédaigneusement Brécé.
--Ce serait choquant, en effet, répliqua Henri Léon; mais si c'est le
chevalier de Clavelin qui est nommé préfet, il n'y a plus rien à dire.
Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas à nous que le Roi
donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir
d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqué. Je le dis à la louange de la
Maison de France.
»Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet
blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au
Jockey et à Puteaux, et que Christiani sera nommé grand maître des
cérémonies?
Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront
laissés à terre, dans l'ombre où se plaît la violette. Christiani sera
mis en liberté, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir défoncé le
chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous à
présent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplacé, sera un
prédécesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses
d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a créé un fâcheux
précédent, et il lui en saura mauvais gré. Nous-mêmes, qui conspirons
aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs
dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous éviter les
déceptions amères. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur.
Pour moi, si mes services sont oubliés et méprisés, je ne m'en
plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je
sais trop à quoi Sa Majesté sera obligée, quand nous l'aurons fait
remonter sur le trône de ses pères. Avant de récompenser les
dévouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend.
N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus
fructueux seront pour les républicains. Les ralliés fourniront à eux
seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous à
la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan rallié à la
république de Méline, explique sa situation avec lucidité quand il
nous dit: «Vous me faites perdre un siège au Sénat. Vous me devez un
siège à la pairie.» Il l'aura. Et après tout il le mérite. Mais la
part des ralliés sera petite à côté de celle des républicains fidèles
qui n'auront trahi qu'à la minute suprême. C'est à ceux-là qu'iront
les portefeuilles et les habits brodés, et les titres et les
dotations. Nos premiers ministres et la moitié des pairs de France,
savez-vous où ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos
Comités, où nous risquons à toute heure de nous faire arrêter comme
des filous, ni à la Cour errante de notre jeune et beau prince
cruellement exilé. Vous les trouverez dans les antichambres des
ministres radicaux et dans les salons de l'Élysée et à tous les
guichets où la République paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler
de Talleyrand et de Fouché? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas
même dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un
émigré, c'est un régicide que Louis XVIII a nommé ministre de la
police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que
Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dénué d'intelligence. Ce ne
serait pas respectueux et ce serait peut-être sévère. Quand il sera
roi, il se rendra compte des nécessités de la situation. Tous les
chefs du parti républicain qui ne seront point occis, exilés, déportés
ou incorruptibles, il faudra les récompenser. Sans quoi, ce parti se
reformera contre lui, vaste et puissant. Et Méline lui-même deviendra
un adversaire farouche.
»Et puisque j'ai nommé Méline, dites vous-même, Brécé, ce qui serait
le plus avantageux à la royauté, ou que le duc votre père présidât la
pairie ou que ce fût Méline, duc de Remiremont, prince des Vosges,
grand-croix de la Légion d'honneur et du Mérite agricole, chevalier du
Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hésitation possible: le duc
Méline assurerait plus de partisans à la couronne que le duc de Brécé.
Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations?
»Nous n'aurons que les titres et les places dont les républicains ne
voudront pas. On comptera sur notre dévouement gratuit. On ne craindra
pas de nous mécontenter, dans l'assurance que nous serons des
mécontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire
de l'opposition.
»Eh bien! on se trompera. Nous serons obligés d'en faire, et nous en
ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute
nous ne nous allierons pas aux républicains: ce serait un manque de
goût, et le loyalisme nous le défend. Nous ne pourrons pas être moins
royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'être plus. Monseigneur le
duc d'Orléans n'est pas démocrate, c'est une justice à lui rendre. Il
ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la
Révolution. Mais enfin, il a beau dîner en culotte avec un gilet
breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres
libéraux, il sera libéral. Rien ne nous empêche alors d'être des
ultras. Nous tirerons à droite, pendant que les républicains tireront
à gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement.
Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la
monarchie? Nous avons déjà une armée introuvable. L'armée est
aujourd'hui plus religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie
introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense comme on pensait au
moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le
portefeuille de l'intérieur, et, avec ces excellents éléments, je me
charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'années. Après
quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail.
Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui
suivait son idée, pria Henri de Brécé de voir s'il ne restait pas une
bonne préfecture. Mais le président répéta qu'il n'avait plus que
Guéret et Draguignan.
--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en
soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que
c'est le pied à l'étrier.