XXXI

Il était dix heures du matin. L'hôtel du Cours-la-Reine était vide et

morne. Les persiennes closes attestaient l'absence de ses hôtes.

La petite porte du pavillon habité par Chazolles et donnant sur le

quai s'ouvrit sans bruit.

Un homme correctement vêtu d'une redingote boutonnée sortit et, avant

de fermer cette porte, se retourna.

--Je ne sais à quelle heure je rentrerai, ni si je rentrerai.

--Monsieur ne va pas avoir une autre affaire au moins?

--Sois tranquille.

--Monsieur veut-il que j'aille le retrouver au ministère?

--C'est inutile. Merci.

La petite porte se referma derrière le fidèle Jacques, qui suivit du

regard son maître en restant sur le quai.

--Je ne sais pas ce qu'a monsieur, pensa le cocher, mais il est triste

et il ne dit plus quatre paroles par jour, lui si gai, si plein

d'entrain et de belle humeur. L'air de cet endroit-ci ne lui est pas

sain. Et pourtant, le voilà ministre! Ministre! Monsieur est ministre!

Nous sommes ministres!

Pour l'ancien maître d'armes du 2e dragons, être ministre, c'était

dépasser les autres pékins de vingt coudées; c'était poser son pied

superbe sur le front du menu peuple; c'était s'élever si haut, si haut

qu'on marchait dans sa gloire, la tête dans les nuages, et qu'on

devait se sentir inaccessible aux misères humaines.

Et pourtant Chazolles, au moment où il était parvenu au comble des

ambitions satisfaites, n'en éprouvait pas la moindre jouissance.

Il se trouvait au contraire plus petit, plus inutile, plus impuissant.

Il rongeait son frein de colère vaine, et tout lui échappait.

Sa famille, sa femme, ses enfants l'avaient abandonné, sans plainte,

sans cri, sans murmure même; mais il sentait que c'était bien fini,

que le mal était irréparable. Entre Hélène et lui la rupture était

complète. C'était pour le monde qu'elle avait le courage de conserver

son secret en elle comme un martyr à qui un serpent enfermé dans sa

tunique rongerait la poitrine.

Elle savait tout ou du moins elle en savait assez pour n'avoir plus ni

estime ni amour pour lui. Il lui faisait horreur puisqu'elle

s'éloignait en toute hâte, ne voulant pas rester un jour de plus sous

le même toit que lui.

Et cette Angèle qui n'était pas revenue!

Elle n'avait pas reparu. Sans doute on ne la reverrait plus.

Tout s'en allait donc à la fois, sa femme froissée par l'outrage qu'il

lui avait infligé, sa maîtresse qui ne l'aimait pas et ne l'avait

jamais aimé.

Et pourtant, en ce moment même, malgré la certitude de la fausseté de

cette blonde aux yeux languissants, malgré le rôle ridicule qu'elle

lui imposait et l'odieuse comédie dont il avait été la dupe, malgré le

flot de rage qui lui montait au cerveau et le suffoquait, il se

sentait plus épris que jamais des charmes de cette rouée élégante et

perverse qui le plantait là, sans façon, sans regret et ne lui donnait

même pas signe de vie.

Il ressemblait au buveur d'opium. Il en mourait et il en voulait.

Il consulta sa montre.

Il devait se rendre à l'Élysée à dix heures.

Il était déjà en retard, et faire attendre ce qu'on appelle le

gouvernement, dont il était, ses collègues et son chef, c'était grave.

Néanmoins, il ne put résister au désir de parler d'Angèle et se

dirigea à grands pas vers la rue du Colisée.

--Elle n'est pas revenue? dit-il à la concierge.

--Non, monsieur, répondit madame Adrien.

Et comme elle remarqua l'abattement de son maître:

--Ayez donc plus de courage, fit-elle, vous, un homme comme vous! se

faire tant de mauvais sang pour une...

--Pour une quoi? dit-il vivement.

--Pour une fille comme il y en a tant à Paris! Laissez donc! Elle

reviendra bien, attendez. Les femmes, c'est bizarre. Plus on les

néglige, plus elles vous adorent; plus on court après elles, plus

elles vous tyrannisent.

Il sortait lorsqu'il heurta, au détour de la porte cochère, la boîte

d'un facteur qui entrait dans le vestibule.

