Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret
chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit
positif eut l'avantage sur l'esprit spéculatif. Il faut reconnaître
que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni
l'expérience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle
avait habité la Russie et voyagé en Europe. Elle avait observé les
moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à
connaître Paris.
--C'est là, dit-elle à son frère, en s'arrêtant devant une maison
neuve qui regardait le jardin du Luxembourg.
--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur.
--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue
cinq petits étages.
--Tu crois? répondit Lucien flatté.
Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut.
Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités.
--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression
d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au
mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque
endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en
passant devant une église.
Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de
fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits
mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans
l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à
l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la
petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis.
Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes
nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement
quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à
l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens
qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec
une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien
raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation
des pauvres.
--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.
--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.
--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas
faire des récits en montant les escaliers.
--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre
sous les toits. La science et la méditation sont, pour une grande
part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses,
il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de
belles pensées.
--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle
est éclairée par une belle fenêtre, et tu en feras ton cabinet de
travail.
En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec
effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abîme.
--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète.
Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier
clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un
pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et
mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:
--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de
sentiment les idées de passé et de futur. Ce sont des idées
abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec
effort, pour son malheur. L'idée du passé est elle-même assez
douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en
repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des
heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce
sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et
sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une
lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est
que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants.
Encore cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne
le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage
ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de
travail», je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle
insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je
réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité.
--Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à
coucher.
--Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne
concevait pas comme nous l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous
dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien
de la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et
c'est par une infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain
réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de
façon à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent
séparés les uns des autres par un intervalle de temps appréciable. Et
nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et
le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les
yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs
des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins
d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des
appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous
voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe
point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une
apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne
s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement.
Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le
seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et
l'espace n'a pas plus de réalité que le temps.
--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as
pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu
n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras
davantage à celle de Pauline.
--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa
machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à
fleurs.
Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions:
--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du
passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus
vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où
les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail
méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de
publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour
marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe
pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette
fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent.
Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son
cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son
vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit
la fenêtre.
--Regarde, Lucien.
Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit.
Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les
teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre
verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de
sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très
aimable. Viens que je t'embrasse.
Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit:
--Tu es bonne, Zoé.
Et mademoiselle Zoé répondit:
--Notre père et notre mère étaient bons tous deux.