Il y avait réception au ministère de l'intérieur; c'était fête dans
les salons de l'hôtel Beauvau; Chazolles n'avait pu se dispenser
d'assister son ami en cette occurrence. Le ministère entier
s'épanouissait autour de son chef. Tout le monde officiel était là.
Du reste, Duvernet était dans la lune de miel d'un pouvoir frais
encore. Il n'avait pas d'adversaires visibles. On n'abat pas une
maison le jour où les maçons viennent d'y planter leur drapeau. Il
faut du temps à toute besogne.
Peu à peu les tarets se glissent dans les charpentes, les rats
creusent leurs galeries sous les tentures, les cours d'eau souterrains
minent les fondations, les infiltrations des toits pourrissent les
murailles et l'édifice s'écroule dans les catacombes qui cèdent ou sur
la place publique au risque d'écraser les passants.
Le cabinet Duvernet n'en était pas là.
Il se tenait ferme sur ses bases, jusqu'à nouvel ordre. Les tarets et
les rats parlementaires ne s'étaient pas mis en campagne. Ils se
recueillaient en cherchant des fissures.
Chazolles promenait dans les salons sa mine ennuyée en étouffant un
bâillement.
La veille il avait été retenu fort tard au ministère par un dîner
qu'il offrait, en garçon, à ses collègues.
Lorsqu'il était arrivé à la rue du Colisée, madame Adrien lui avait
appris qu'Angèle, sortie dans l'après-midi, n'était pas de retour.
Il l'avait attendue et elle n'était rentrée que vers une heure du
matin, les cheveux en désordre, lasse et maussade.
Il ne l'avait pas questionnée, car les scènes de jalousie trop souvent
renouvelées depuis quelques jours lui faisaient horreur.
Mais elle était allée au-devant d'une explication.
Sa tante avait du monde, par extraordinaire; ses amis de Clamart. On
l'avait gardée de force, malgré sa résistance. Elle était très fâchée
d'abord de cette exigence mais, ensuite, elle avait pensé que M. le
ministre--il y avait une pointe de moquerie dans la façon dont elle
prononçait ce mot--retenu par ses graves affaires ne rentrerait que
fort tard ou peut-être pas du tout.
La vérité, c'est qu'elle avait passé la soirée au Chat Noir. Il lui
revenait par bouffées des envies de ses escapades d'autrefois, une
nostalgie de cette atmosphère de fumée épaisse, d'odeurs de caporal,
de bière ou de whisky, un besoin de ce bruit de bocks, de dominos
remués sur les tables de marbre, de discussions transcendantes et
embrouillées sur l'esthétique et la philosophie, sur les poètes et les
prosateurs de tous les temps et de tous les pays, et de querelles, en
argot échevelé, d'impressionnistes à classiques, des adeptes de
l'école et des élèves de la simple nature.
Son apparition dans cette taverne pleine, à tout prendre, de jeunesse,
de gaieté et d'esprit, parmi les rapins arrivés ou en chemin et les
poètes en herbe ou déjà parvenus, produisait toujours son effet.
On l'acclamait comme la déesse de la forme, le parangon des
perfections féminines.
Elle venait d'obtenir son triomphe.
On ne l'avait pas élevée sur un pavois, mais bien sur un guéridon, au
milieu de la brasserie, et un jeune lui avait récité un sonnet,
langoureux et dithyrambique au début, mais qui finissait, selon la
poétique nouvelle, sur une chute des plus naturalistes.
Le sonnet avait été vigoureusement applaudi, et l'héroïne n'était
parvenue à s'échapper que fort tard, très inquiète, et craignant
d'être devancée chez elle par le ministre.
Son explication achevée, elle passa dans son cabinet de toilette et
jeta à la hâte sa robe dans le fond d'une armoire, car elle était
imprégnée d'un parfum qui trahissait le milieu d'où elle sortait.
Il est vrai qu'elle pouvait le rejeter sur les maraîchers de Clamart.
Au fond, elle était lasse de la surveillance à laquelle elle se
sentait soumise. Elle avait soif de liberté.
