XXX

Ce jour-là, autour du Palais-Bourbon, il régnait une animation

extraordinaire.

On aurait dit une fourmilière dans laquelle un passant distrait a mis

son soulier ferré et que les actives ouvrières s'empressent de

réparer. A l'intérieur, c'était une ruche pleine de bourdonnements et

de fièvre.

A la dernière minute les chefs rassemblaient leurs troupes et

excitaient leur zèle.

Duvernet, joyeux et de belle humeur, brillant et le regard clair,

respirait le triomphe.

Il était fort entouré et la foule allait à lui tout naturellement

comme au distributeur désigné des largesses et des places, comme à

l'arbitre de la ruine ou de l'avancement d'une nuée de fonctionnaires.

L'avancement! mot magique qui hante incessamment la cervelle de

l'employé, depuis le garçon de bureau ou l'huissier à chaîne qui reste

à l'antichambre et végète dans sa maigre sinécure, jusqu'au préfet ou

au receveur des finances grassement salariés qui veulent monter

encore, monter toujours et surtout émarger!

Dans la salle, c'était comme au théâtre, un jour de première, le

public des grandes soirées.

Les toilettes étourdissantes, les jolies têtes, les frais visages

roses et poudrés emplissaient les tribunes.

Hélène n'était pas là. Elle se confinait dans sa solitude.

Mais Denise et M. Châtenay étaient venus assister au triomphe de

Duvernet dont on ne doutait pas.

Lorsqu'on expédia d'abord quelques affaires sans intérêt, les

conversations particulières couvrirent la voix des orateurs.

Le public était distrait. Il attendait la fameuse discussion sur la

politique extérieure.

Toutefois un incident inattendu se produisit; un ministre ayant eu,

dans l'énervement de la chute attendue, un mot sarcastique sur

l'agriculture et ses infortunes, à propos d'un minime crédit demandé

pour les haras, Chazolles, agacé lui-même par les tribulations dont il

avait été assailli depuis quelques jours, demanda la parole et

s'élança à la tribune.

Un murmure d'ennui courut dans les rangs de l'assistance.

On aurait volontiers voué ce fâcheux aux dieux infernaux.

Vraiment il était outrecuidant de retarder la petite fête. Jusqu'à

Duvernet qui le contemplait d'un air navré.

--La clôture! la clôture!

On criait de tous les côtés, de la droite extrême et de la droite

tempérée, du centre droit et des autres centres, des gauches de toutes

les catégories, sages, intransigeantes et radicales, de la vallée,

des plaines et de la montagne:

La clôture! la clôture!

Il tardait à tous de voir aux prises le ministère usé, vieux, tombant

en ruines, miné de tous côtés, et le ministère jeune, fort et

impétueux, montant à l'escalade, et jetant l'autre par quartiers, par

débris, par loques au pied du Capitole.

Mais Chazolles n'était pas un cavalier facile à désarçonner. Il

voulait parler, il avait le droit de parler; il parlerait bon gré, mal

gré.

Quoique Normand, il était têtu comme un Breton triple et renforcé, un

Bas-Breton du Finistère, un pêcheur de sardines habitué aux orages, un

nocher de la mer sauvage que rien n'étonne et qui tient tête à tous

les coups de vent sur sa coquille de noix.

Il attendit, et quand ses contempteurs furent las de crier, comme le

petit duc de Charnay s'était fatigué de tenir son épée, il commença

_ab irato_ son discours.

Une révélation!

On fut étonné d'entendre sortir de la bouche de ce Porthos des paroles

claires, piquantes et sensées, modérées dans leur vigueur, courtoises

dans leurs duretés énergiques. Il éleva le débat. Il fustigea les

luttes byzantines, les querelles frivoles, les batailles de mots

inopportunes dans lesquelles on s'usait en combattant pour

l'amour-propre, la vanité, les appétits de pouvoir, les intérêts

personnels et jamais pour la France.

Il adjura tous les partis de s'unir dans un même amour, celui du sol

natal, de la mère patrie. Et par une de ces brillantes transitions qui

fondent la fortune d'un orateur, il passa à l'agriculture, cette

source de richesses éternelles, à laquelle on demandait toujours, à

qui on ne rendait rien, qu'on laissait se tarir au profit d'étrangers,

en l'obstruant d'entraves, de gênes, en l'accablant de charges trop

lourdes comme un mourant qu'on ensevelirait avant le dernier soupir

sous la pierre de son caveau.

