L'ancien vendeur d'huîtres était retourné à sa villa du Val-Dieu, à la
grande satisfaction d'Herminie qui tremblait de tous ses membres que
les séductions de la capitale ne lui reprissent son captif. Le malheur
de ces maîtresses devenues par une sorte de prescription trentenaire
quasi légitimes, c'est que leur lien est si fragile qu'elles en
redoutent à tout instant la rupture.
Herminie ne fut rassurée qu'à l'heure où le jovial pêcheur à la ligne
reprit ses habitudes, dans son désert, et se renferma de nouveau dans
la régularité de sa vie de campagne, tout en regrettant parfois, à
voix haute, les bonnes parties qu'il avait faites en compagnie de ses
anciens complices, Courapied, Dubourdeau et Cadinet.
Il apportait des nouvelles.
Angèle était devenue une incomparable créature, mais elle se
dérangeait. La tante, madame Pivent, était si faible qu'elle la
laissait vivre à sa guise, en toute liberté, et Dieu sait comme on en
usait.
Si c'était une manière de mener les jeunes personnes!
Méraud qui, en secret, était très épris de la beauté d'Angèle, et
jaloux des heureux mortels qui avaient le don de lui plaire, ne
tarissait pas en diatribes contre sa jolie cousine et son éducation.
Mais en manière de conclusion, il arrivait toujours par un chemin ou
un autre aux circonstances atténuantes en faveur de la mignonne
pécheresse.
Après tout, c'était Paris qui était coupable, ce misérable Paris où le
luxe tentait les pauvres filles, par toutes les ouvertures des
magasins de nouveautés, ces boutiques damnées où les femmes allaient
ruiner leurs maris et s'entretenir dans la coquetterie et le
gaspillage; où des vendeurs frisés, musqués, un tas de propres à rien,
de «feignants» leur faisaient la bouche en cœur en dépliant les
étoffes tentatrices avec des prix qui trompaient le monde, et des
occasions qui n'en étaient pas, toujours des deux francs le mètre,
avec quatre-vingt-quinze centimes qu'on ne voyait pas sur l'étiquette,
ou il fallait chausser ses lunettes et regarder de près.
Et les voleurs de bijoutiers aussi, ils étaient là, avec leurs
vitrines pleines de boucles d'oreilles de diamants et de cailloux du
Rhin.
Les petites des ateliers s'y arrêtaient le soir sous le gaz qui
flambait et elles se prenaient à désirer d'en avoir aux bras et aux
doigts comme les filles qui sans travailler en portent qui ne leur
coûtent guère.
Autant d'araignées tapies derrière leurs toiles, ces brigands de
boutiquiers.
Oh! ce Paris! Il lui en voulait d'avoir dévoré--sans lui--cette petite
Angèle si fraîche, si pimpante, si bien tournée.
Ce n'était pas sa faute à cette enfant.
Et toujours bonne fille!
Il racontait à Herminie le duel qui avait eu lieu à Auteuil et dont il
n'avait entendu que quelques mots échappés à Angèle, chez sa tante,
dans l'effarement de la première heure.
Le duc avait été blessé, un duc, ma bonne!
Mais on ne savait pas le nom de son adversaire. Angèle n'avait pas
voulu le nommer. Elle s'y était refusée obstinément.
--Ça n'était pas des choses à dire; elle avait promis le secret. Un
homme marié!
C'était tout ce qu'on avait pu en arracher.
Au Val-Dieu, les Chazolles étaient réinstallés à la grande joie de
leurs voisins, mais le mari ne revenait toujours pas.
Sa grandeur le retenait à Paris et les bonnes gens de son village
étaient fiers d'avoir envoyé à la Chambre un ministre.
On chantait ses louanges dans l'arrondissement.
Ce n'était pas que les champs rapportassent deux récoltes au lieu
d'une ou que les pommes de terre fussent moins sujettes à la maladie,
mais c'est flatteur de se dire qu'on possède un ministre dans sa
circonscription.--Éternuez!--Et l'arrondissement n'avait pas été
favorisé jusque-là. Ses mandataires étaient d'un terne! Enfin,
celui-là était au pinacle et ses électeurs triomphaient avec lui. Les
cantons limitrophes étaient dans la joie. Tourouvre jubilait! Moulins
préparait un banquet pour célébrer l'élévation de son candidat sur le
pavois, Bazoches organisait un comice monstre.
Et le héros de ces fêtes rurales ne se montrait point.
Il fallait qu'il fût accablé de travaux pour ne pas se presser de
jouir des félicitations qui l'attendaient.
Il aurait passé pour un ingrat, oublieux de ses devoirs les plus
sacrés, étranger aux plus simples lois de la reconnaissance, si Hélène
ne s'était multipliée pour le remplacer.
