Il était une heure quand Chazolles se trouva dans la rue.
Il tenait l'enveloppe que Duvernet lui avait remise et ne l'ouvrait
pas.
Il la dévisageait comme Socrate dut regarder la coupe de ciguë avant
de l'approcher de ses lèvres.
C'était trop fort.
En quoi la police avait-elle osé se mêler de ses affaires?
A cause d'Angèle certainement.
La pauvre fille le lui avait souvent répété:
Duvernet ne l'aimait pas. Elle le sentait. C'était d'instinct, comme
dans les montagnes de la Lozère, du côté des fondrières de Mercoire ou
dans les bruyères du Limousin, les agneaux sentent que sous les
broussailles des côtes abruptes, au milieu des rochers déchirés par
les grandes convulsions de la nature, dans les fourrés d'épines et de
houx, il y a des nichées de loups qui ne sont pas leurs amis.
Enfin, à l'avenue Marigny, sous les arbres qui longent le mur de
l'Élysée, il se décida et déplia le papier de Melchior Pavie.
La solitude était complète à cet endroit.
Seul, le factionnaire se promenait en rêvant aux champs paternels, son
fusil sur l'épaule.
Melchior Pavie possède une de ces écritures fines, serrées, presque
microscopiques, qu'il faudrait déchiffrer à la loupe et qui permettent
de réunir une quantité de notes sur un étroit espace.
Chazolles eut d'abord quelque peine à discerner les phrases courtes,
mais nettes d'une précision qui crevait les yeux.
Mais, après une minute d'examen, il lut couramment ces lignes où, dans
leur ténuité qui rappelait la main du grand Théo, les lettres étaient
admirablement formées, comme un nain sans défauts auquel il ne
manquerait que la taille.
Alors ce qu'il vit lui donna le frisson.
Il fut saisi d'un tremblement nerveux qui l'agita, tout colosse qu'il
était, comme une feuille sèche.
Il se mordit les lèvres jusqu'au sang et furieux, il arpenta à pas
pressés l'avenue Gabriel et courut, sans souci de sa dignité, comme
s'il avait eu la police à ses trousses, jusqu'à la rue du Colisée.
Madame Adrien le vit passer comme une foudre devant sa loge; il
s'élança dans l'escalier et gravit les quatre étages au galop.
Michelle vint lui ouvrir.
--Angèle? dit-il.
--Madame n'y est pas.
--Déjà sortie!
--Non, monsieur, je n'ai pas vu madame hier. Elle est allée chez sa
tante.
Chez sa tante! quelle ironie!
Chazolles fut presque heureux de ce contretemps. Il n'était pas assez
maître de lui-même pour une explication et se défiait de sa colère.
Il s'arrêta dans le salon, épongea son front avec son mouchoir et
oublia la Flamande qui se tenait debout devant lui, prête à répondre à
ses questions.
Au bout d'une minute, il se redressa.
--Et le baron Germain, qu'est-ce qu'on en a fait? demanda-t-il.
--Le baron? On l'a emmené en province ce matin, à une terre où il doit
être inhumé avec sa famille.
--Ah!
--La maison est vide du haut en bas, monsieur. Il n'y a plus que nous.
Les locataires sont aux eaux ou aux bains de mer. Madame la comtesse
Roland, qui restait la dernière, est partie jeudi soir. Plus personne.
--Et vous vous ennuyez, Michelle?
--Dame, monsieur!
--Angèle est rarement ici?
--En effet, monsieur, rarement.
--Mais elle va chez sa tante, fit avec amertume Chazolles, comme s'il
s'était parlé à lui-même. Mensonge et duperie! Faut-il qu'un homme
soit aveugle et fou pour croire à de pareilles bourdes! A quelle heure
Angèle est-elle sortie hier?
--Vers deux heures, monsieur.
--Cela suffit.
La Flamande était une fille de la fraîcheur d'un Rubens, sans beauté,
mais d'une figure avenante et bonne.