--Une lettre pour M. Chazolles, dit le modeste fonctionnaire, en

s'adressant à la concierge.

Le ministre entendit son nom et revint.

Le facteur arpentait déjà le trottoir.

--C'est pour vous, dit madame Adrien, et c'est d'elle, sans aucun

doute. Vous voyez bien. Elle revient!

Chazolles prit la lettre et s'éloigna.

Il n'osait rompre le cachet.

Enfin il s'y décida.

La lettre était écrite sur du papier parfumé, satiné, teinté d'azur,

avec une initiale sur l'enveloppe.

C'était bien du papier de femme.

Le ministre l'ouvrit et descendit lentement le faubourg Saint-Honoré.

En savourant cette prose, il oubliait le président, ses collègues, son

ami et les affaires publiques.

Le char de l'État pouvait s'embourber dans les ornières, il n'y

songeait guère.

Le billet était d'Angèle, en effet.

La capricieuse fille n'était pas restée chez sa tante. Elle n'était

pas assez stable pour passer trois jours dans le même lieu, fût-il

égayé par la présence de son cousin Gaspard Méraud et de l'excellente

madame Pivent.

Elle avait exploré de nouveau les hauteurs de la rue Pigalle et du

boulevard de Clichy. Elle avait visité les amis du Rat Mort et du Chat

Noir, mais elle les avait trouvés lugubres.

Sa grâce jeune, ses fraîches toilettes, ses cheveux blonds comme les

blés et sa blancheur détonnaient dans ce milieu banal et dans ces

orgies d'estaminet enfumé. Elle en avait eu assez au bout d'une heure.

Et puis elle était mécontente.

Au fond, elle aimait Chazolles.

S'il l'avait gardée auprès de lui, sans la livrer à elle-même, il

l'aurait dominée de sa force, de son attraction, du feu de ses grands

yeux brillants qui la fascinaient... quand il était là.

Seule, elle avait besoin de s'étourdir et d'oublier.

Elle était donc redescendue à la Chaussée-d'Antin. Là, elle rencontra

le jeune Abraham Saller, mais sa conversation l'écœura.

La mode et les ministres pouvaient changer.

Ce jeune financier ne changeait pas.

Il était toujours aussi empesé, aussi vain, aussi fade, et aussi

gonflé de ses mérites que par le passé.

Elle courut prendre des nouvelles du duc de Charnay.

Il n'était pas en danger, mais la fièvre se déclarait et la porte

était défendue pour tout le monde.

Restait le baron Germain. Mais pour le moment le caprice de la jeune

fille s'envolait ailleurs.

Elle voulait revoir ce mousquetaire, cet intrépide, ce ferrailleur au

bras d'acier qui l'avait conquise par son grand air et reconquise par

ses victoires.

Il n'y a que les sœurs de charité qui aillent aux blessés, aux

pauvres, aux malades ou aux faibles.

La femme est au victorieux, au triomphant.

Angèle appartenait à Chazolles.

Mais comment le revoir? Elle n'osait se retrouver en face de lui sans

une explication préalable.

Elle écrivit donc.

Le visage du ministre s'éclairait en parcourant ces lignes folles

qu'elle avait tracées à la hâte, dans l'énervement d'une heure de

désir et d'excitation fébrile.

«Mon adoré Maurice,

»Tu as dû me croire coupable. Je ne t'en veux pas. Les apparences

étaient contre moi. Cependant elles te trompent. Le duc de

Charnay est lié avec une de mes amies et m'avait offert son bras

pour un instant. Que vous êtes violent, monseigneur! Est-ce donc

un crime d'être au bras d'un homme de son nom et de sa figure

dans un lieu public, encombré d'hommes et de chevaux? Tu es un

sauvage et tu n'entends rien à la vie parisienne. Autrement tu

saurais que tous les jours cela se fait et qu'on cause à un

monsieur qui ne nous est rien mais qui est l'ami de nos intimes.

Tu t'emportes comme une soupe au lait et tu m'as fait une

révolution!

»Ah! vous êtes un homme terrible, monsieur, avec qui il ne faut

pas plaisanter. Ce pauvre Charnay en est quitte à bon compte,

s'il n'en a que pour deux mois à garder la chambre. Quel bretteur

vous faites! Le duc m'est indifférent et je donnerais toute sa

personne pour votre petit doigt, jaloux! Mais je vous en veux de

vous exposer à vous faire tuer quand votre vie m'appartient!