Pas de pauvre commune à laquelle elle n'envoyât ses offrandes, cinq
cents francs pour la réparation d'une église, mille pour une école,
trois cents pour la détresse imprévue d'une pauvre famille, six cents
pour un chemin vicinal qu'on ouvrait sans ressources.
Nul ne recourait à elle en vain, et on le savait.
Quand sa bourse était vide, celle de son père s'ouvrait, et elle était
inépuisable.
Le vieil antiquaire était enchanté d'avoir un gendre dans le Cabinet,
deux bientôt, car Denise préparait le trousseau pour son prochain
mariage.
Sa grande sœur l'aidait dans ce travail, qui met de douces larmes
dans les yeux des jeunes filles et qui lui arrachait à elle des larmes
amères.
Chaque jour, Duvernet envoyait des bouquets superbes avec des lettres
où il disait de ces choses que la plume d'un amant sait rendre si
touchantes et qu'on relit vingt fois la nuit, dans un coin de
l'alcôve, sous la clarté pâle de la lampe mystérieusement voilée.
Il y avait toujours au bas un mot tendre pour Hélène avec une
espérance énigmatique que Denise comprenait à demi.
Chazolles écrivait peu, des lettres courtes, dans un style
télégraphique, un style ministre, disait M. Châtenay, quand les
fouilles de son camp romain lui donnaient des loisirs.
Les terrassiers piochaient; on avait mis à nu des fondations
considérables et des caveaux où on découvrait des débris curieux, si
on veut, des ossements variés, des ustensiles domestiques, des vases
en terre d'une forme entièrement primitive.
Toutefois, rien de décisif.
Mais un savant s'obstine aisément et le seigneur de Grandval était
d'une ténacité à déterrer une ville entière pour y trouver un document
de valeur, une urne funéraire d'une forme inconnue, une figuline ou
une arme comme on n'en connaît pas.
Hélène répondait à son mari des lettres de quatre pages pleines de
détails sur les enfants, la ferme, le troupeau de moutons, la
vacherie, les animaux de toute sorte, cette famille agricole à
laquelle il était autrefois si attaché.
Elle s'effaçait, ne parlant jamais d'elle et terminant par un baiser
que les petites envoyaient à leur père.
Souvent au-dessous de la signature, Marthe et Thérèse ajoutaient deux
mots de tendresses, quelquefois un reproche:
--C'est ennuyeux, père, que tu sois ministre. Quand reviendras-tu? On
est si bien ici.
Ce n'était pas le ministère qui retenait Maurice.
Avec une extrême facilité, il s'était mis au courant de ses affaires.
Le brillant élève du lycée s'était retrouvé. Il avait étudié à fond
toutes les questions économiques intéressant la campagne dans son
manoir du Val-Dieu. En quelques jours, ses chefs de bureau n'avaient
eu rien à lui apprendre sur la routine de son administration.
Le matin, il recevait tous ceux qui voulaient lui parler, les gagnant
par son affabilité.
Ensuite, il allait déjeuner avec Duvernet, et ne remettait plus les
pieds au ministère.
--A quoi bon? disait-il à son ami. Mon budget est à peine suffisant
pour les dépenses traditionnelles. Les employés le dévorent comme une
légion de rats, et il ne me reste à distribuer que de bonnes paroles.
Il se rendait aux séances de la Chambre.
Parfois il prenait la parole avec une logique et un bon sens
écrasants. Il était concis et précis, deux rarissimes qualités.
Il parlait, car il voulait qu'on vît son nom à l'_Officiel_. C'était
une excuse pour l'abandon dans lequel il tenait les siens, et M.
Châtenay pouvait s'écrier en brandissant son journal:
--Hélène, encore un discours superbe de ton mari. Il fait son chemin,
le gaillard!
Ce n'était pas seulement dans la politique. Il ne s'en occupait
qu'avec répugnance, haïssant les discussions oiseuses, les avidités de
places, les courses au clocher de fonctionnaires se ruant les uns sur
les autres.
Duvernet lui-même commençait à se lasser de sa tâche.
Après un mois de pouvoir, il était empêtré dans la glu des bureaux,
comme les autres, harcelé par les milliers de subalternes inutiles,
embarrassé par la multitude des rouages de la machine gouvernementale
comme un plaideur dans le dédale de la procédure ou une armée par ses
bagages. Il en avait assez de ces travailleurs qui arrivent à dix
heures, taillent une plume, calligraphient cinq lignes à leur belle et
s'en vont déjeuner pour rentrer à deux heures, tailler une seconde
plume, lire un journal, écrire une seconde lettre à une autre belle,
l'expédier par le municipal, remettre leurs papiers et leurs
instruments de _travail_ en place, brosser leurs habits, en secouant
la poussière des paperasses, et s'acheminer doucement, sur les quatre
heures, vers les Champs-Élysées et le Bois, où ils étendent leurs
abatis au bon soleil de la flânerie parisienne.
