Quand une femme, douée de toutes les séductions, belle de cette beauté
qui attire, énerve, tentatrice et splendide, veut exalter la passion
d'un homme à l'imagination jeune encore, dans la force culminante de
la vie; lorsqu'elle a pour armes l'expérience de la faiblesse des
autres, la conscience de l'aveuglement incurable des amants, de leur
lâcheté, de leurs colères soudainement écloses et plus vite éteintes
sous une pluie de larmes savantes, elle est terriblement dangereuse,
et, à moins d'être blasé comme Duvernet par vingt ans d'études sur le
vif, usé comme le baron Germain par les abus du plaisir à outrance,
infatué de sa personne comme le duc de Charnay, et incapable
d'éprouver plus de sensations qu'un coffre-fort inerte, sottement
bondé d'écus et de liasses de billets volés, comme le jeune Abraham
Saller, la victime de cette femme, après s'être endormie sous les
fleurs dont elle l'accable, se laisse mener au sacrifice sans songer à
rien, sinon à la douceur de la main qui la conduit.
Depuis le soir où Angèle était revenue à la rue du Colisée, Chazolles
était plongé dans une extase amoureuse qu'elle prolongeait à l'aide
des ressources de son esprit et surtout par la toute-puissance de sa
printanière beauté.
Pendant la première entrevue, elle s'était montrée humble, soumise,
passionnée, repentante.
Elle avait pleuré de vraies larmes.
--T'exposer à te faire tuer pour moi! Est-ce que j'en vaux la peine?
Je ne me le pardonnerai jamais. Et pour une folie, un caprice, le
besoin de poser, de faire enrager les autres femmes. Tu ne comprends
pas ces choses-là, toi!
Est-ce que je l'aime, ce duc de Charnay? Pas du tout! Ce n'est
pourtant pas faute qu'il ne me fasse la cour, car voilà des semaines
qu'il s'acharne après moi. Il était là, tout prêt, chez mon amie que
j'allais voir à la rue de Londres. Il m'a offert de me conduire dans
sa voiture avec elle, tu entends! avec elle. Au pesage, elle nous
quitte un instant; elle venait de rencontrer une de ses connaissances
qui l'a emmenée dans les tribunes. Moi, je suis restée avec le duc,
tout naturellement. Je n'allais pas le planter là comme une ordure!
Tu arrives! Tu ne veux rien entendre. Tu te précipites sur ce pauvre
Charnay, un être qui n'a que du sirop dans les veines, et tu l'envoies
culbuter à quinze pas. Tableau! Comme tu t'emportes! Moi, j'ai eu peur
et encore plus de honte! Je me suis sauvée. Et pourtant j'étais bien
heureuse!
Elle grimpait sur les genoux de Chazolles qui l'écoutait
attentivement, les dents serrées, ne sachant que croire dans ce flot
de paroles.
Elle l'enlaçait de ses bras potelés et roses sortant de ses manches
courtes.
--Comme j'aurais été fière d'être à ton bras, de me promener dans les
groupes en disant: Vous voyez bien ce grand garçon-là, c'est mon
amant; il m'appartient, au lieu de ce criquet de Charnay! Mais tu ne
veux pas sortir avec moi. Je ne suis pas assez grande dame! Tu me
trouves laide peut-être, indigne de toi, surtout depuis que tu es
devenu M. le ministre! Il faut donc bien que j'aie recours aux autres,
car c'est ennuyeux à la fin d'errer toute seule dans le monde comme
une âme en peine, comme une pauvre petite abandonnée que je suis! Et
tu te fâches! Est-ce raisonnable? Voyons! parle!
Elle s'engageait dans des demi-confidences sur son passé, risquant des
aveux pleins de ténèbres.
--Tu ne sais pas ce que c'est que l'isolement dans cette fourmilière
de Paris, car c'est être seule que de se voir forcée de passer ses
journées près d'une fenêtre, à la rue du Cygne, en attendant que sa
tante ait vendu sa marchandise. Tu ne connais pas la rue du Cygne? Un
joli trou. Rien que des petits camions chargés de légumes qui
circulent tout le temps et des voitures à bras pleines de moules ou de
poissons de quatre sous.
C'est bon à voir une heure, mais une semaine seulement, c'est
impossible.
On a voulu me marier. Me vois-tu la femme d'un jardinier de Clamart ou
d'un marchand de beurre, même en gros, rue Coquillère. C'était
pourtant ce que j'aurais trouvé! Pas mieux! J'aimerais autant être
morte. Je ne sais pas pourquoi. Ils ne sont pas pires que d'autres;
peut-être même qu'ils valent des notaires ou des avoués, mais le cœur
ne m'en dirait pas! Toi, quand je t'ai vu, tu m'as plu tout de suite.