J'espère que vous allez me pardonner ma légèreté à cause de la

peur que j'ai eue, dès que vous aurez reçu cet aveu de votre

Angèle!

»Si tu m'en veux toujours, dis-le moi, sans rien me cacher de tes

sentiments et je me jette à la Seine ou je me couche dans ma

chambre avec un seau de charbon comme une fleuriste qui en a trop

de son métier. Il paraît que c'est une mort douce et j'ai dans

l'idée que je serai réduite un jour ou l'autre à en finir de

cette façon, par votre tyrannie, oui, monsieur le despote. Que

c'est laid! Fi! A ce soir, si tu m'aimes encore, sinon tu ne me

reverras plus jamais, jamais, jamais, ni toi, ni personne! Ne

m'écris pas de méchancetés! Si tu veux me gronder, viens! dis-moi

tout ce qui te plaira, accable-moi d'injures, mais viens! Je

t'aime, je t'aime, je t'aime!

»Ton ANGÈLE.»

»_P.-S._--Il paraît que tu es devenu ministre depuis ces derniers

événements. Sans doute, tu ne me trouveras plus assez belle pour

être ta maîtresse.

»Pourtant, je serai tout ce que tu voudras, ton esclave, ta

servante; tu peux me commander ce qui te passera par la tête! Je

suis à toi, entends-tu, toute à toi, et tant que tu daigneras me

garder. Viens.

»A. M.»

Chazolles fut réconforté du coup.

Il respirait à pleins poumons; le ciel, qui était gris, lui semblait

aussi radieux que le firmament de Naples ou d'Alger; les passants lui

produisaient l'effet d'habitants de Lilliput. Depuis qu'il tenait dans

ses mains cette bienheureuse lettre, il avait grandi étonnamment. Sa

tête était pour le moins à la hauteur des corniches d'un premier

étage.

Il ne pesait pas plus à terre que s'il avait eu des ailes.

La vue du factionnaire aux portes de l'Élysée le rappela aux banales

réalités de la vie.

Il traversa la cour du palais, la tête haute, et les gens de service

purent croire qu'il était, comme beaucoup d'autres, enflé de son

élévation aux honneurs.

Il n'en était rien pourtant.

C'est à peine si son portefeuille comptait dans son existence.

Il passa devant l'huissier de service, traversa quelques salons aux

vives dorures et fut introduit dans un immense cabinet aux rideaux de

damas fanés, où plusieurs groupes d'hommes noirs causaient avec

animation dans les coins.

Une table couverte d'un tapis vert tenait le milieu de cette vaste

pièce et des fauteuils confortables tendaient les bras aux personnages

chargés, pour le moment, des destinées de la France.

Dans une embrasure, Duvernet, pimpant, le triomphe sur le visage,

causait avec un monsieur au teint pâle, flegmatique, qui l'écoutait

patiemment, mais avec une indifférence stéréotypée sur ses traits

effacés.

--Bonnes nouvelles, monsieur le président, disait le nouveau chef du

cabinet. La Bourse a monté hier soir. Le cinq a fait un joli saut.

C'est une hausse d'un franc.

Le personnage au teint pâle secoua la tête:

--C'est toujours comme ça, dit-il, au début. Le salut d'usage.

--Je crois que le pays accueille avec sympathie le nouveau ministère,

un ministère jeune, vigoureux, bien intentionné.

--Le pays ne les accueille pas autrement.

--La presse est unanime. Le ministère Ramet n'avait décidément pas de

partisans.

--Un ministère tombé, pensez donc, mon bon ami!

--Vous êtes sceptique, monsieur le président!

--Non; je suis vieux! Que j'en ai vu passer! Si nous travaillions un

peu, mon cher ministre!

Duvernet mit son binocle à cheval sur son nez et compta ses collègues.

Ils étaient au complet.

Il se fit un bruit de fauteuils et les Excellences se rangèrent autour

du tapis vert.

Un silence régna, silence de recueillement. Les visages se

consultèrent.

Il y en avait de rudes, à la moustache grisonnante, aux sourcils en

broussailles, aux cheveux revêches, ramenés avec effort, en virgule,

au-dessus des oreilles évasées. Ils représentaient la force armée.