Habituée à traiter le jeune Abraham Saller avec un dédain marqué et le
duc de Charnay lui-même sans façon, elle regrettait les droits qu'elle
avait laissé prendre à Chazolles.
Sa flamme était déjà tombée, comme celle d'un foyer où le bois manque,
sauf à renaître de ses cendres et à ressusciter tout à coup sans
raison. Certainement, elle avait un faible pour son amant ténébreux,
ou plutôt elle était sans force devant lui. Sous le feu de ses grands
yeux noirs, elle palpitait comme une colombe fascinée par le vol
circulaire d'un milan, mais elle était faite pour ne supporter aucune
gêne, nulle contrainte; ce qu'elle s'en imposait pour mentir, pour
déguiser à Maurice ses aventures, lui pesait horriblement. En son
absence, elle éprouvait des rages d'émancipation; elle se disait avec
un petit air crâne en posant devant les glaces, qu'elle aimait bien
Chazolles, mais, qu'après tout, il y avait encore un bien plus
précieux que cet être jaloux et soupçonneux: l'indépendance.
Présent il redevenait le maître; absent, elle jetait son bonnet par
dessus les toits, avec des gamineries mutines de gavroche faubourien.
Dans quelle rage elle serait entrée, la veille, si dans un coin du
Chat Noir, elle avait aperçu un homme attablé en face d'une
demi-douzaine de bocks vides et l'étudiant avidement.
A ses cheveux courts, à son visage glabre enfariné de poudre, à sa
mise râpée, on pouvait le prendre pour un cabotin de province en quête
d'engagement. Physionomie honnête d'ailleurs, très incolore et qui ne
devait porter ombrage à personne.
Cet homme était entré avec elle; lorsqu'elle sortit, il se leva sans
bruit et se mit à sa suite, sans affectation, à distance.
Il ne l'avait quittée qu'au moment où la porte cochère de la rue du
Colisée se refermait sur elle.
Un grand garçon, le poète lyrique qui avait déclamé des vers en son
honneur, l'avait escortée jusqu'au faubourg Saint-Honoré.
Ils marchaient familièrement bras dessus, bras dessous et Dieu me
pardonne! elle l'avait embrassé sans façon, en se séparant de lui.
Le cabotin en disponibilité avait même entendu distinctement ces mots
qu'il avait transcrits avec soin sur son carnet, un instant après, à
la lueur d'un bec de gaz:
--Pas ce soir, impossible! A bientôt.
Le lendemain Chazolles était moins libre encore que la veille.
Les honneurs lui semblaient lourds. Il aurait cédé son portefeuille
pour rien au premier venu. Dîners, réceptions, saluts humbles des
solliciteurs, compliments, coups d'encensoir lui donnaient sur les
nerfs.
Il lui était resté de la nuit une vague inquiétude. Il avait peur
comme un locataire qui habite une maison dont les poutres craquent et
s'affaissent.
Angèle en le quittant avait eu un sourire frondeur:
--Amusez-vous bien, monsieur le ministre!
On aurait dit, quand elle se penchait sur la balustrade de l'escalier,
pour le voir plus loin, d'un oiseau sur une branche, prêt à prendre sa
volée.
En effet, à sept heures, au moment où les portes de la magnifique
salle à manger de l'hôtel Beauvau s'ouvraient à deux battants pour les
invités de M. le président du conseil, une victoria stoppait à la
porte du célèbre restaurant de la place de la Madeleine, au coin de la
rue Royale, en face du grand escalier qui conduit aux splendides
salons du premier étage.
Le baron Germain en descendit plus courbé en deux, plus cassé qu'à
l'ordinaire. On aurait juré d'un vieillard de soixante-dix ans, à sa
démarche.
La figure restait plus jeune que le reste, grâce aux ressources de la
science et à l'art consommé avec lequel le vieux beau réparait les
dégâts et les avaries du temps sur sa personne.
Il dit quelques mots à son cocher et la victoria disparut du côté du
boulevard Malesherbes.
