M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne
faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion
d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait
de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
substantielles.
Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un
matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail.
Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître,
Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui
assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le
sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette
aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par
le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien
de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la
maison, il en concevait une heureuse fierté.
Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les
campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et
telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des
odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le
plan de l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un
grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne
savait pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien
féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé,
qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en
péril, il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en
reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna
de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son
dévouement inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné
vers son maître, semblait lui dire:
--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui.
J'ai fait mon devoir, advienne que pourra.
Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant
les scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il
lui fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le
polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à
s'instruire et savait l'excellence du langage populaire.
Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues
par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est
ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages.
--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si
l'ouvrage est bien dressé.
--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en
queue-d'aronde?
--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier.
Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez
avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face
creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au
front et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air
d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et
montra ses dents blanches, et il parut jeune.
--Je vous connais, monsieur Bergeret.
--Vraiment?
--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout
de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... Ça ne vous fâche pas
que je vous le dise?
--Nullement.
--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous
êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les
défenseurs du sabre et du goupillon.
--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela
devrait être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie
je ne l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous?
--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier.
On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant
mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de
Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire.
Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième.
--Et que disent vos amis?
--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont
pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre
pelés et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade
Fléchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un
homme, est monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous
tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois
que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le
nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. Pour
l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de
bois. Mais quand il s'agira de procéder à l'expropriation des
capitalistes, je ne vois pas d'inconvénient à commencer par les
juifs.»
»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je
vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux
communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me
suis bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble
que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la
bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la
pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est
travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les
injustices. A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement
de socialisme. Je pense comme Jaurès que marcher avec les défenseurs
de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution
sociale. Je ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des
hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont
justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens,
il est difficile aux riches d'être équitables. Mais quand les lois
seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les
collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant
toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre
et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de
bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au
coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et
quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps
que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et
le temps file.»
Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa
veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et
dit sans se retourner:
--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans
l'affaire Dreyfus.
Et il s'en alla déjeuner.
Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme
obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en
prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu
furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la
gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons
de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques.
Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de
douceur, ces paroles attristées:
--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents
pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force,
rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi
tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique
iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre
social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour
véritable un jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude.
Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses
séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton
esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes
avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des
préjugés cruels, le mépris des malheureux.
Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M.
Bergeret reprit avec plus de douceur encore:
--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux,
tu as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne
sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la
défendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a,
dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté.
Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui
qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la
conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la
peur qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et
t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une
figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et
tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et
de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est
la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore
elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une
idée juste.
Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les
nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait
la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées
sur les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque
mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face.
Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice,
ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.