Il peignit à grands traits cette mère nourricière délaissée, sans

enfants puisque la conscription les enlève à la charrue, cultivant

péniblement les parties les plus ingrates de son territoire, épuisée

par vingt siècles de production et de travail, tandis que nos rivaux

possèdent d'immenses espaces vierges, d'une fécondité sans égale, des

pâturages d'une incalculable fertilité. Il montra la concurrence

rendue terrible par l'aisance et la rapidité des transports, les

flottes à vapeur, les étrangers défendant leurs rivages par des tarifs

et des prohibitions ruineuses pour le commerce des autres, tandis que

nos ports et nos côtes sont ouverts comme des villes démantelées. Il

invoqua les intérêts de trente millions de laboureurs compromis et

laissés sans défense, les fermes abandonnées, les populations rurales

ruinées, les paysans découragés, et il jeta un cri d'alarme éloquent

et passionné dans une cause dont personne ne voulait s'occuper.

Il fut entraînant, et les mains gantées des dames applaudirent ce

vaillant qui parlait d'abondance une langue d'une pureté exquise avec

des accents sonores et vibrants qui forçaient l'attention.

Malgré l'indifférence des juges, malgré l'attente d'une discussion qui

occupait les esprits, il captiva son auditoire pendant une heure,

amusant, spirituel, naturellement et sans effort, touchant la corde

sensible; il entraîna la majorité hostile et obtint tout ce qu'on peut

obtenir dans une cause perdue d'avance et condamnée à l'éternel

sacrifice, parce qu'elle est la cause des petits et des absents, et

qu'ils ne sont pas là pour se lever en masse et protester contre

l'arrêt qui les frappe.

Il enleva le crédit dédaigneusement abandonné par le ministre qui

tombait.

C'était un événement.

Et ce fut celui de la journée.

On le remarqua d'autant plus qu'il était imprévu.

Duvernet n'en ressentit pas de jalousie; il avait pour Chazolles une

amitié exempte de ces bassesses.

En montant à la tribune, il serra la main de son ami:

--Mon cher, lui dit-il, tu as conquis ton ministère. Tu auras

l'agriculture.

Néanmoins il ne put maintenir la discussion au diapason où son fidèle

Labadens l'avait élevée.

Heureusement pour lui, le chef du cabinet en déconfiture fut

au-dessous du médiocre.

Il s'abîma au milieu de l'indifférence générale, comme une outre

gonflée, où un coup de couteau aurait ouvert une large déchirure.

Sa chute était désirée et ne surprit personne, pas même Ramet.

L'attitude glaciale de la Chambre, écoutant dans un silence lugubre

ses explications diffuses tournées en excuses ambiguës et maladroites,

lui signifiait son congé.

Ses phrases tombaient comme des cailloux dans un puits sans fond.

Il s'écroulait sans dignité comme plus d'un de ses prédécesseurs à la

chute desquels il s'était acharné avec son travail de taupe fouillant

dans les ténèbres souterraines.

Il avait eu son heure de triomphe; il eut son heure d'angoisse et

d'humiliation, cette heure où l'orgueil gît pantelant devant l'ennemi,

comme un lièvre mourant assailli par une bande d'oiseaux de proie.

Il fut enseveli avec ses collègues sous un ordre du jour de blâme voté

par une majorité de trois cents voix.

Le vainqueur était acclamé et porté sur le pavois comme un Mérovingien

appelé au trône.

Deux heures plus tard il fut chargé de constituer un nouveau cabinet.

Le soir, à l'hôtel du Cours-la-Reine, dans un dîner de gala, Duvernet,

électrisé, se plut à faire l'éloge de son ami.

--Voyez-vous, dit-il, cet animal-là qui nous enfonce tous! Ah! ton

début a été un coup de maître! Tu m'as rappelé le Chazolles de notre

rhétorique et du grand concours! Admirable, mon bon! Compliments. Et

vous n'y étiez pas! ajoutait-il en regardant madame Chazolles.