Ah! tu es mieux que tous. Tu ressembles à d'Artagnan, et les yeux
doux, tout vifs qu'ils sont. J'ai bien compris aussi que je ne te
déplaisais pas. Tu t'es retourné dix fois dans ton allée pour regarder
si je restais à la fenêtre. Est-ce que les femmes se trompent à ces
choses-là? Je devais partir le lendemain; mais c'était fini. Je ne
pensais plus à m'en aller. Est-ce que tu as eu besoin de me prier? Je
suis allée te chercher à ta porte et j'ai fait tout ce que tu as
voulu. Je me serais coulée dans un terrier de lapin pour te plaire.
Chazolles, s'abandonnant au charme, écoutait cette musique avec
ravissement. Ce soir-là, Angèle était arrivée à son appartement
longtemps avant lui.
Elle avait fait pour cette entrevue décisive, où elle voulait obtenir
son pardon et consolider son pouvoir en en mesurant l'étendue, une de
ces toilettes que, seule, une de ces fées de l'amour sait imaginer.
Elle était à moitié déshabillée dans un peignoir de satin rose, garni
de nœuds de malines.
Son cou ferme et blanc, où de petites veines bleues couraient sous la
peau lactée, sa gorge de vierge, attiraient le regard de Chazolles et
le retenaient en y allumant tous les feux du désir.
Des bas de soie mince, au point d'être transparente, se collaient aux
jambes, dessinant les attaches fines; le pied cambré sortait à demi de
petites mules qui ne le cachaient pas.
Ses cheveux en désordre, un désordre calculé, se répandaient en ondes
dorées sur la nuque, et des parfums de violette et d'héliotrope s'en
échappaient.
Les yeux nacrés lançaient des flammes puis se fermant à demi
semblaient mourir pendant que les lèvres entr'ouvertes s'offraient aux
baisers.
C'était bien la tentation vivante, idéale, irrésistible, que les
ascètes les plus sévères ont connue dans leurs rêves, quand les démons
leur soufflaient, au fond des cellules, les désirs combattus en vain
des voluptés terrestres.
Peu à peu, elle se serrait avec plus d'abandon auprès de lui, à mesure
qu'elle sentait sa colère se détendre et les mains de Maurice chercher
les siennes.
--Et quand j'aurais eu des amis avant toi, reprit-elle, quand j'aurais
écouté ces paroles trompeuses des désœuvrés qui courent après nous et
nous persécutent de leurs offres et de leurs fourberies, où serait le
mal? Est-ce que je ne suis pas à toi tout entière? Est-ce que je te
demande compte de ce que tu as fait? Oh! ces jaloux qui ne sont pas
contents de ce qu'on leur apporte, cherchent dans le passé des sujets
de reproches et n'estiment rien ce qu'on leur donne s'ils supposent
que d'autres ont pu l'avoir avant eux! Est-ce qu'un louis vaut moins
parce qu'il sort de la poche d'un voisin? Est-ce que je suis jalouse
des femmes qui t'ont aimé et que je ne veux pas connaître? Tout ce que
je peux te jurer, tout ce qu'il t'importe de savoir, c'est que je
n'aime que toi, que les hommes me paraissent petits, laids, mesquins
et ridicules; que seul tu me remues l'âme et que s'il fallait renoncer
à toi, je préférerais me jeter du haut du pont des Arts dans la Seine,
même un de ces soirs où il pleut de la neige fondue, dans l'eau noire
qui roule des glaçons. Et cependant rien que d'y penser, j'en ai le
frisson! Brrr!
--C'est bien vrai, ce que tu me dis là? fit tout à coup Chazolles.
--Si c'est vrai! crois-tu par hasard que ce soit pour ton argent que
me voilà ce soir? Crois-tu que j'y tienne à ton argent? Que j'en aie
besoin? Tu m'en donnes trop; je ne sais qu'en faire. Tu m'as apporté
des titres de rentes qui me font riche. Les veux-tu? Ils
m'embarrassent. J'y tiens si peu que je les jetterais au feu, si tu
pensais que c'est pour eux que j'essaie de te convaincre.