Il y en avait de rasés, aux courts favoris, à la lèvre supérieure

dégagée, aux rides en éventail aux coins de la bouche et à l'angle

externe des yeux.

C'était l'élément civil et judiciaire.

La magistrature et le barreau.

Le barreau domine dans ces assemblées. La toge mène à tout. _Cedant

arma._

Les uns et les autres s'observèrent pendant une minute. On s'épiait.

Le cabinet était jeune et fort, selon l'expression de Duvernet, mais

il n'était peut-être pas encore parfaitement homogène.

Un cabinet est rarement homogène; il contient toujours quelqu'habile

homme qui prend ses précautions et songe à faire partie de la

combinaison prochaine.

Chazolles était là matériellement mais son esprit était ailleurs. Il

relisait mentalement la lettre d'Angèle.

L'ardente fille l'avait reconquis.

Duvernet appuyé sur ses cent cinquante mille francs de rentes et

l'espoir de son prochain mariage, avait l'air joyeux et déterminé.

Il voyait tout en bleu et en rose et des effluves printanières lui

caressaient le dos.

L'homme au teint pâle promenait son regard éteint sur l'assemblée qui

restait muette.

--Vous n'avez pas de nouvelles, dit-il? Rien d'urgent?

Personne ne dit mot.

--Point de complications?

Même silence.

--Aucune réforme à proposer?

--Pas encore, dit Duvernet; elles sont à l'étude.

L'oracle eut un sourire équivoque.

--Alors nous pouvons lever la séance?

Il se tourna vers Chazolles qui revenu à lui-même et intéressé par la

nouveauté du spectacle, étudiait non sans étonnement cette manière de

gouverner les peuples et semblait prêt à protester.

--Avez-vous quelque projet pour votre département, mon cher ministre,

dit-il, avec une extrême politesse.

Son département?

Il y avait bien songé. Vraiment c'était peut-être de son département

qu'il retournait depuis deux jours. Un duel, sa femme exaspérée, sa

maîtresse perdue et retrouvée! Il avait bien eu le temps d'y songer à

son département!

--Mais non, monsieur le président, dit-il confus et rougissant.

--Eh bien! alors, rien ne nous empêche d'aller déjeuner, comme de

simples mortels. Nous n'avons plus besoin ici.

--Sans doute, dit Chazolles abasourdi.

Il allait peut-être demander pourquoi on y était venu.

--Pardon, dit le militaire qui se leva, je demande la parole.

--Vous l'avez, mon cher général.

--On a parlé de réformes. Je désirerais en soumettre une au conseil et

des plus impérieuses. J'entends qu'elle s'impose. Il s'agit de

l'habillement des troupes.

--C'est juste, dit avec son flegme l'homme au teint pâle. Vous

arrivez.

Et il poussa un soupir résigné en pensant:

--Allons-y.

Le militaire s'exprimait difficilement. Il cherchait son exorde.

Le président lui vint en aide.

--Ah! j'en ai bien vu, allez, dit-il. Ne vous gênez pas. Qu'est ce que

vous voulez changer, vous? Les godillots?

--Non, monsieur le président.

--Les capotes?

--Non, monsieur le président.

--Les guêtres? Les sacs? Les tentes?

--Non, monsieur le président.

--Les képis, les shakos?

--Non, monsieur le président.

--Les boutons de culotte?

--Non, monsieur le président.

--Ah diable! alors de quoi s'agit-il?

--D'une mesure des plus hygiéniques.

--Déjà? dit Chazolles très ironique.

Le militaire jeta sous son bras, d'un geste furibond, son portefeuille

qu'il ouvrait pour en extraire des papiers, et se rassit.

Son auditoire était narquois et mal disposé.

--En effet, dit-il en mordillant sa moustache grise, peut-être est-ce

aller un peu vite, bien qu'il ne soit jamais trop tôt de procéder à

des réformes bienfaisantes pour le soldat, qui est l'âme de la nation.

J'attendrai que la bienveillance de mes collègues m'autorise à

présenter ce projet élaboré avec un soin pieux, j'ose le dire, et qui

est le résultat des études de toute ma vie. J'attendrai.

--Et j'espère, mon cher ministre, dit l'homme au regard endormi, avec

sa courtoisie parfaite, que nous ne perdrons pas pour attendre.

Personne n'a plus rien à dire?