Hélène était pensive.

--Ton mari a été superbe, ma chérie, disait Denise. Il a remporté un

vrai succès. J'aurais donné dix jours de ma vie pour que tu fusses là.

--On ne m'avait pas convoquée.

--C'est, reprit Duvernet, que son début s'est fait impromptu. Il a

escaladé la tribune comme on saute à cheval. Ah! si vous l'aviez vu!

Vous auriez été fière. N'est-ce pas qu'il était beau, monsieur

Châtenay? J'en ai été jaloux, ma parole, et il y avait de quoi.

Aussi, sois heureux, mon cher! Je te confine à l'agriculture par

politique. C'est un portefeuille effacé! Tu ne m'éclipseras pas; je

veux garder mon prestige.

--Qui désirez-vous donc subjuguer? dit Denise.

--C'est mon secret.

--Soyez généreux, confiez-le-moi!

--J'ai besoin d'abord d'en conférer avec M. Châtenay.

Denise rougit. Un flot de sang empourpra ses joues et se perdit dans

la racine de son éclatante chevelure.

--Oh! alors se serait grave, dit-elle.

--Très grave!

Elle se mordit les lèvres et lança un coup d'œil suppliant à sa

sœur, qui ne le vit pas.

Elle semblait concentrer sa pensée sur un point fixe, unique, qui

l'absorbait.

--Qu'as-tu donc, Hélène? demanda la jeune fille.

La sœur aînée sortit de son engourdissement.

--Rien.

--Cela ne t'égaye pas d'être la femme d'une Excellence?

--Non.

--Tu es bien détachée des pompes de la terre.

--Oui.

--Diantre! tu as des idées noires, ma chérie.

--En effet.

--Elles vont s'envoler tout à l'heure.

--Peut-être.

Chacun des mots de madame Chazolles tombait sur le cœur de son mari

comme un charbon enflammé.

Pour la première fois, il y avait dans l'accent bref, saccadé,

incisif de la pauvre femme, comme une rébellion flagrante contre

l'ingratitude de l'homme qu'elle avait tant aimé et qui l'écrasait de

son mépris, la délaissant dans un coin comme une loque inutile et

fripée.

Il y avait aussi dans ces yeux si brillants jadis une sorte de

fatigue, d'abattement, de colère dévorée et vaincue.

Ils étaient soulignés d'une raie bleue creusée et meurtrie par les

insomnies.

La pauvre femme avait lutté jusque-là, mais elle sentait que le

sacrifice du silence dépassait ses forces.

Son être se révoltait contre cette injure qui lui était infligée. Elle

ne comptait plus dans la vie de son mari. Maurice, avec la cruauté des

cœurs pleins d'une autre image, avait peu à peu perdu l'habitude de

ces attentions délicates, de ces douceurs de langage dont il se

gardait maintenant comme d'une tromperie indigne de lui. Plutôt que de

se défendre et de s'excuser par des mensonges, il préférait s'éloigner

sans retour.

Après le dîner, Duvernet prit M. Châtenay par le bras et l'entraîna

dans un coin du salon, pendant que Denise, enlaçant sa sœur de ses

bras, la conduisait au piano où elle la contraignit à s'asseoir.

--Jouons un morceau à quatre mains, dit la jeune fille. Quelque chose

de gai, de vif.

--Non. Je suis triste.

--Moi, c'est le contraire. Pauvre sœur!

Hélène soupira; elle aussi avait eu des heures, des jours de joie

débordante; elle avait cru qu'ils dureraient autant qu'elle.

Denise prit la valse des fleurs, de Ketterer.

Les deux sœurs la commencèrent, mais tout à coup Hélène s'arrêta. Des

larmes lui troublaient la vue. C'était un des morceaux préférés de

Chazolles au Val-Dieu. Il forçait sa femme à le répéter souvent, le

soir, pendant qu'il se promenait dans le parterre, devant le perron,

en fumant son cigare, ou en hiver quand il tisonnait, le nez sur les

charbons de la vaste cheminée.

--Qu'est-ce que tu as? murmura Denise, en embrassant sa grande sœur.

--Du chagrin.

--Pourquoi?