Ah! l'argent, c'est lui qui m'est égal, par exemple. Je le foule aux
pieds, l'argent; je le jette par les fenêtres, l'argent! Il ne me
colle pas aux doigts. J'aurai bien assez de celui de ma tante Pivent,
si je vieillis. Mais je mourrai jeune. J'ai consulté une somnambule
qui m'a prédit une fin tragique, dans la fleur de l'âge. Elle s'est
servie de ce mot. Et j'y crois, à sa prédiction. Je ne tiens donc pas
aux économies. Non, je t'aime pour toi, parce que tu vaux mieux que
les autres, tout brutal que tu es. Si tu savais comme ils sont
mesquins, ladres, idiots, tu comprendrais qu'une femme préfère être
battue par toi plutôt que cajolée par eux. Je n'ai rien aimé avant
toi, je te le jure, rien, je te dis. Mais toi, tu ne m'aimes pas. Tu
me l'as dit, mais tu ne le pensais pas. J'étais un jouet et rien de
plus. Et maintenant tu en as assez. Avoue-le et je m'en vais, et je
n'emporterai rien d'ici, pas même un bijou, pas une robe, pas un
liard. Non, monsieur! Je veux de vous tout ou rien. Choisissez.
Elle s'était posée devant lui, droite, frémissante, plongeant ses
yeux dans ceux de Maurice qui avait relevé la tête.
--Eh bien! effaçons le passé! dit-il. Je ne te demande rien; je n'en
veux rien connaître. Mais, si tu es sincère, promets-moi...
--D'être fidèle? Des bêtises? Celles qui le promettent ne le tiennent
pas.
--Jure-le!
--Tu le veux?
--Oui, ou bien...
--Achevez, monsieur!
--Ou bien je ne réponds plus de moi, non, sur ma parole!
--Et que ferais-tu donc?
--Je ne sais pas. Je justifierais la prédiction de ta somnambule.
--Tu me tuerais, toi?
--Pourquoi pas?
--Tu ferais cela?
--Peut-être.
--Alors tu veux donc que je le croie? Tu m'aimes?
Il étendit les bras, électrisé par les rayons qui s'échappaient des
yeux d'Angèle, et l'attirant contre lui, il la serra à l'étouffer.
--Si je t'aime! dit-il. Peux-tu en douter? Oui je t'aime ardemment; je
te veux, mais à moi seul. Je suis jaloux, atrocement jaloux de ceux
qui te regardent, qui te touchent, qui te parlent. Je suis jaloux de
la fille qui te sert et du lit où tu dors, de tout ce qui t'approche!
J'oublie pour toi le monde entier, mais ne te fais pas un jeu de me
torturer le cœur. Ne me condamne pas à des bassesses, à me ravaler
par des démarches qui m'humilient, des espionnages qui m'avilissent.
A dater de cette minute, je ne tournerai pas la tête en arrière; tu as
raison, le passé n'est rien, le présent tout. Comprends-moi donc; il
ne me reste que toi. C'est à peine si j'ai une famille. C'est à cause
de toi que je l'ai froissée et qu'un jour elle s'est éloignée et sans
retour. Il y a des injures qu'une femme n'oublie pas et ne peut
pardonner. Si je t'aime! Oui, je suis assez fou pour t'adorer; je ne
sais pas ce que tu as dans les yeux, mais je voudrais t'oublier et je
ne peux pas!
Elle s'était jetée sur lui, le prenant par le cou, l'enlaçant dans ses
bras, le couvrant de baisers, à demi-pâmée, et s'abandonnant comme une
bacchante ivre.
--Ah! lui dit-elle, pourquoi ne m'as-tu pas toujours parlé ainsi?
Tue-moi si tu veux. J'aurai donc été aimée une heure dans ma vie comme
je le voulais!
Elle était sincère.
Les paroles de Chazolles l'avaient remuée jusque dans ses fibres les
plus secrètes. Elle sentait qu'il ne jouait pas la comédie, que son
irritation s'était fondue à l'ardeur de ses caresses, et que la
passion qu'elle lui inspirait était assez forte pour lui arracher le
pardon d'une tromperie dont il n'était pas la dupe.
Mais elle était de celles dont les nerfs ont des crises rapprochées et
changeantes.
Au bout de trois jours, cette exaltation tomba; l'ennui et le
désœuvrement la reprirent et bientôt, tout en entourant son amant de
l'atmosphère tiède de son amour, elle recommença le train ordinaire de
sa vie, ses visites à la rue de Londres, consola le duc de Charnay de
sa mésaventure, promit au baron Germain tout ce qu'il voulut, et ne
fit plus que de courtes apparitions à la rue du Cygne.
Seulement chaque soir, Chazolles à l'heure convenue la trouvait dans
son boudoir, pelotonnée comme une chatte sur sa chaise longue, un
roman à la main, ou sommeillant dans la chaleur lourde de Paris qui
brûlait au soleil de juillet.