Elle s'en allait, lentement, en femme qui a une confidence à faire et
qui hésite.
Elle surmonta sa timidité et se retourna.
--Monsieur n'a besoin de rien? dit-elle.
--Non, merci.
Et, comme elle ne bougeait pas, se grattant le menton avec embarras,
Chazolles fut frappé de son attitude, et la fixant:
--Michelle, dit-il vivement, vous n'osez parler et vous avez quelque
chose à me confier.
--Mais, monsieur...
--Parlez sans crainte. Vous me cachez votre pensée. Allez, vous pouvez
tout me dire. Vous n'y perdrez rien.
--Oh! monsieur, ce n'est pas l'argent qui me tente. Mais vous êtes bon
et franchement cela me peine de vous voir souvent si triste, si fâché.
Et vous avez peut-être raison. Quand je suis entrée chez madame,
c'était sur les instances de madame Adrien, car il me déplaisait de
servir une femme qui n'était pas mariée comme il le faut, mais on me
dit que monsieur était si bon que je ne refusai pas.
Eh bien! il y a des moments où je suis en colère contre madame.
Monsieur la comble de tout, et ce n'est pas qu'elle soit mauvaise.
Non. Au contraire; mais là, sincèrement, je crois qu'elle vous trompe,
monsieur. Elle fait des toilettes pour sortir, elle se parfume, elle
est cent fois plus coquette que si elle restait ici pour attendre
monsieur. Souvent je lui dis:--Restez, madame, il va venir. Elle
m'envoie promener.--Tant pis! qu'elle me fait. Je m'ennuie. Et
toujours avec son petit air moqueur:--Je vais chez ma tante! Madame
Adrien est furieuse aussi bien souvent contre elle, mais elle ne sait
rien de précis. A peine êtes-vous sorti, madame s'habille, dégringole
les escaliers en chantonnant, et la voilà dehors pour ne rentrer que
le lendemain.
--Vous ne savez rien de plus?
--Rien, monsieur.
Chazolles s'était arrêté près d'une fenêtre et tournait le dos à la
femme de chambre.
--Sûrement, reprit la Flamande, il n'y a pas de quoi faire pendre
quelqu'un avec ce que je vous dis, mais j'ai mon idée.
--C'est bon. Je penserai à vous. Elle n'a rien laissé pour moi?
--Non, monsieur.
--Vous ne savez pas quand elle reviendra?
--Non, monsieur, mais je pense que madame rentrera dans l'après-midi.
--Allons, merci, Michelle. Je vais à la Chambre.
Il se leva lentement, passa ses gants et sortit.
Il avait à peine fait cent pas dans la rue, qu'un fiacre s'arrêtait à
la porte.
C'était Angèle qui rentrait.
Elle était très animée.
--Monsieur vient de sortir, lui dit la concierge. Il semblait très
mécontent.
--Croyait-il que j'allais rester dans une maison où il y avait un
mort? Qu'est-ce qu'on a fait de ce pauvre baron?
--Il est en chemin de fer pour sa dernière résidence.
--Il n'y a personne chez lui?
--Non.
--Ça va être gai, là dedans! Plus un chat. Je vais faire comme les
autres, moi!
--Quoi donc?
--Je vais filer aussi à Trouville, à Cabourg ou à Dieppe. Je ne suis
pas fixée. J'ai besoin de me refaire, madame Adrien!
--Toute seule?
--Est-ce que je ne trouverai pas du monde là-bas? Et puis on étouffe
ici.
Elle monta chez elle.
La femme de chambre, étourdie par la chaleur, s'était étendue sur un
divan et allait s'endormir.
Elle la réveilla.
--Vite, fit-elle, donnez-moi une robe.
--Madame sort?
--Tout à l'heure.
--Madame rentre seulement?
--Eh bien! après. Est-ce qu'il ne faut pas entrer pour sortir?
--C'est vrai. Mais monsieur va venir, peut-être.
