M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:

--C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigué et

blanchi par l'âge, mais jeune encore, tel qu'il était quand j'étais un

tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux

noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un

souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes enthousiastes de ces

hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse

qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de même ils semblaient

vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pensée était plus haute que

la nôtre, et plus généreuse. Notre père croyait à l'avènement de la

justice sociale et de la paix universelle. Il annonçait le triomphe de

la république et l'harmonieuse formation des États-Unis d'Europe. Sa

déception serait cruelle, s'il revenait parmi nous.

Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était plus dans le

cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. Là, ils se

rappelèrent tous deux les fauteuils et le canapé de velours grenat,

dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des

citadelles.

--Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en souvient-il,

Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les

feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de

chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantité, que je reçus

comme un présent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en

les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin

Paul était venu dîner à la maison, je lui donnai une de ces armures

qui était celle d'un Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure

de saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A y bien

regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrétiens ne s'armaient ainsi

au XIII siècle. Mais cette considération ne nous arrêta point, et je

pris Damiette.

»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Maître

de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les

cordes à sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel élan

qu'il tomba sur le nez et se mit à pousser des cris lamentables,

malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et quand elle vit le

cousin Paul qui gisait ficelé et pleurant sur le plancher, elle le

releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte,

Lucien, de battre un plus petit que toi?» Et il est vrai que le cousin

Paul, qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. Je

n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai

rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte était redoublée

par la magnanimité du cousin Paul qui disait en pleurant: «Je ne me

suis pas fait de mal.»

»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture

neuve, je le retrouve peu à peu. Que son vilain papier vert à ramages

était aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin

répandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la

cheminée, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croisés, jetait

un regard indigné. Ses chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me

restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait

parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser

mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses

joues étaient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie

pendait à son menton. Une longue dent jaune passait à travers ses

lèvres tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible

petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait

me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine?

Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une

pension viagère de quinze cents francs dont elle dépensait la moitié à

faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une

douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait

à coeur de prouver que le Dauphin s'était évadé du Temple dans un

cheval de bois. Tu te rappelles, Zoé, qu'un jour elle nous a donné à

déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. Là, sous une crasse

antique, il y avait de mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des

broderies.

--Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles qui avaient appartenu

à Marie-Antoinette.

--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières, reprit M.

Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gardé la vieille

prononciation. Elle disait: un _segret_; un _fi_, une _do_. Par elle

j'ai touché au règne de Louis XVI. Notre mère nous appelait aussi pour

dire bonjour à M. Mathalène, qui n'était pas aussi vieux que

mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais âme

plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'était un prêtre

interdit, que mon père avait rencontré en 1848 dans les clubs et qu'il

estimait pour ses opinions républicaines. Plus pauvre que mademoiselle

Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme

elle, des brochures. Les siennes étaient destinées à prouver que le

soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en

réalité plus grands qu'un fromage. C'était précisément l'avis de

Pierrot; mais M. Mathalène ne s'y était rendu qu'après trente ans de

méditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses

brochures dans les boîtes des bouquinistes. M. Mathalène avait du zèle

pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il

n'exceptait de sa charité universelle que les astronomes, auxquels il

prêtait les plus noirs desseins à son endroit. Il disait qu'ils

voulaient l'empoisonner, et il préparait lui-même ses aliments, autant

par prudence que par pauvreté.

Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmériens,

M. Bergeret appelait à lui des ombres. Il demeura pensif un moment et

dit:

--Zoé, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se

trouvait plus de fous qu'à présent, ou bien notre père en prenait plus

que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la pitié

l'attachât à eux, soit qu'il les trouvât moins ennuyeux que les

personnes raisonnables, il en avait un grand cortège.

Mademoiselle Bergeret secoua la tête.

--Nos parents recevaient des gens très sensés et des hommes de mérite.

Dis plutôt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques

vieilles gens t'ont frappé et que tu en as gardé un vif souvenir.

--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris tous deux parmi des gens

qui ne pensaient pas d'une façon commune et vulgaire. Mademoiselle

Lalouette, l'abbé Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun,

cela est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face

rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, il était

vêtu, été comme hiver, de toile à matelas, depuis que ses deux fils

avaient péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'était, au

jugement de notre père, un helléniste exquis. Il sentait avec

délicatesse la poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main

légère et sûre au texte fatigué de Théocrite. Son heureuse folie était

de ne pas croire à la mort certaine de ses deux fils. En les attendant

avec une confiance insensée, il vivait, en habit de carnaval, dans

l'intimité généreuse d'Alcée et de Sapphô.

--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret.