Madame Chazolles se raidit. Son secret allait lui échapper.

--Pour rien, dit-elle. Je m'ennuie.

Et elle répéta avec une vivacité inaccoutumée:

--Oh! ce Paris, je le hais! Je voudrais en être loin.

En être loin!

Ce mot éveilla en elle de nouvelles idées.

--Mais tu ne peux pas le quitter, objecta Denise, maintenant que ton

mari est ministre!

--Qu'est-ce que cela me fait!

--Et les honneurs, ma bonne! Le salon du ministère!

--Que m'importe!

--Oh! fit Denise, je ne te reconnais plus! Tu as tes nerfs. Voyons,

recommençons.

Cette fois madame Chazolles enleva la valse avec une virtuosité et une

verve excessives. Les vitres en tremblaient.

--Je ne t'ai jamais vue comme ça, murmura Denise. Tu vas casser le

piano. Il vaut mieux s'en tenir là. Il ne lui resterait pas une corde.

--Je suis malade, dit Hélène. J'ai besoin de changer d'air.

Décidément, il me faut la campagne. Je partirai demain. Oui, je

partirai.

--Dis donc, Maurice, cria Denise à son beau-frère qui feuilletait

l'in-quarto de M. Châtenay étalé sur un guéridon, ma sœur qui veut

partir demain.

--Pour aller où?

--Au Val-Dieu, dit Hélène.

--Mais je ne peux pas vous y accompagner, ma chère, objecta Chazolles.

--C'est juste, le ministère! fit-elle amèrement. Eh bien! Je partirai

seule avec mes filles et nous vous y attendrons. Vous viendrez là-bas

quand vous n'aurez plus besoin à Paris. Cela ne sera peut-être pas

très long.

--Les ministres passent si vite! fit en riant Denise. C'est comme les

morts de la ballade. Un coup de vent les élève, un tourbillon les

renverse. Patatras! On les croyait solidement vissés à leur

portefeuille. Il pleut et ça se décolle.

Chazolles, embarrassé, essaya des objections.

Il aurait fallu prévenir les jardiniers, envoyer en avant les

domestiques pour ouvrir les appartements, ranger les meubles.

--C'est fait, affirma péremptoirement Hélène. Nous y serons fort bien.

--Viens-tu avec nous, ma tante? dit Thérèse en prenant la main de

Denise.

--Je ne sais pas. Ça dépend de mon père.

Et regardant M. Châtenay et Duvernet qui étaient plongés dans un

entretien fort animé:

--Qu'est-ce qu'ils ont donc, pensa-t-elle, à se parler si longtemps?

Elle s'en doutait bien un peu.

--Avez-vous fini, messieurs? leur dit-elle.

--Non, répondit l'antiquaire.

--Et cela ne regarde pas les petites filles, ajouta Duvernet.

--En êtes vous sûr? fit-elle avec malice.

Le chef du cabinet au berceau ne répliqua pas.

Voici ce qu'il avait dit à M. Châtenay:

--J'ai quarante ans. Je suis un peu mûr. Mes cheveux s'en vont; mais

vous me connaissez; je suis un honnête homme comme mon père l'était

avant moi. J'adore votre fille Denise et je vous promets de travailler

beaucoup plus à son bonheur qu'à la satisfaction d'une cupidité dont

je suis entièrement exempt et d'une ambition qui s'éteint et dont le

pouvoir qu'un hasard me livre me fait comprendre le néant. J'aurai

essayé de tout avant de l'épouser. Je vous jure qu'après son mariage

elle restera mon unique passion. Voulez-vous m'accorder sa main?

L'ancien banquier était ému.

Denise était sa seule compagnie au Grand-Val. A Paris, il en avait une

autre: sa galerie de bric-à-brac, ses buires, ses cloisonnés, ses

bronzes, ses vieilles faïences, ses vieilles horloges; ses Téniers,

ses Van Huysum, ses Ruysdaël et les autres, lui tenaient compagnie. Il

en était fou. Cependant il aurait donné ses bougeoirs les plus

précieux, ses épées du quinzième siècle, ses plats de Bernard Palissy,

ses consoles, ses paravents, ses chenets, pour garder sa Denise.

Et il fallait s'en séparer.