--Eh bien! il fera comme moi: il s'en retournera. D'ailleurs, monsieur
est à la Chambre et la séance doit être longue. On m'a prévenue. Il y
a une pique qui n'est pas finie. Ce qu'ils vont se conter de douceurs!
Tas de blagueurs! C'est pour amuser la galerie. Je les ai assez vus.
Et puis mon ministre est muet comme une tanche dix mois sur douze.
--Madame paraît gaie aujourd'hui. Ce n'est pas comme avant-hier!
--Tiens, vous avez remarqué cela, vous, Michelle? Oui, j'étais
furieusement aplatie. Mais je me suis donné du mouvement, j'ai trotté,
j'ai vu du monde, et me voilà remise. C'est fini. Il faut se secouer
un peu dans la vie et ne pas rester sur son matelas à geindre. Et ma
robe? Quand vous resterez plantée là sur vos deux flûtes à me
dévisager. Je n'ai rien de changé.
Elle s'était déshabillée à la hâte, jetant ses robes et ses jupons sur
le tapis.
Et devant sa psyché, elle dénouait ses cheveux et les rejetait sur ses
épaules.
--Vous allez me coiffer, ordonna-t-elle en s'asseyant sur une chaise
dorée, garnie en satin à ramages. Exercez vos talents. Si ça ne va
pas, je vous aiderai. Je suis encore bonne personne.
--Madame veut être belle?
--Étourdissante.
Pendant que la Flamande exerçait en effet ses talents d'artiste
capillaire, la jeune femme continuait la conversation.
--Penser qu'il y a des malheureuses qui crient la faim dans ce Paris
et ne trouvent pas seulement une petite place pour se caser, cela me
renverse! Moi, je n'ai qu'à sortir, et il me sort des fortunes de tous
les pavés. Trop de chance. Ça ne durera pas! Il y avait un vieux
monsieur, tout à l'heure, au coin de la rue du Cirque, qui m'offrait
un huit-ressorts. Je l'ai remercié poliment. Je n'ai pas besoin d'un
huit-ressorts pour aller aux Halles visiter ma famille. On me
jetterait des écailles d'huîtres à la tête. Il avait l'air tout drôle
et déconfit de mon refus, le vieux birbe.
--Vous mettrez bien les chevaux avec la voiture, une écurie et de
l'avoine, que je lui ai dit.
--Tout! ô divine beauté.
--Eh bien! j'y penserai.
Je lui ai donné une poignée de main en attendant et je l'ai bien
examiné.
Il a l'air très comme il faut, pas plus de soixante-dix ans. Je pense
qu'il me serait fidèle.
--Et madame?
--Oh! moi non. Je ne pourrais pas. Ce n'est pas dans ma nature. Frisez
un peu mieux, s'il vous plaît, les petites boucles du front. Là. Très
bien. Est-ce que je suis vraiment gentille?
--Madame est à croquer.
--Flatteuse. Et monsieur, qu'est-ce qu'il a dit? Il est furieux,
n'est-ce pas?
--Pour être sincère...
--Oui, il rageait. Je ne peux pourtant pas être fixée, là, comme un
pieu, à l'attendre. Je suis née pour le mouvement. Pourquoi ne
vient-il pas maintenant puisque j'y suis, moi, au lieu d'écouter des
sornettes qui durent des heures? C'est bon pour ceux qui ont besoin
d'émarger, de palper un millier de francs par mois, mais, lui, il est
au-dessus de ça. Il a des millions et le père Châtenay en a plus que
lui. Et il se met au piquet comme une chèvre sur un gazon?
--Un ministre! fit Michelle scandalisée.
--Grand'chose! Quand il sera dégommé, qu'est-ce qui lui en restera?
La coiffure était finie, charmante avec des boucles sur la nuque, aux
tempes, sur le front et un chignon épais serré en torsades d'or rouge
qui violentaient le regard et forçaient le désir.
