Intérieurement, Maurice était heureux de la détermination de sa femme.
Il se sentait en face d'Hélène dans la situation d'un accusé devant
son juge. Il aurait voulu tomber à ses pieds, par moments, lui avouer
tout et lui demander grâce. Mais parfois aussi il désirait qu'elle
l'accablât de reproches, et elle se taisait. Alors il se sentait pris
d'aversion pour cette femme sans défauts dont la supériorité
l'écrasait et qui était un obstacle entre lui et l'indépendance dont
il avait soif. Il était astreint à des devoirs de famille qui le
clouaient à la maison du Cours-la-Reine quand il aurait voulu être
auprès d'Angèle et ne pas la quitter, surtout depuis le jour où il
l'avait soupçonnée d'infidélité.
Maintenant il éprouvait pour sa maîtresse une sorte d'emportement, une
rage d'amour mêlée de haine et de désirs farouches. Quand le sentiment
de sa dignité lui ordonnait de ne plus la revoir, de l'abandonner à
l'existence décousue et désordonnée qui lui plaisait, de n'écouter ni
ses excuses ni ses explications, il ressentait au contraire une envie
exaspérée de la rejoindre, de l'accabler d'injures et de lui faire
payer par l'expression de son mépris les tromperies dont elle l'avait
rendu victime.
L'amant qui éprouve de pareilles colères est bien épris encore. C'est
un vaincu. Et quel que soit son orgueil, il n'attend qu'une parole de
regrets, qu'une excuse menteuse, qu'un regard suppliant pour se jeter
aux genoux de la femme qui le tient, qui le trompe, et qu'il serait
désespéré de perdre.
Le départ de sa famille allait donc lui rendre cette liberté après
laquelle il aspirait.
Madame Chazolles serait allée au-devant de ses désirs qu'elle n'aurait
pas agi autrement.
Au moment où elle allait se retirer avec ses filles, il se leva,
ferma l'in-quarto et s'approcha d'elle, l'air soucieux et embarrassé:
--Ainsi, tu veux partir? lui dit-il à voix basse.
--Oui.
--Pourquoi? Tu es souffrante?
--Oui.
--Crois-tu que l'air du Val-Dieu te guérisse?
--Non.
--Mais alors reste ici.
--A quoi bon? Tout ce que je vois me froisse et me blesse.
--Que vois-tu donc? dit-il en hésitant.
Elle lui remit un carnet, tombé de sa poche sur le parquet de sa
chambre.
Il frissonna.
Dans ce carnet, il y avait une photographie d'Angèle et des lettres.
--Je suis entrée ce matin dans votre chambre. J'étais inquiète. Vous
êtes sorti de bien bonne heure. J'ai aperçu ce carnet et l'ai ouvert
par mégarde; je ne vous espionne pas, Maurice. Vous êtes libre. Tantôt
au Bois, le landau s'est trouvé pris dans un embarras de voitures. Une
victoria élégante est passée près de nous. J'étais avec mes filles.
Dans cette victoria, il y avait une jeune femme très belle qui en
accompagnait une autre, plus jolie encore. La dernière était
l'original de ce portrait. Je vous le rends. Vous y tenez sans doute.
--Hélène! dit Chazolles d'un ton suppliant.
--Il y a autre chose et c'est plus grave. Lisez.
Elle lui tendit un journal: la _France_.
Dans ce journal, se trouvait un entrefilet mystérieux ainsi conçu:
«Un personnage très en vue dans le high life, dont le père a occupé,
sous le gouvernement déchu, une haute position, le duc de C... s'est
battu en duel ce matin, à Auteuil--nous précisons--dans les conditions
les plus extraordinaires.
»Son adversaire, M. C***, un député de Normandie, était assisté d'un
autre député, son ami intime, qui sera ministre demain et qui vient de
gagner sa bataille d'Austerlitz à l'heure où nous mettons sous presse.
»Le duel avait pour cause une querelle aux courses de Longchamp--nous
précisons encore--amenée par une rivalité au sujet d'une jeune fille
du demi-monde qui fait beaucoup parler d'elle et dont la beauté réelle
produit partout une véritable sensation.
»Le duel a eu lieu à l'épée.
»Le duc est un des plus brillants élèves de l'excellent professeur
Georges Reboul, mais son adversaire a un poignet de fer et la
prestance d'un maître sous les armes.
»Après un combat d'un quart d'heure, le duc de C*** a reçu un coup
d'épée à l'épaule. Sans mettre sa vie en danger, cette blessure le
dispense pour quelques jours de courtiser les belles-petites et
l'oblige à garder la chambre et à s'entourer des lumières de la
Faculté.
»Les deux adversaires se sont comportés en parfaits gentlemen.