--J'ai lu ce matin, dans un journal réactionnaire, dit un fabricant de

quelque chose, devenu ministre des finances, que vous assistiez à la

représentation d'_Hernani_ aux Français, oserai-je vous demander

comment vous trouvez Sarah Bernhardt, monsieur le président?

--Maigre.

--Et le vieux Ruy Gomez?

--Trop d'aïeux.

--Et Charles-Quint?

--Prolixe.

--Et Hernani?

--Excentrique. Pourquoi se tue-t-il?

--Pour la foi jurée!

--Je me suis fort ennuyé.

Il se reprit:

--Pourtant il y a eu une lueur. En entendant le cor du vieillard, un

spectateur du genre gai a crié: Tiens! le tramway! Impossible

d'achever la scène. Autant de gagné! On ne comprend plus les vertus

grandioses, mon cher ministre. On ne les comprend plus!

Il se leva.

--Messieurs, quand vous voudrez, conclut-il, je suis toujours prêt.

Les affaires du pays avant tout. Je vais déjeuner.

Les ministres se saluèrent et sortirent.

Dans la rue, en reconduisant Duvernet à la place Beauvau:

--C'est ce qu'on appelle un conseil des ministres, dit Chazolles.

--Probablement.

--Eh bien! Je m'en faisais une autre idée, comme tout le monde.

--T'imagines-tu, toi, l'agriculteur, que nous allons faire marcher le

soleil comme un réserviste et pousser le blé en vingt-huit jours?

--Non, sans doute, mais...

--Mais quoi? Nous sommes aux affaires; elles n'en vont ni pis ni mieux

qu'avant. Es-tu content de ta boîte?

--Tout à fait.

--Qu'y as-tu vu?

--Mes employés et un chef de bureau très intelligent qui m'a dit ceci:

«Monsieur le ministre, vous pouvez vous reposer sur nous pour

l'expédition de la besogne courante. Il n'y à rien à faire.» C'est

textuel. J'avais déposé ma canne et mon chapeau dans un coin. Je les

ai repris et je suis sorti comme j'étais entré. Le temps était très

beau. Je suis allé me promener.

--Et ton duel?

--Les journaux en ont parlé, en me désignant assez clairement bien

qu'avec des initiales. Ils ont l'art des sous-entendus, ces

animaux-là.

--Quelques-uns oui, ce sont les plus dangereux.

--Enfin, j'espère que M. Châtenay n'en aura rien su. Denise non plus.

Pour Hélène, le mal est fait.

--Hélas! si cette fâcheuse aventure pouvait te guérir! Déjeunes-tu

avec moi?

--Si tu veux.

--Tu n'es pas installé à la rue de Varennes?

--Pas encore. J'ai même l'intention de ne pas m'y installer du tout.

--Il le faut.

--Oh! si peu je suis ministre. L'agriculture! c'est à peine si elle a

un budget. Je me nourrirai bien sans elle, en picorant un peu partout,

chez toi et ailleurs.

--Je te vois venir. Ailleurs, surtout! O fou, qui as deux ménages où

tu n'es aimé de personne, car tu détacherais de toi la meilleure des

femmes, et qui pourrais en avoir un, le plus beau, le plus doux, le

plus riant, le plus fidèle, le plus charmant. Enfin! j'espère que nous

te convertirons en t'ouvrant les yeux. Maintenant que j'ai la police

sous mes ordres!

Le président du conseil traversa les salons du ministère, encombrés de

solliciteurs de tous grades.

Il y avait là des collections de têtes officielles extraordinaires, de

préfets accourus du fond de leurs provinces, pimpants, alertes, rasés

de frais; d'aspirants sous-préfets, le binocle à l'œil; de vieilles

perruques de chefs de bureau abrutis; des gens chauves, au nez orné de

besicles d'or; des financiers au ventre proéminent, lanceurs

d'affaires; de pauvres diables aussi, qui venaient mendier on ne sait

quoi.

Le ministre fit signe à un huissier:

--Vincent, dit-il, annoncez que je ne recevrai qu'à une heure. Il n'y

a pas de séance à la Chambre aujourd'hui.

Le déjeuner était servi dans la magnifique salle à manger où l'univers

officiel a passé.

--Ne te gêne pas, mon ami, dit Duvernet, nous sommes à l'auberge.