--Dois-je faire à dîner? demanda Michelle.
--Inutile.
--Madame dînera dehors?
--C'est probable. Je n'en ai pas encore perdu l'habitude. Mon costume
caroubier et le chapeau pareil, vite.
--Madame veut faire des victimes!
--Je veux plaire, oui, mademoiselle Michelle!
--A qui donc?
--A ma tante, fit-elle en riant.
--En voilà une qui a bon dos, pensa la Flamande.
Au moment de sortir, l'éventail, un bijou de Kees, pendu au côté,
Angèle se retourna.
--Je ne sais pas ce que je vais faire, dit-elle. Peut-être ma tante
sera libre. Je l'emmènerai au théâtre. Si monsieur vient, dites-lui
que je serai ici vers minuit, certainement.
--Bien, madame.
Elle revint et se déganta la main droite.
--Ou plutôt, non, fit-elle, je vais lui laisser un mot. C'est plus
sûr. De cette façon vous pourrez monter à votre chambre et dormir,
quand vous voudrez.
Elle s'assit devant un bureau de laque japonaise, un cadeau de sa
fête, et écrivit ce qui suit:
«Mon meilleur ami,
»Je suis rentrée au moment où tu venais de partir. C'est
ennuyeux. J'ai des idées noires depuis deux jours. Je voulais
aller me promener avec toi, en catimini, en voiture fermée, dans
les coins du bois. Et tu es à ta vilaine Chambre. Est-ce qu'on
ne fermera pas bientôt cette parlotte? Il paraît qu'il y aura une
séance à tapage. J'ai des amies qui vont y courir comme au feu.
Moi, je ne suis pas curieuse et je préfère autre chose. Je vais
aller devant moi, je ne sais où, à l'aventure, pour me distraire,
et peut-être au théâtre, avec ma tante si elle veut, ou des
amies, si j'en racole. Ce n'est pas facile. Il commence à ne plus
rester personne dans Paris et chez moi j'ai des frayeurs depuis
qu'il y a eu ce mort dans la maison.
»Si tu veux me voir, pour le cas où tu viendrais, je serai là
vers minuit, au plus tard.
»Ton blessé, le petit duc de Charnay, est guéri. Sa pâleur lui
donne un air intéressant qui fait des conquêtes. Tu lui as rendu
un fier service, car il commençait à ne plus faire d'argent avec
sa pose.
»Un baiser sur tes lèvres, d'Artagnan!
»Ta petite ANGÈLE.»
Elle ferma la lettre et la mit en évidence sous un poignard à manche
d'ivoire très artistique qui lui servait à couper les feuillets des
romans à l'aide desquels elle berçait ses ennuis.
--Comme cela, dit-elle à Michelle, pas de reproches à craindre. Allez
vous coucher de bonne heure. Monsieur a sa clef. Ne vous fatiguez pas
à l'attendre.
Elle savait que les journaux avaient parlé de l'affaire du café Durand
de façon à attirer l'attention de son amant, et si une explication
devait avoir lieu, elle préférait que ce fût entre eux et sans
témoins.
Elle tira la porte avec fracas derrière elle et descendit l'escalier.
Madame Adrien s'était étendue au frais sur son fauteuil à l'entrée de
sa loge.
--Vous voilà déjà partie, dit-elle, quand la jeune femme passa devant
elle.
--Oui, j'ai horreur de la solitude.
Elle s'éloigna, en promenant dans la rue, avec l'incertitude d'une
femme qui n'a pas de but fixe, sa grâce ondoyante et féline.
Dix minutes après, une matrone d'une cinquantaine d'années, d'une
corpulence exagérée, les seins débordants, la face large, rouge et
bourgeonnée, aussi commune que la concierge était distinguée, le cou
gros et court enfoncé dans les épaules comme un coin dans une bûche,
les mains épaisses comme des battoirs et la taille sanglée dans une
robe de satin broché, constellée de chaînes d'or et de massives
breloques, envahit le vestibule avec un bruit de pas lourds, et posa
sans façon un petit panier auprès de la concierge.