»Amour, tu perdis Troie!»
Rien n'est plus difficile à garder qu'un secret... si ce n'est une
belle fille. Les reporters aux yeux de lynx avaient éventé la mine.
Chazolles courba la tête sous cette roche qui se détachait de la
montagne et roulait sur lui.
--Ainsi, dit Hélène, vous en êtes venu là d'exposer votre vie, sans
songer à vos enfants, à votre... famille, car c'est bien de vous qu'il
s'agit, n'est-ce pas?
Il se tut.
--Et c'est là que Paris nous a conduits! Et vous vous étonnez que je
le quitte! que je prenne la fuite! Ah! vous ne me connaissez donc pas,
Maurice, après quinze ans de vie commune, de bonheur inoubliable, de
joies permises et d'une paix que rien ne troublait! Et vous croyez que
je pourrais assister ici, sans me trahir, à l'effondrement de ce
bonheur, à la perte de tout ce que j'aimais, de tout ce que
j'estimais! Non! C'est un sacrifice que vous ne pouvez pas exiger de
moi. Vous êtes trop généreux encore, mon ami, pour m'imposer une
pareille tâche! Elle est au-dessus de mes forces, et voilà pourquoi je
m'éloigne!
--Hélène, dit encore Chazolles...
--Non! N'essayez pas de me retenir. Ce serait en vain. Si vous le
voulez, j'imiterai Denise, je vous écrirai... quelquefois, pour vous
donner des nouvelles des enfants. D'ailleurs, vous allez être bien
occupé, mon ami. Les distractions vous arriveront en foule.
Guérissez-vous. Pour moi, je souffre beaucoup, car j'ai perdu la foi
que j'avais en vous, et presque celle que j'avais en Dieu! C'est sans
doute une fatalité. C'est l'air qu'on respire dans cette malheureuse
ville qui corrompt ceux qui l'habitent. Je vais là-bas, où tous les
arbres, toutes les plantes me rappelleront des souvenirs si purs; où
pas un coin isolé ne se trouve qui ne nous ait vus nous tenant la main
et marchant côte à côte, confiants, heureux, comme j'espérais l'être
jusqu'à la fin.
C'était un rêve.
Il s'est envolé, évanoui. C'est fini. Il n'en survit rien.
Mes enfants me restent.
Elle eut un sourire mélancolique et doux, d'une douceur ineffable.
--Vous pouvez être sûr, Maurice, que je ne leur apprendrai rien qui
puisse les détacher de leur père. J'ai un désir: c'est qu'ils
partagent également leur affection entre nous et qu'après avoir été le
gage d'un amour que je croyais éternel, ils soient encore le lien qui
nous réunisse... le seul. Maintenant, mon ami, j'ai tout dit. Si vous
avez jamais de grandes peines, confiez-les-moi. Je ne suis plus votre
femme...
Elle prononça ces mots, agitée par un tremblement convulsif qui la
secoua une seconde...
--Mais je serai toujours votre meilleure amie.
Chazolles fit un mouvement pour lui prendre la main.
Elle retira la sienne.
--Ne nous attendrissons pas, dit-elle, les yeux pleins de larmes; le
mal est fait et il est sans remède.
Denise, qui causait avec son père et Duvernet, vint à sa sœur:
--Ah! çà, dit-elle joyeusement, que faites-vous là depuis une heure?
Vous nous intriguez avec vos allures mystérieuses.
--Les ministres devraient être comme les confesseurs, célibataires,
dit l'antiquaire. Ils ne conteraient pas les secrets d'État à leurs
femmes.
--Ce serait bien pis, objecta Duvernet, ils les conteraient aux femmes
des autres.
Hélène tenait toujours à la main le journal.
--C'est bien intéressant la _France_, ce soir, que vous la lisez
ensemble? demanda M. Châtenay, en avançant la main pour le prendre.
Madame Chazolles froissa négligemment le journal entre ses doigts;
elle en fit une boulette et la jeta au feu.
--Au contraire, dit-elle. Il ne vaut pas les deux sous qu'il coûte.
Rien de neuf. Pas une ligne à lire.
Et passant son bras sous celui de Duvernet:
--Achetez-le ce soir, vous, reprit-elle. Vous verrez pourquoi je le
cache à mon père.
Duvernet porta la main d'Hélène à ses lèvres.
--Vous êtes un ange, ma sœur, dit-il, et vous méritez qu'on vous
adore. On vous adorera ou j'y perdrai mon latin.
--Hélas! soupira-t-elle. Il n'est plus temps.
Et précipitamment, elle s'éloigna et, s'enfermant dans sa chambre,
elle laissa couler les larmes qui l'étouffaient.