Valets d'emprunt, vaisselle banale, marquée au chiffre de tous les

régimes, linge et cristaux idem. J'ai ici mon domestique qui nous

servira. Je ne peux pas souffrir la main d'un étranger dans mes

affaires.

Lorsqu'ils furent seuls en face d'une omelette aux fines herbes aussi

simple que celle d'un savetier--il n'y a pas de façon royale ou

ministérielle de faire une omelette aux fines herbes--Duvernet entama

le sujet qui lui tenait au cœur.

--Voyons, Maurice, commença-t-il, causons en frères que nous sommes:

tu dois être au comble de tes vœux. Tu ne seras peut-être pas

longtemps ministre, mais tu l'auras été. Et pourtant il te manque

quelque chose.

--Quoi?

--Le contentement de l'âme. Laisse-moi te parler à cœur ouvert. Tu es

mon meilleur ami, tu n'en doutes pas. Mais après toi, ce que j'aime le

mieux, ce sont les tiens, ta femme, un ange, une sainte dont tu fais

une martyre; tes enfants, que j'ai vus tout petits, pas plus hauts que

des bottes. Je veux te rendre à eux. Tu n'as qu'un pas à faire. Ils te

recevront à bras ouverts. Hélène a eu le courage de garder son secret

pour elle seule. Si elle était restée ici, il l'aurait étouffée. Elle

est partie. Là-bas, l'air des champs, l'éloignement la remettront.

Elle le croit du moins. C'est une malade qui se trouve mal sur un côté

et se tourne de l'autre. Elle est donc bien entraînante, bien

irrésistible, cette jeune personne qui fait de toi, l'homme fort, une

girouette qui tourne, rien qu'en soufflant dessus? Elle a donc des

qualités bien supérieures, bien transcendantes!

--Je n'en sais rien. Je subis une hallucination. Toi, si tu la

connaissais mieux, tu ne t'étonnerais pas de l'attrait qu'elle exerce

sur ceux qui l'approchent! Et puis, que veux-tu? Tu l'as dit. Moi, je

n'ai point vécu jusque-là! J'ai été enfermé dans ma terre du Val-Dieu,

un couvent, aujourd'hui comme jadis, loin du monde. Je n'avais pas

connu cet enivrement qui nous monte au cerveau en respirant ces

fleurs du mal, éclatantes et vénéneuses qui ne poussent qu'à Paris.

Que te dirai-je?

Ce que j'éprouve ne s'explique pas. Je ne suis ni un imbécile ni un

être autrement fait que les autres. Je suis comme tout le monde. J'y

vois clair surtout quand la vérité me crève les yeux. Eh bien! malgré

tout, malgré moi, en dépit de ma volonté, j'aime en la méprisant cette

fille étrange. Je la hais presque pour le mal qu'involontairement

peut-être elle me force à commettre, mais je ne peux pas m'en passer.

Il me semble que quand elle n'est pas là, je perds la tête, que je

deviens une brute incapable de tout travail, de toute volonté. C'est

une obsession et je ne saurais m'y soustraire.

Exorcise-moi, si tu peux, tu me rendras service; mais je t'en

défierais bien; je suis possédé et me sens incapable de résistance.

Quand je l'ai rencontrée au bras du duc, j'ai vu rouge, et, en dépit

de la foule, j'ai commis une sottise irrémédiable qui pouvait me

perdre, car d'un coup de poing je m'étonne de n'avoir pas assommé cet

être sans vertu, cet avorton odieux, et peu s'en est fallu qu'il ne

restât inanimé sur le carreau. C'était plus fort que moi. Tiens, si

elle n'était pas revenue, je devenais fou.

Ce matin elle m'a écrit une longue lettre; des mensonges, je n'en

doute pas. Et pourtant cette lettre m'a fait plaisir et je suis comme

ces vieillards qui aiment stupidement et qui, prenant leur maîtresse

en flagrant délit, se jetteraient à ses genoux pour obtenir une

excuse, une explication impossible mais qu'ils acceptent avec joie.

C'est lâche, c'est bête, c'est déshonorant, mais c'est ainsi. Tu vois

que je ne farde pas la vérité. N'essaye donc pas de me détromper

puisque je ne veux pas l'être, pas encore.

--Allons, dit Duvernet, tu es plus malade que je ne pensais et ta

femme a bien fait de partir. Pauvre Hélène!

Angèle Méraud · 第 41 / 55 题