--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de beau, reprit M.

Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le

plus chez un fou.

--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon était à nous.

--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, qu'après dîner, on jouait aux

petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait

les gages. O candeur! simplicité passée, ô plaisirs ingénus! ô charme

des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes

armoires, Zoé, pour nous faire des costumes.

--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit.

--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui.

Le mot était _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon

spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je

crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils

voulaient toujours parler.

--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton

rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la

première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es

pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes

papiers.

--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence.

Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne

pouvait pas placer un mot.

--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle

Bergeret, et une verve intarissable.

--Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli

garçon.

--On le disait.

--Il me semble qu'il t'aimait bien.

--Je ne crois pas.

--Il s'occupait de toi.

--C'est autre chose.

--Et puis tout d'un coup il a disparu.

--Oui.

--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?

--Non.... Allons-nous-en, Lucien.

--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres.

Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du

vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence

l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des

Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les

artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la

vie, comme au sortir d'une longue solitude.

V

M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à

fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme

grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de

la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être

importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un

service.

Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans

ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les

toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa

famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la

noblesse de la contrée, sans être lui-même assez noble pour se

permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret,

en province, qu'aux jours critiques où l'un de ses fils avait un

examen à passer. Cette fois, à Paris, il voulait être aimable et il y

faisait effort:

--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter....

--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit

geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspiré

par la modestie.

--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire à la Sorbonne

c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite.

--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait

ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à

sa faiblesse toutes les puissances de la société civile,

ecclésiastique et militaire.

--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête.

Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens,

il vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il

a le temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé

sa voie.

--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret

avec douceur.

--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de La Barge. Et je

vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que

voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père, le général, par

mes beaux-frères, par mon cousin le commandant... Il était bien

modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des frères

Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui, pour

avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la

neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872,

en police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants

accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de La

Barge, riche et honoré.

--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de

La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une

tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de

l'ancien régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis

monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or,

l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce

qui subsiste d'un passé glorieux. Elle nous console du présent et nous

fait espérer en l'avenir.

M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique;

mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut:

--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée,

pour insensés ceux qui oseraient y toucher.

--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de

Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis

me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais

puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être

bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont

l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez

pas qu'en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion.

Considérez aussi, que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien

d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant

sans cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le cours de

son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup à

l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre

chose que ce qu'elle est aujourd'hui.

--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de La

Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le

répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la

hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de

présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du

service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique.

Je n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce

serait la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans.

Encore moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans,

vous les appelez des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des

démolisseurs. Et il en est de toutes les réformes qu'on propose comme

de celle-là.

Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes

avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale,

ce serait plus franc.

--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise

de conquêtes territoriales, proposent d'organiser les milices

uniquement en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le

publient. Et ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine.

N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès

sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements

rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indécise

et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent

l'homme au passé, lui en font chérir les erreurs, les superstitions,

les préjugés et les barbaries, comme des gages précieux de sa

sécurité. Toute nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par

prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protégé

ses pères et qui va s'écrouler sur lui.

N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret

avec un charmant sourire.

M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la

représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix

qui s'enflait:

--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et

si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent,

l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie,

ses chefs en sont atteints.

--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples,

répondit M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de

quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont

demandé la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps

refusée; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est

la faute de ceux qui l'ont dérobée obstinément avec une imbécillité

démesurée et une scélératesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des

crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils

aient été commis. Ils se cachaient dans leur énormité et leur

difformité même. Ce n'était pas des figures reconnaissables. Ils ont

passé sur les foules comme des nuées obscures. Pensiez-vous donc

qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus

sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le

professeur de droit de l'Europe et du monde?

--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la

connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de

l'enquête. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirmé que

Dreyfus était coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais,

cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon

fils Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de service

militaire, c'est déjà bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce

serait un véritable désastre. Il est essentiel de trouver un moyen

d'exemption. J'avais pensé à la licence ès lettres... je crains que ce

ne soit trop difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de

goût pour la littérature.

--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études

commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'École de commerce.

Je ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif

d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le

brevet.

--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec

quelque pudeur.--Essayez de l'École des langues orientales, dit

obligeamment M. Bergeret. C'était excellent à l'origine.

--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge.

--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.

--Le tamoul, vous croyez?

--Ou le malgache.

--Le malgache, peut-être.

--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus

parlée, au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune.

Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand

recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il

en fit un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des

langues orientales. Je conseille vivement à monsieur votre fils de

s'en informer.

Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.

Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine · 第 11 / 46 题