--Tiens, c'est vous, madame Pivent, dit l'autre. Déjà finie la
journée!
--Ne m'en parlez pas. De cette chaleur, qui commence à devenir dure,
on ferme dès qu'on peut.
--Asseyez-vous donc.
--Ne vous dérangez pas, mame Adrien, bredouilla la poissonnière d'une
voix enrouée, je vas me servir toute seule.
Elle entra dans la loge, prit un fauteuil et le traîna dans le
vestibule.
Puis elle s'y plongea avec un souffle de satisfaction, non sans un
craquement inquiétant des membres du siège qu'elle faillit
désarticuler.
--Quel silence dans votre turne! dit-elle.
--Il n'y a plus de locataires.
--Je crois bien. Tous à la campagne, des richards. C'est drôle. Je ne
me vois pas du tout plantée sous un arbre, les bras croisés! J'aime
encore mieux mon banc et mes cuisinières! On cause, on se querelle, on
se tiraille, c'est la vie, ça, mame Adrien. Ça va bien? Il y a
longtemps que je ne vous ai vue. Je n'aime pas à venir prendre des
nouvelles, vous savez bien pourquoi?
--De mademoiselle Angèle?
--Bien sûr. Quand je suis deux jours sans la voir, cette enfant, j'ai
des vapeurs comme les petites dames. Et pourtant Dieu sait si je
devrais seulement lui ouvrir ma porte! Mais d'abord, laissez-moi me
sécher. Je suis en nage, ma bonne mame Adrien! Un fichu coup de
soleil! Ça prend tout d'un coup! On fond en eau. Mâtin! Il ferait bon
être poisson, ma parole, comme les animaux qui me passent sous la
main.
En voilà qui ont de la chance quand les pêcheurs ne les tracassent
pas! hein! Ce qui va aller ces jours-ci, c'est la limonade! Elle va
gagner des sommes! Ce n'est pas comme nous autres. La marée on n'en
vient pas à bout, d'une pareille chaleur. Et des odeurs, mame Adrien!
Il y a de quoi sentir les maquereaux des buttes Chaumont à Montrouge.
De sacrées affaires, ma pauvre dame!
--Oh! ce n'est pas l'argent qui vous taquine, vous, madame Pivent. Vos
vendanges sont faites. Vous en avez amassé de ces rentes! Vous voilà à
l'abri pour le reste de votre existence. Ce n'est pas comme moi.
--Ne vous plaignez pas. La loge est bonne. Une fière maison et de bons
bénéfices.
--Euh! il n'y a pas de quoi mettre des mille et des cents de côté à la
fin de l'année et quand on a noué les deux bouts!... Pourtant il y en
a de plus malheureuses que moi et si je n'avais peur de l'avenir...
--Bah! Laissez donc! Il ne faut pas penser aux neiges de décembre
quand on cuit au soleil. Et l'enfant, qu'est-ce que vous en faites?
--Je n'en sais rien. On ne la voit pas souvent.
--Ni moi non plus! C'est-à-dire que je me demande où elle peut passer
tout son temps. Encore, ma pauvre mame Adrien, j'aime autant ne pas
creuser ces choses-là.
La concierge leva les yeux aux chapiteaux des colonnes et ne répondit
pas.
--Voyez-vous, mame Adrien, reprit la poissonnière, il y a des
fatalités. C'est plus fort qu'elle. Elle pouvait être heureuse en
vivant honnêtement avec moi ou même avec un ami. Je lui passerais ça,
car il faut de l'indulgence en ce monde. On n'est pas parfait. Mais
c'est plus fort qu'elle. Tout le sang de son gredin de père! Il faut
qu'elle coure! Et pourtant, voyez-vous, il y a quelque chose qui
m'attire, moi! Elle a des moments où elle est bonne comme défunte ma
pauvre sœur, une brebis du bon Dieu! On ne peut pas la haïr, moi du
moins. Je me jetterais au feu pour elle. Cette gamine-là me remue
quelque chose sous mon corset. Où croyez-vous qu'elle soit, mame
Adrien?
--Elle ne le dit pas.
--Et quand elle le dirait, allez, autant de paroles, autant de
couleurs!
La bonne dame tira de sa vaste poitrine un énorme soupir.
--Encore une qui a mal tourné, mame Adrien. Mais ce n'est pas trop
leur faute, à ces jeunesses. D'abord, il y a les hommes, les jolis
cœurs qui leur tournent la tête. Et puis les boutiques, les étalages,
les bijoux, les lingeries, les robes, les figures de cire chez les
coiffeurs avec des perruques! Si ça devrait être permis, ces
tentations-là, ma pauvre dame. Comment voulez-vous qu'elles résistent!
Tenez, voulez-vous mon opinion? Si elle ne vous fait pas de bien, elle
ne vous fera pas de mal. Je suis de l'avis de mon cousin Méraud.
Paris, une sale ville pour les filles! Pas moyen d'y rester
tranquille, à moins d'avoir la tête solide comme votre servante et de
tomber sur un mari comme Pivent, un brave homme, mais ce sont toujours
ceux-là qui partent les premiers, tandis qu'un tas de vauriens, des
propres à rien, ma chère dame, que je pourrais mettre à mon étalage,
ont la vie dure comme des crabes. Ainsi elle n'est pas là, mais elle
se porte bien, dites?
--Très bien, madame Pivent.
--Je vais donc m'en retourner tranquille.
Elle aperçut son panier qu'elle avait oublié.
--Suis-je assez sotte, fit-elle. Cette petite me tournera la tête
comme à mon pauvre homme. Je laisse là dedans ce que je vous
apportais, et par ce temps d'orage!
Elle tira de son panier en jonc, très finement travaillé, une petite
langouste cuite à point et de couleur cardinalesque.
--C'est à votre intention, mame Adrien. Vous êtes d'une pauvre santé,
et pour vous éviter de la peine, ma bonne, Brigitte, l'a mise dans un
court-bouillon de première. C'est frais comme une rose.
Elle s'était levée; elle déposa le crustacé sur une assiette, dans le
salon de la concierge, près de la fenêtre.
--Vous m'en direz des nouvelles quand je reviendrai.
Madame Pivent avait cette qualité qui donne de la grâce au plus laid
des visages. Elle aimait fermement ce qu'elle aimait. Elle était bonne
autant que rude.
Elle tira sa montre, une petite machine microscopique, attachée à une
lourde chaîne très luisante, enroulée autour de son cou.
--Comme le temps passe auprès de vous, mame Adrien, dit-elle. Cinq
heures déjà et je vous fais perdre votre après-midi avec mes
bavardages. Je m'en vais. Je retourne à ma rue du Cygne. Ce n'est pas
beau comme ici, dame non! C'est laid, c'est triste, c'est sombre, mais
je m'y plais; l'habitude! Et je suis toute portée le matin pour la
criée!
La concierge écoutait, parlant peu, par phrases courtes, comme si elle
avait eu peur de se fatiguer.
--Pourquoi y allez-vous? dit-elle. Vous êtes riche.
La marchande de poissons fit claquer sa langue:
--Voilà! Qu'est-ce que je deviendrais? Le temps me durerait, toute
seule. Si encore j'avais ma petite à cajoler. Mais non. Elle ne trouve
pas la maison assez soignée pour elle.
Elle avait remis son panier à son bras et rajusté ses jupes en les
faisant bouffer d'un tour de main.
--Bonsoir, mame Adrien, dit-elle. Ne lui contez pas que je suis venue!
Une ingrate! Je cours prendre l'omnibus dans l'avenue. A la revue.
Elle s'en alla et la concierge resta seule dans sa maison vide.