Cinq minutes après, une fenêtre s'ouvrit au premier, laissant
entrevoir le lustre élégant qui tombait du plafond d'un cabinet
particulier, très doré, avec un ciel et des amours joufflus, et le
baron vint s'accouder à l'appui de cette fenêtre.
Si les passants avaient pu comprendre sa pensée, ils auraient su qu'il
pestait contre les femmes en général qui sont rarement exactes et se
font trop attendre.
Ils auraient su encore qu'il était travaillé d'une anxiété poignante,
car jusque-là, soit hasard, soit mauvais vouloir, ses batteries
avaient échoué devant la place qu'il attaquait.
Sous divers prétextes, Angèle, pour laquelle il s'était épris d'une de
ces vives passions de blasé qui ont la durée d'un feu de paille, avait
manqué à la parole donnée.
Il se répétait avec une visible surexcitation:
--Viendra-t-elle?
Elle l'avait promis.
Par malheur, elle devait se souvenir de sa promesse.
Un fiacre, un simple fiacre fermé s'arrêta à la place laissée vide par
la voiture du baron, pendant qu'une victoria de l'Urbaine arrivait à
sa suite et faisait halte de l'autre côté de la chaussée.
Une jeune femme sauta du fiacre et se glissa comme une ombre dans le
grand escalier du restaurant avec un froufrou de satin sur les
moelleux tapis dont il est garni.
A sa vue, les lèvres du baron s'agitèrent dans une expression
papelarde et gourmande et il disparut derrière la fenêtre qui se
referma.
Dans l'Urbaine se prélassait un monsieur d'une cinquantaine d'années,
d'aspect grave, avec des favoris blonds, d'une mise correcte.
Sa course était terminée, sans doute, car il consulta sa montre, solda
le cocher et alla s'asseoir à la porte du café où il se fit servir un
madère.
Sur son carnet il nota quelques mots:
«Chez Durand à sept heures trente-cinq, baron Germain des finances.
Cabinet. Attendue.»
Et comme on peut être de la police secrète et dîner dans un restaurant
de grand style, et qu'après tout le poste d'observation serait plus
sûr et moins fatigant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il entra dans
les salles du rez-de-chaussée et s'assit à une table isolée en face de
l'escalier intérieur qui conduit aux cabinets.
Melchior Pavie se trouvait là dans la meilleure société et il faut
reconnaître à sa louange qu'il y tenait fort bien sa place.
Tenue très distinguée, l'air d'un pur gentleman, cheveux blonds que la
poudre argentait, mains soignées, il était méconnaissable et
l'observateur le plus fin n'aurait pas deviné en lui le comique de
province du Chat Noir.
Il étudia avec patience la carte pour gagner du temps et se commanda
des huîtres, un potage, une sole normande et du bordeaux.
Puis il se plongea dans la lecture d'un journal du soir, sous lequel
il se dissimula.
De son poste, il dominait les deux sorties:
Celle du grand escalier donnant sur la place de la Madeleine, à
l'extérieur.
Celle de l'escalier intérieur par où une femme en rupture de contrat
peut dissimuler sa sortie.
La position stratégique était donc admirablement choisie.
Mais Melchior Pavie l'avait dit à Son Excellence: Il aimait à gagner
ses batailles.
Près de deux heures s'écoulèrent.
Le baron n'avait pas reparu et l'agent était à bout d'expédients pour
prolonger son séjour dans le restaurant que peu à peu les clients
avaient déserté.
Il avait entassé l'entremets sur le rôti; la glace sur l'entremets et
les fraises sur le chester.
Le café absorbé, il avait allumé un cigare de la Havane, et demandé
son addition, par pudeur, quand tout à coup un garçon très ému se
précipita par l'escalier intérieur en s'écriant d'une voix étouffée:
Un médecin!
C'était un coup du sort.
Melchior se précipita au-devant du garçon.
--Qu'y a-t-il?
--Monsieur est médecin?
--Le docteur Pavie.
Le garçon s'inclina.
Ce nom de Pavie ne jouit pas dans la Faculté d'une célébrité
comparable à celle des Récamier ou des Trousseau, mais en un danger
pressant, on ne discute pas ces valeurs.