L'heure était venue.

--Qu'elle vous réponde elle-même, dit-il à Duvernet.

Il appela d'un signe la jeune fille, qui épiait la scène avec ses yeux

en coulisse.

--Denise, dit-il avec une certaine solennité, voilà M. Duvernet qui

nous fait l'honneur de demander ta main.

Elle baissa la tête, rouge comme une cerise.

--Que faut-il lui répondre?

Elle cacha son visage sur l'épaule de son père.

--Ce que vous voudrez, murmura-t-elle.

--Non, c'est à toi de décider.

Sans relever son visage, elle tendit la main à Duvernet par un geste

charmant de pudeur et de grâce.

--Vous voyez bien, dit le financier. Les enfants sont ingrats; ils

n'ont rien plus à cœur que de nous quitter.

--Mais, dit-elle, en se jetant au cou de son père, j'espère bien que

nous ne nous quitterons jamais! N'est-ce pas, monsieur?

--Nous ne pouvons pourtant pas nous installer au ministère, objecta le

collectionneur.

--Oh! fit Duvernet, pour le temps que j'ai à passer dans cette

auberge! Je ne me fais pas d'illusions.

--Quand le mariage? demanda le banquier.

--Quand il vous plaira.

--Vous vous connaissez il y a bien longtemps déjà. Il est inutile de

retarder des mois entiers votre bonheur.

--Vous en fixerez vous-même l'époque.

--Eh bien! vers le milieu de juin. Cela fait six semaines d'attente.

Est-ce trop?

--Vous êtes la bonté même, dit le ministre qui déposa un baiser sur

les doigts de sa fiancée.

--Ah! s'écria Denise étourdiment, et Hélène qui veut partir.

--Partir? Où va-t-elle?

--Au Val-Dieu.

--Quand?

--Demain.

--Comme cela, tout de suite! fit M. Châtenay.

Hélène s'était approchée.

Chazolles feuilletait toujours le volume des antiquités normandes.

--Oui, mon père, dit-elle.

--Pourquoi ce départ?

--Je suis inquiète, troublée, malade.

--Et tu me le cachais?

--Ce n'est pas grave. Là-bas, je me remettrai.

--Nous ne la laisserons pas partir seule, père, dit Denise.

--Comment, vous abandonnerez deux membres du gouvernement et un

fiancé? objecta Duvernet. Sans remords? Et nous ne nous verrons plus?

--Nous nous écrirons, dit Denise. Si ma grande sœur nous le permet.

N'est-ce pas elle qui m'a servi de mère?

--Soit, dit Duvernet. Nous nous écrirons et je déposerai dans les

pages que je vous enverrai les plus douces, les plus précieuses

sensations de ma vie.

Il avait compris à la parole décidée, triste d'Hélène, à son air

sombre, le chagrin qui la dévorait et aussi que sa résolution était

inébranlable.

Il tremblait qu'une indiscrétion ne la mît au courant de ce qui

s'était passé, du duel de Chazolles et de son indigne liaison dont il

espérait le guérir.

M. Châtenay saisit avec empressement la porte qui s'ouvrait devant

lui.

Il n'était pas fâché de posséder seul pendant quelques semaines, un

délai de grâce, ses deux filles, ses deux trésors, comme il les

appelait, et il était chatouillé agréablement en outre par l'idée de

son oppidum dont il allait pousser vigoureusement les travaux, quitte

à ajouter un appendice en cas de succès à son livre.

Et puis le soleil de mai l'attirait.

Ils allaient revoir tous ensemble ces magnifiques ombrages du

Val-Dieu, si négligés depuis que l'ambition en avait chassé les

propriétaires, ces élèves si choyés autrefois, l'orgueil de Chazolles,

ces bons mufles de bêtes à cornes étendues sur les herbes grasses, au

bord des clôtures, des haies de charmes et d'épines ou des lisses

peintes en blanc qui traçaient des lignes harmonieuses dans la verdure

des prairies.

Maurice ne disait rien. Il semblait absorbé par l'examen minutieux des

gravures du grand ouvrage, gravures de haut mérite d'ailleurs et qui

faisaient honneur au talent des artistes.

Angèle Méraud · 第 39 / 55 题