Il n'essayait plus de faire le bien et de rien changer aux engrenages
dans lesquels il se laminait à son tour; il se garait des sottises et
des fautes, comme un cocher qui se tire à côté des ornières sans
entreprendre de réparer le chemin.
Entre deux visites, il écrivait des lettres interminables, pleines de
sentiment et de désillusion de tout, excepté de l'amour pur dans
lequel il voulait désormais cloîtrer sa vie.
Il avait voulu tout connaître; il était désabusé.
Quinze jours après son entrée aux affaires, il pria son ami, le préfet
de police, de lui prêter un homme sûr pour une mission secrète.
Ce préfet de police était un ancien magistrat sérieux, très sûr de
relations, le Labadens aussi du chef du cabinet. Ils arrivent, comme
cela, par fournées, les uns portant les autres.
--Il s'agit du repos d'une famille, dit Duvernet. Rien de politique.
Un secret à découvrir.
Le lendemain vers dix heures, l'huissier passa une carte à
l'Excellence.
C'était celle du préfet avec un mot au crayon:
«L'homme demandé.»
Duvernet considéra avec curiosité l'agent choisi par son ancien
camarade.
Mise soignée, tournure de procureur, face rasée.
Une cinquantaine d'années, infiniment de dignité.
--C'est vous que l'on m'envoie?
--Oui, Excellence.
--Dites monsieur le ministre.
--Je suis de l'ancienne police. C'est une habitude que j'ai conservée.
--Il faut la perdre. Nous nous démocratisons.
L'homme s'inclina.
--Votre nom?
--Pavie Melchior.
--Pavie? Un nom de bataille perdue.
--Je tâche de gagner les miennes.
--J'ai un service à vous demander.
--Dites des ordres à me donner, monsieur le ministre.
--Non, un service à réclamer. Il est inutile de vous recommander la
discrétion.
--C'est professionnel.
--Vous ne rendrez compte qu'à moi seul du résultat de vos démarches.
Pavie s'inclina de nouveau.
--Voici ce dont il s'agit. Un de mes amis est fou d'une jeune fille.
Cette jeune fille l'entraîne à des fautes dont la principale est de
délaisser une famille où, jusque-là, il a trouvé un bonheur parfait.
Cette fille le trompe odieusement, mais pour ouvrir les yeux de cet
aveugle, il faut l'éclairer avec une lumière éblouissante. Je tiens à
connaître les faits et démarches de cette petite à laquelle,
d'ailleurs, je ne souhaite aucun mal. On l'indemnisera. Elle n'aura
pas à regretter le temps perdu.
--Elle se nomme?
--Angèle Méraud.
--Elle demeure?
--Je ne sais où. Vingt ans, blonde, taille moyenne, un modèle exquis
de Parisienne. Figure ravissante, des toilettes d'un goût parfait.
C'est la nièce d'une poissonnière des halles, riche, veuve, sans
enfants, madame Event, Piment ou Pivent. Elle a un cousin en
Normandie, dans l'Orne, près du Val-Dieu, une petite commune perdue.
Il se nomme Méraud, comme elle. Voici les notes, avec le signalement.
Cela suffit?
--Oui, Excellence!
--Je vous en prie, oubliez ce mot. Cela me changerait trop qu'on
m'appelât monsieur quand je serai tombé sur le nez, comme mes
prédécesseurs.
--Monsieur le ministre est le premier qui m'ait fait cette
observation. J'ai souvent été appelé pour affaires de confiance.
--Vous allez agir?
--Ce soir, je saurai où demeure cette jeune fille. Dans huit jours je
vous indiquerai heure par heure l'emploi de son temps détaillé. Si
monsieur le ministre souhaite un rapport plus prompt...
--C'est inutile.
Duvernet prit un rouleau de louis dans son secrétaire et le donna à
l'agent qui le fit disparaître, avec un geste distingué, dans les
gouffres de sa poche.
--C'est comme dans les comédies, mon cher monsieur Pavie, dit
Duvernet. La vie n'en est-elle pas une! Allez.
--Monsieur le ministre peut compter sur mon zèle. Il sera satisfait.
Il s'inclina très bas et disparut.
--Je ne sais pas où ce mime a fait ses études, pensa Duvernet, mais
pendant qu'il me parlait, il a changé trois fois de figure, aussi vite
que d'autres changent d'opinion. Très fort.
Il se frotta les mains.
Allons, cette petite Angèle n'avait qu'à se bien tenir. Elle avait
contre elle le gouvernement et la police.
Ah! si on savait parfois ce que les cavaliers du ministère portent au
galop, dans leurs portefeuilles de cuir, au risque de se rompre le
cou, en brûlant le pavé!
Des messages ministériels!
O Juvénal, où est ton stylet!