Au surplus, l'homme était d'une respectabilité parfaite, selon les
apparences. Les barbiers de village et les charlatans de foire ne
s'attablent pas chez Durand.
--C'est dans un cabinet, dit le garçon. Venez, monsieur.
L'agent ne se fit pas prier.
Un spectacle effrayant s'offrit à ses yeux.
Angèle, à demi défaite, les cheveux en désordre, le corsage ouvert,
les bras nus, était à genoux sur le tapis de Smyrne, aux tons éteints,
de ce délicieux réduit du plaisir.
Au pied du canapé garni de satin marron comme les chaises dont l'une
était renversée près de la table couverte encore d'argenterie et de
cristaux, gisait inanimé le corps, bientôt le cadavre du baron.
A l'aspect de l'homme de l'art, Angèle se redressa.
--Sauvez-le, monsieur, cria-t-elle. C'est horrible.
En effet, c'était affreux.
Le viveur débraillé, haletait sous une mortelle attaque d'apoplexie
foudroyante. Ses yeux sanglants n'y voyaient plus. Dans la convulsion
de l'agonie, il étendait au hasard ses mains qui battaient l'air.
Melchior Pavie en savait assez.
--Qu'on coure chez un de mes confrères, ordonna-t-il, mais ce sera
inutile. Rien à faire.
Le baron eut un répit assez court que la mort lui accorda.
Il rouvrit les yeux, les promena autour de lui, et, à l'aspect de ces
meubles soyeux, des dorures et du plafond bleu, il parut éprouver une
impression fugitive de bien-être.
Ses lèvres, dans une grimace de satyre, sollicitèrent un suprême
baiser de la belle fille penchée sur lui et on entendit ces mots
saccadés et à peine articulés sortir de sa bouche:
--Bon, mourir ici! Adorable! Champagne! Lèvres rouges! Des yeux!
Viens!
Une dernière convulsion le secoua et il demeura immobile, abattu sur
le tapis comme s'il avait été frappé d'un coup de massue.
C'était fini.
Angèle poussa un cri.
--Il est mort, dit Melchior Pavie. Les secours de la science lui sont
inutiles.
Le docteur Crestey, un voisin, très estimé de tous, qu'on venait de
prévenir, arrivait à la hâte.
Il ne put que constater le décès.
--La fin du régent, dit-il.
Il n'y avait donc pas matière à discussion entre ces deux médecins, le
faux et le vrai.
Angèle, effarée, allait passer dans un appartement voisin, lorsque
l'agent l'arrêta.
--Madame, dit-il, voulez-vous nous donner l'adresse du défunt?
--Sans doute, dit-elle: le baron Germain, 37, rue du Colisée.
Elle se rajusta rapidement, mit au hasard son chapeau et s'enfuit par
le grand escalier, sans qu'on songeât à la retenir.
Melchior Pavie n'avait pas besoin de son nom pour la connaître.
Il descendit lui-même dans la salle du rez-de-chaussée, solda son
addition qui était aussi considérable que son dîner et disparut à son
tour.
Cette mort étrange, qui rappelait en effet celle du régent dans une
imprudente orgie avec la duchesse de Phalaris, fut commentée le
lendemain par les journaux du matin.
Le baron Germain était un des jouisseurs les plus connus de Paris.
Son opinion faisait autorité en matière de plaisirs mondains, comme
celle de Wolff au Salon, de Sarcey ou de Vitu au théâtre.
Il était de toutes les soirées, de toutes les petites fêtes du high
life, et l'un des arbitres choisis sur les questions de point
d'honneur.
On rechercha quelle était sa compagne de cabinet; il ne fut pas
difficile de l'apprendre à son cercle où, entre intimes, il s'était
laissé aller à des indiscrétions fort excusables, étant donnée la
légèreté des mœurs de mademoiselle Méraud.
Les reporters, à l'affût des scandales, ne se gênèrent pas pour la
désigner en toutes lettres, ou du moins à l'aide d'indications et
d'initiales transparentes.
Angèle, au sortir du restaurant, se rendit droit à la rue du Colisée.
