Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le jardin du Luxembourg
était comme baigné d'une poussière d'or. M. Bergeret s'assit, entre
MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de
Marguerite d'Angoulême.
--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin
dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que
vous le reconnaîtrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai
volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui goûtait la
bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'être
montrée docte, sincère, tolérante et pitoyable, et pour avoir tenté
d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la
moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressèrent à
l'insulter les polissons du collège de Navarre et, si elle n'eût été
la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jetée
en Seine. Elle avait une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si,
vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit
dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorné. Il est
certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et
sincères des élèves de Clouet, qui nous ont laissé son portrait. Je
croirais plutôt que son sourire était souvent voilé de tristesse, et
qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: «J'ai porté
plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.» Elle
ne fut point heureuse dans son existence privée et elle vit autour
d'elle les méchants triompher aux applaudissements des ignorants et
des lâches. Je crois qu'elle aurait écouté avec sympathie ce que je
vais lire, quand ses oreilles n'étaient pas de marbre.
Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut ce qui suit: