Angèle avait annoncé que la séance serait longue à la Chambre, elle ne
s'était pas trompée. C'était à supposer qu'elle avait consulté une
pythonisse lucide.
L'ordre du jour était chargé de quelques menues affaires telles que
votes d'emprunts ou tarifs de douanes, qui furent expédiées avec une
rapidité vertigineuse.
Mais la grande question était la lutte d'un énergumène des extrêmes
partis contre l'Arpin de la place Beauvau. Tout le Parlement était
sens dessus dessous pour une femme de mœurs faciles, arrêtée dans
l'exercice de ses fonctions.
Il s'agissait de savoir lequel des deux forts tomberait l'autre.
Partout ailleurs le succès de Duvernet n'eût pas été douteux, mais
dans un pays où la foule est toujours du parti du voleur contre le
commissaire, c'était différent. Il fallait voir.
Ce fut une belle bataille.
La tribune trembla sous les coups de poing du champion des hétaïres à
dix francs l'heure et les voûtes du palais retentirent de ses accents
d'ophicléide enrhumé.
Mais il développa ses conclusions avec une prolixité qui compromit sa
cause.
Les estomacs des législateurs demandaient grâce, quand, vers l'heure
du dîner, l'orateur descendit de la tribune en laissant le champ libre
à son adversaire.
Chazolles, étranger à ce qui se passait autour de lui, relisait, au
banc des ministres, le rapport de Melchior Pavie, et une colère
effrayante s'amassait en lui.
Le président du conseil fut bref, incisif et cruel pour la cliente de
son adversaire.
Il démontra qu'elle pratiquait, quoique mariée, une industrie pour
laquelle son conjoint lui laissait les plus larges libertés et dont il
encaissait les recettes.
Un monde intéressant!
Puis prenant les choses de plus haut, il s'éleva contre les manœuvres
de certains êtres hargneux, querelleurs et amis du trouble, qui
jetaient incessamment des cailloux sur les rails du train
gouvernemental, au risque d'amener un déraillement et d'effrayer nos
paisibles populations. Il soutint qu'il fallait aborder les grandes
réformes, un mot magique! travailler utilement sans s'attarder à des
questions oiseuses. Il observa qu'on perdait ainsi un temps précieux
et n'oublia pas d'insinuer que c'était manquer de respect et d'égards
envers des collègues que de les astreindre pour des vétilles, et des
querelles méprisables, à prolonger au delà du nécessaire les séances
déjà trop chargées et à ne trouver à leur retour qu'un de ces repas
flétris par l'auteur de la _Gastronomie_:
Un dîner réchauffé ne valut jamais rien.
Il fut mordant, hautain et autoritaire, et d'acclamation il enleva un
vote favorable, grâce surtout à l'heure avancée et au vers de
Berchoux.
Mais il était huit heures et demie.
Chazolles se fit conduire chez sa maîtresse.
La femme de chambre causait dans la loge avec la concierge.
--Eh bien?
--Madame est revenue. Elle a changé de toilette; elle est repartie.
Une maîtresse Benoiton!
Chazolles frappa le parquet de sa canne.
--Mais madame a laissé une lettre pour monsieur.
--Où donc?
--Sur le bureau du petit salon. Si monsieur veut...
--Non, j'y vais.
Il monta rapidement à l'appartement d'Angèle.
La lettre l'attendait.
Il la parcourut avec avidité et la rejeta en la froissant à terre.
--Elle se moque de moi, pensa-t-il. C'est clair.
Dans le boudoir et la chambre à coucher, on sentait des odeurs de
jolie femme, de poudre de riz, d'essences légères et discrètes.
Au dehors, la nuit tombait, une belle nuit d'été, claire, argentée par
des lueurs d'étoiles scintillantes dans l'azur sombre et profond.
Affaissé sur un fauteuil bas, Chazolles promenait ses regards, pendant
que ses lèvres exprimaient la désillusion et le dégoût, sur les
tentures de satin du lit, doublées de dentelles crémeuses, sur les
murs chatoyants où, dans la soie et le velours, il avait cru enfermer
et retenir un bonheur qui lui échappait, comme l'oiseau qui sort du
nid dès que ses ailes lui sont poussées.
Il entendit un bruit de voiture s'arrêtant dans la rue.
Son cœur battit avec une violence extrême.
Il y porta ses doigts crispés avec un geste furieux:
--Amour ignoble, pensa-t-il, est-ce que je ne pourrai pas t'arracher
de là?
Il laissa retomber son bras, découragé.
Non, il ne pouvait pas.
Il était contraint de courber la tête et de s'avouer vaincu.
Malgré ce qu'il savait, il se sentait assez lâche pour pardonner
encore si Angèle se jetait à ses genoux.
Il se planta devant un portrait, le seul tableau qui est suspendu aux
murailles capitonnées, et à la lueur d'une bougie qu'il promenait
devant lui, il le considéra longtemps.
Cette toile, un chef-d'œuvre de Carolus Duran, rendait admirablement
le blond bizarre des cheveux à reflets fauves, de ces cheveux
magnifiques qui ruisselaient sur les épaules nues, d'une blancheur de
neige, éclatante comme un rayon de lune.
Les bras minces au poignet se rattachaient à l'épaule par une liaison
harmonieuse; les mains délicates étaient faites pour les caresses.
Le sourire de la bouche, petite et mignonne, et des lèvres de pourpre,
sanglantes, appelait les baisers. Les yeux clairs, d'un bleu glauque,
brillaient sous des sourcils plus foncés que les cheveux.
Il y avait dans l'ensemble, je ne sais quel attrait mystérieux,
charnel, qui la rendait désirable, enivrante, un charme passionnant
qui s'emparait de l'homme, une sorte de volupté tyrannique dont elle
était comme imprégnée et qui grisait en s'infiltrant dans le cœur et
les sens, en dépit de toutes les résistances.
En vérité, elle était de cette beauté insolente, idéale et saisissante
qui fascine et fait commettre les crimes.
Ce n'était pas une femme, c'était la femme dans son incarnation la
plus vraie, dans sa toute-puissante et dominatrice faiblesse.
Le ministre resta abîmé longtemps dans une douloureuse contemplation.
--Que m'a-t-elle donc fait, dit-il en se redressant, que je ne peux
pas m'en défendre et que je deviens une chose à elle, le jouet de ses
caprices, le complice de ses hontes, une manière de valet à ses
ordres! Ah! je suis trop lâche! Il faut en finir.
Et tout d'un coup, il se souvint qu'il n'avait pas dîné, en se
rappelant la péroraison de son ami Duvernet. C'était un moyen de tuer
le temps.
--Elle me donne rendez-vous à minuit, dit-il; soit, j'y serai.
Il traversa les appartements plongés dans l'obscurité et sortit en
fermant violemment la porte.