Elle avait perdu la tête.
En entrant chez elle, elle trouva sa femme de chambre Michelle, qui
dormait sur un divan dans le vestibule.
La Flamande fut étonnée de l'effarement de la jeune fille.
--Bon Dieu! madame, lui dit-elle dans sa langue spéciale, que vous
êtes pâle!
--Oui. Tu trouves?
--Madame est blanche comme un linge.
--C'est l'émotion.
--L'émotion? Il vous est arrivé un accident?
Angèle vit qu'elle se trahissait.
--Non, pas à moi, fit-elle. Je revenais à pied; l'omnibus a écrasé un
fiacre qu'il a accroché. Des cris terribles! J'ai eu une peur!
Prépare-moi un verre d'eau! Je vais me coucher. Je ne me sens pas
bien.
La Flamande obéit.
Angèle se laissa tomber sur un fauteuil.
--Qu'arrivera-t-il de tout ceci? pensa-t-elle. Pas de chance! Quelle
horreur!
Elle tremblait de tous ses membres.
Comme elle se déshabillait, le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la
porte la fit tressaillir.
Elle ouvrit une fenêtre sur la rue et se pencha pour voir.
C'était le baron que les garçons du restaurant ramenaient à son
domicile.
En un instant, toute la maison fut sur pied.
--Madame, cria la Flamande, c'est le monsieur de l'entresol qui est
mort.
La tête du baron, livide à la lueur du gaz, ballottait à droite et à
gauche entre les bras des porteurs.
Angèle poussa brusquement la fenêtre et s'enfonça dans sa chambre.
--Couche-moi, dit-elle à Michelle. J'ai la fièvre.
Elle se mit au lit. Ses dents claquaient. Elle se représentait cette
scène dont elle avait été l'actrice. La gaieté du baron au début du
dîner, ses plaisanteries sur les maris trompés; plus tard ses ardeurs
de vieux faune; les odieuses caresses qu'elle avait subies, et tout
d'un coup, cet amant écroulé, murmurant des paroles incohérentes et
s'affaissant sur le parquet, hideux, paralysé, les yeux hagards et
l'écume aux lèvres.
Et elle était là, presque nue, muette de saisissement et frappée de
stupeur, dans la honte de sa situation à la fois horrible et
grotesque. Elle n'avait eu que le temps de se rhabiller et de sonner
les domestiques.
Elle voyait toujours l'œil vitreux du mort qui la suivait, de quelque
côté qu'elle se tournât.
--Ne me quitte pas, Michelle, dit-elle. Fais un lit pour toi. J'ai
peur. Cet homme m'épouvante.
Il lui en venait des sueurs froides au front.
Et c'était pour ce Priape édenté qu'elle trompait son mousquetaire,
comme elle appelait Chazolles.
La grosse Flamande essaya de la rassurer.
--Ce n'est pas votre faute s'il est trépassé, dit-elle. Vous ne l'avez
pas tué, n'est-ce pas?
Elle souriait. Ce n'est pas un mort de plus ou de moins dans la maison
qui lui aurait troublé le cerveau à ce point. Elle avait une autre
force de caractère!
--Ne vous inquiétez pas, fit-elle. Je dormirai bien sur la chaise
longue. Les nuits ne sont pas froides.
Vers onze heures et demie, Chazolles arriva. Il avait quitté la fête
de son ami à son plus beau moment, alors que deux élégantes
pensionnaires de la Comédie-Française récitaient les vers soporifiques
d'un auteur plus célèbre que de raison.
En deux mots la concierge le mit au courant de ce qui se passait.
Mais c'est à peine s'il prêta quelqu'attention à l'accident de son
locataire de l'entresol.
Le baron était mort. C'était un malheur qui arrive à tout le monde. Un
peu plus tôt, un peu plus tard, il faut en venir là. Il était tombé
sur la brèche, sans souffrir. C'était une chance au-dessus de ses
mérites. Il aurait pu s'en aller à la suite de mois entiers de
tortures, comme tant d'autres. Et il ne l'avait pas volé. Un vieux
garçon qui avait troublé tant de ménages et dont la chronique
scandaleuse s'occupait depuis vingt ans! Il n'avait pas à se plaindre
et méritait mieux.
Ce fut l'oraison funèbre de ce viveur émérite.
Chazolles ne s'intéressait plus qu'à un être au monde. Angèle seule
avait le privilège de l'occuper et elle l'occupait trop, car il en
était réduit à souffrir les piqûres d'aiguille, les coups d'épée,
toutes les douleurs lancinantes de la crainte et de la jalousie.
--Où est-elle? dit-il à madame Adrien en coupant court à ses doléances
sur le baron.
--Mademoiselle Angèle?
--Sans doute. De qui voulez-vous que je vous parle?
--Pardon. Je ne sais où j'ai la tête. Elle est rentrée.
--Quand?
--A neuf heures environ.
--D'où venait-elle?
--Je l'ignore. Vous savez bien que ce n'est pas à moi qu'elle conte
ses affaires.
Chazolles n'en écouta pas davantage.
Il courut à l'appartement de sa maîtresse.
Lorsque la Flamande l'introduisit, elle lui dit:
--Madame est malade.
--Depuis quand? demanda vivement Chazolles.
--Depuis son retour.
Le châtelain du Val-Dieu en deux pas fut au chevet de sa maîtresse.
--Qu'as-tu donc? lui dit-il.
--Rien! une émotion.
--A quel propos?
--Une peur dans la rue! un accident d'omnibus, et ce mort que j'ai vu
si vivant, il y a deux ou trois jours.
--Le baron Germain?
--Oui; tu sais bien. Je le rencontrais quelquefois dans l'escalier ou
le vestibule. Il était très poli, ce pauvre homme! Il me parlait
toujours.
--Il avait ses vues, murmura Chazolles. Un viveur!
--Qu'est-ce que tu dis?
--Je dis un viveur. C'est leur métier d'être polis avec les jolies
femmes. Tu souffres?
--Beaucoup; mais ce ne sera rien. L'affaire de la nuit.
--Veux-tu que je reste auprès de toi?
Elle le repoussa avec un geste caressant.
--Non, va-t'en, fit-elle. Je t'en prie. J'ai besoin d'être seule.
--Je te veillerai.
--Non, je ne veux pas. Je garde Michelle. Va-t'en!
Elle y mit tant d'insistance avec des câlineries adorables et des
regards noyés, que Chazolles, mécontent, se disposa à sortir.
Au moment où il allait la quitter, elle lui passa ses deux bras autour
du cou et lui dit:
--Que fais-tu demain?
--Je vais à Nevers.
--Pourquoi?
--Présider un banquet de comice. Cela rentre dans mes attributions.
Pense donc! un ministre de l'agriculture.
--Et quand reviens-tu?
--Après-demain matin.
--Ton ami Duvernet, est-ce qu'il t'accompagne?
--Non! Il tient entre ses mains les destinées de la France pour le
moment. Il ne les expose pas sur le P.-L.-M. C'est à moi la corvée!
D'ailleurs, sans les comices et les concours hippiques ou de bestiaux
gras, je ne vois pas à quoi je serais utile.
Il ajouta en poussant un soupir désespéré:
--Encore un jour sans te voir!
Et avec un geste tragique:
--Et tu me renvoies?
--Il le faut, dit-elle nettement. J'ai la fièvre. A ton retour je
t'attendrai.
--Et tu m'aimes?
--Tu le demandes?
--Et tu n'aimes que moi, que moi seul?
--Je te le jure.
Il colla ses lèvres à celles de la jeune fille qui lui dit en lui
serrant la main:
--Adieu! Maintenant, je me sens déjà mieux. Je vais dormir. Bonne
nuit.
Une heure sonnait à la pendule de la chambre.
Il s'éloigna à regret de ce lit chaud et moelleux, regarda une
dernière fois les flots de cheveux d'or épars, ces tresses où le baron
avait passé ses doigts crispés par l'agonie, et sortit suivi de la
Flamande qui verrouilla la porte derrière lui.