VII

M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne

faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion

d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait

de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles

substantielles.

Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un

matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail.

Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître,

Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui

assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le

sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette

aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par

le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien

de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la

maison, il en concevait une heureuse fierté.

Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les

campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et

telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des

odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le

plan de l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un

grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne

savait pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien

féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé,

qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en

péril, il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en

reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna

de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son

dévouement inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné

vers son maître, semblait lui dire:

--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui.

J'ai fait mon devoir, advienne que pourra.

Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant

les scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il

lui fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le

polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à

s'instruire et savait l'excellence du langage populaire.

Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues

par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est

ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages.

--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si

l'ouvrage est bien dressé.

--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en

queue-d'aronde?

--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier.

Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez

avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face

creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au

front et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air

d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et

montra ses dents blanches, et il parut jeune.

--Je vous connais, monsieur Bergeret.

--Vraiment?

--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout

de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... Ça ne vous fâche pas

que je vous le dise?

--Nullement.

--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous

êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les

défenseurs du sabre et du goupillon.

--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela

devrait être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie

je ne l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous?

--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier.

On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant

mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de

Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la

gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire.

Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième.

--Et que disent vos amis?

--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont

pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre

pelés et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade

Fléchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un

homme, est monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous

tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois

que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le

nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. Pour

l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de

bois. Mais quand il s'agira de procéder à l'expropriation des

capitalistes, je ne vois pas d'inconvénient à commencer par les

juifs.»

»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je

vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux

communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le

citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me

suis bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble

que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la

bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la

pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est

travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les

injustices. A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement

de socialisme. Je pense comme Jaurès que marcher avec les défenseurs

de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution

sociale. Je ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des

hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont

justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens,

il est difficile aux riches d'être équitables. Mais quand les lois

seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les

collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant

toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre

et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de

bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au

coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et

quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps

que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et

le temps file.»

Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa

veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et

dit sans se retourner:

--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans

l'affaire Dreyfus.

Et il s'en alla déjeuner.

Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme

obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en

prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu

furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la

gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons

de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques.

Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de

douceur, ces paroles attristées:

--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents

pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force,

rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi

tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique

iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre

social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour

véritable un jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude.

Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses

séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton

esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes

avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des

préjugés cruels, le mépris des malheureux.

Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M.

Bergeret reprit avec plus de douceur encore:

--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux,

tu as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne

sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la

défendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a,

dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté.

Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui

qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la

conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la

peur qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et

t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une

figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et

tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et

de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est

la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore

elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une

idée juste.

Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les

nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait

la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées

sur les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque

mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face.

Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice,

ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.

Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine · 第 14 / 46 题