--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela.
Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, étendit le bras:
--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de ces vilains bâtiments, était
la Pépinière. Là, m'ont dit nos aînés, des allées couraient en
labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert.
Notre père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie
de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrière la statue
de Velléda. Velléda rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique,
croisait ses jambes, admirées d'une jeunesse généreuse. Les étudiants
s'entretenaient, à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils
ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice
et de la tyrannie.
»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les
choses ont leur âme. Avec ce jardin périrent les nobles pensées des
jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été
formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont
aujourd'hui des palais, avec le buste du Président de la République
sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées
sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir
la paix, le bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin
où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les
paroles généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet?
--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur,
ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des médecins et
des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité
de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de
vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu
es content de ton appartement?
--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie
chambre.
--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies.
--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.
--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas.
--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me
poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail.