Ce jour-là, autour du Palais-Bourbon, il régnait une animation
extraordinaire.
On aurait dit une fourmilière dans laquelle un passant distrait a mis
son soulier ferré et que les actives ouvrières s'empressent de
réparer. A l'intérieur, c'était une ruche pleine de bourdonnements et
de fièvre.
A la dernière minute les chefs rassemblaient leurs troupes et
excitaient leur zèle.
Duvernet, joyeux et de belle humeur, brillant et le regard clair,
respirait le triomphe.
Il était fort entouré et la foule allait à lui tout naturellement
comme au distributeur désigné des largesses et des places, comme à
l'arbitre de la ruine ou de l'avancement d'une nuée de fonctionnaires.
L'avancement! mot magique qui hante incessamment la cervelle de
l'employé, depuis le garçon de bureau ou l'huissier à chaîne qui reste
à l'antichambre et végète dans sa maigre sinécure, jusqu'au préfet ou
au receveur des finances grassement salariés qui veulent monter
encore, monter toujours et surtout émarger!
Dans la salle, c'était comme au théâtre, un jour de première, le
public des grandes soirées.
Les toilettes étourdissantes, les jolies têtes, les frais visages
roses et poudrés emplissaient les tribunes.
Hélène n'était pas là. Elle se confinait dans sa solitude.
Mais Denise et M. Châtenay étaient venus assister au triomphe de
Duvernet dont on ne doutait pas.
Lorsqu'on expédia d'abord quelques affaires sans intérêt, les
conversations particulières couvrirent la voix des orateurs.
Le public était distrait. Il attendait la fameuse discussion sur la
politique extérieure.
Toutefois un incident inattendu se produisit; un ministre ayant eu,
dans l'énervement de la chute attendue, un mot sarcastique sur
l'agriculture et ses infortunes, à propos d'un minime crédit demandé
pour les haras, Chazolles, agacé lui-même par les tribulations dont il
avait été assailli depuis quelques jours, demanda la parole et
s'élança à la tribune.
Un murmure d'ennui courut dans les rangs de l'assistance.
On aurait volontiers voué ce fâcheux aux dieux infernaux.
Vraiment il était outrecuidant de retarder la petite fête. Jusqu'à
Duvernet qui le contemplait d'un air navré.
--La clôture! la clôture!
On criait de tous les côtés, de la droite extrême et de la droite
tempérée, du centre droit et des autres centres, des gauches de toutes
les catégories, sages, intransigeantes et radicales, de la vallée,
des plaines et de la montagne:
La clôture! la clôture!
Il tardait à tous de voir aux prises le ministère usé, vieux, tombant
en ruines, miné de tous côtés, et le ministère jeune, fort et
impétueux, montant à l'escalade, et jetant l'autre par quartiers, par
débris, par loques au pied du Capitole.
Mais Chazolles n'était pas un cavalier facile à désarçonner. Il
voulait parler, il avait le droit de parler; il parlerait bon gré, mal
gré.
Quoique Normand, il était têtu comme un Breton triple et renforcé, un
Bas-Breton du Finistère, un pêcheur de sardines habitué aux orages, un
nocher de la mer sauvage que rien n'étonne et qui tient tête à tous
les coups de vent sur sa coquille de noix.
Il attendit, et quand ses contempteurs furent las de crier, comme le
petit duc de Charnay s'était fatigué de tenir son épée, il commença
_ab irato_ son discours.
Une révélation!
On fut étonné d'entendre sortir de la bouche de ce Porthos des paroles
claires, piquantes et sensées, modérées dans leur vigueur, courtoises
dans leurs duretés énergiques. Il éleva le débat. Il fustigea les
luttes byzantines, les querelles frivoles, les batailles de mots
inopportunes dans lesquelles on s'usait en combattant pour
l'amour-propre, la vanité, les appétits de pouvoir, les intérêts
personnels et jamais pour la France.
Il adjura tous les partis de s'unir dans un même amour, celui du sol
natal, de la mère patrie. Et par une de ces brillantes transitions qui
fondent la fortune d'un orateur, il passa à l'agriculture, cette
source de richesses éternelles, à laquelle on demandait toujours, à
qui on ne rendait rien, qu'on laissait se tarir au profit d'étrangers,
en l'obstruant d'entraves, de gênes, en l'accablant de charges trop
lourdes comme un mourant qu'on ensevelirait avant le dernier soupir
sous la pierre de son caveau.
Il peignit à grands traits cette mère nourricière délaissée, sans
enfants puisque la conscription les enlève à la charrue, cultivant
péniblement les parties les plus ingrates de son territoire, épuisée
par vingt siècles de production et de travail, tandis que nos rivaux
possèdent d'immenses espaces vierges, d'une fécondité sans égale, des
pâturages d'une incalculable fertilité. Il montra la concurrence
rendue terrible par l'aisance et la rapidité des transports, les
flottes à vapeur, les étrangers défendant leurs rivages par des tarifs
et des prohibitions ruineuses pour le commerce des autres, tandis que
nos ports et nos côtes sont ouverts comme des villes démantelées. Il
invoqua les intérêts de trente millions de laboureurs compromis et
laissés sans défense, les fermes abandonnées, les populations rurales
ruinées, les paysans découragés, et il jeta un cri d'alarme éloquent
et passionné dans une cause dont personne ne voulait s'occuper.
Il fut entraînant, et les mains gantées des dames applaudirent ce
vaillant qui parlait d'abondance une langue d'une pureté exquise avec
des accents sonores et vibrants qui forçaient l'attention.
Malgré l'indifférence des juges, malgré l'attente d'une discussion qui
occupait les esprits, il captiva son auditoire pendant une heure,
amusant, spirituel, naturellement et sans effort, touchant la corde
sensible; il entraîna la majorité hostile et obtint tout ce qu'on peut
obtenir dans une cause perdue d'avance et condamnée à l'éternel
sacrifice, parce qu'elle est la cause des petits et des absents, et
qu'ils ne sont pas là pour se lever en masse et protester contre
l'arrêt qui les frappe.
Il enleva le crédit dédaigneusement abandonné par le ministre qui
tombait.
C'était un événement.
Et ce fut celui de la journée.
On le remarqua d'autant plus qu'il était imprévu.
Duvernet n'en ressentit pas de jalousie; il avait pour Chazolles une
amitié exempte de ces bassesses.
En montant à la tribune, il serra la main de son ami:
--Mon cher, lui dit-il, tu as conquis ton ministère. Tu auras
l'agriculture.
Néanmoins il ne put maintenir la discussion au diapason où son fidèle
Labadens l'avait élevée.
Heureusement pour lui, le chef du cabinet en déconfiture fut
au-dessous du médiocre.
Il s'abîma au milieu de l'indifférence générale, comme une outre
gonflée, où un coup de couteau aurait ouvert une large déchirure.
Sa chute était désirée et ne surprit personne, pas même Ramet.
L'attitude glaciale de la Chambre, écoutant dans un silence lugubre
ses explications diffuses tournées en excuses ambiguës et maladroites,
lui signifiait son congé.
Ses phrases tombaient comme des cailloux dans un puits sans fond.
Il s'écroulait sans dignité comme plus d'un de ses prédécesseurs à la
chute desquels il s'était acharné avec son travail de taupe fouillant
dans les ténèbres souterraines.
Il avait eu son heure de triomphe; il eut son heure d'angoisse et
d'humiliation, cette heure où l'orgueil gît pantelant devant l'ennemi,
comme un lièvre mourant assailli par une bande d'oiseaux de proie.
Il fut enseveli avec ses collègues sous un ordre du jour de blâme voté
par une majorité de trois cents voix.
Le vainqueur était acclamé et porté sur le pavois comme un Mérovingien
appelé au trône.
Deux heures plus tard il fut chargé de constituer un nouveau cabinet.
Le soir, à l'hôtel du Cours-la-Reine, dans un dîner de gala, Duvernet,
électrisé, se plut à faire l'éloge de son ami.
--Voyez-vous, dit-il, cet animal-là qui nous enfonce tous! Ah! ton
début a été un coup de maître! Tu m'as rappelé le Chazolles de notre
rhétorique et du grand concours! Admirable, mon bon! Compliments. Et
vous n'y étiez pas! ajoutait-il en regardant madame Chazolles.
Hélène était pensive.
--Ton mari a été superbe, ma chérie, disait Denise. Il a remporté un
vrai succès. J'aurais donné dix jours de ma vie pour que tu fusses là.
--On ne m'avait pas convoquée.
--C'est, reprit Duvernet, que son début s'est fait impromptu. Il a
escaladé la tribune comme on saute à cheval. Ah! si vous l'aviez vu!
Vous auriez été fière. N'est-ce pas qu'il était beau, monsieur
Châtenay? J'en ai été jaloux, ma parole, et il y avait de quoi.
Aussi, sois heureux, mon cher! Je te confine à l'agriculture par
politique. C'est un portefeuille effacé! Tu ne m'éclipseras pas; je
veux garder mon prestige.
--Qui désirez-vous donc subjuguer? dit Denise.
--C'est mon secret.
--Soyez généreux, confiez-le-moi!
--J'ai besoin d'abord d'en conférer avec M. Châtenay.
Denise rougit. Un flot de sang empourpra ses joues et se perdit dans
la racine de son éclatante chevelure.
--Oh! alors se serait grave, dit-elle.
--Très grave!
Elle se mordit les lèvres et lança un coup d'œil suppliant à sa
sœur, qui ne le vit pas.
Elle semblait concentrer sa pensée sur un point fixe, unique, qui
l'absorbait.
--Qu'as-tu donc, Hélène? demanda la jeune fille.
La sœur aînée sortit de son engourdissement.
--Rien.
--Cela ne t'égaye pas d'être la femme d'une Excellence?
--Non.
--Tu es bien détachée des pompes de la terre.
--Oui.
--Diantre! tu as des idées noires, ma chérie.
--En effet.
--Elles vont s'envoler tout à l'heure.
--Peut-être.
Chacun des mots de madame Chazolles tombait sur le cœur de son mari
comme un charbon enflammé.
Pour la première fois, il y avait dans l'accent bref, saccadé,
incisif de la pauvre femme, comme une rébellion flagrante contre
l'ingratitude de l'homme qu'elle avait tant aimé et qui l'écrasait de
son mépris, la délaissant dans un coin comme une loque inutile et
fripée.
Il y avait aussi dans ces yeux si brillants jadis une sorte de
fatigue, d'abattement, de colère dévorée et vaincue.
Ils étaient soulignés d'une raie bleue creusée et meurtrie par les
insomnies.
La pauvre femme avait lutté jusque-là, mais elle sentait que le
sacrifice du silence dépassait ses forces.
Son être se révoltait contre cette injure qui lui était infligée. Elle
ne comptait plus dans la vie de son mari. Maurice, avec la cruauté des
cœurs pleins d'une autre image, avait peu à peu perdu l'habitude de
ces attentions délicates, de ces douceurs de langage dont il se
gardait maintenant comme d'une tromperie indigne de lui. Plutôt que de
se défendre et de s'excuser par des mensonges, il préférait s'éloigner
sans retour.
Après le dîner, Duvernet prit M. Châtenay par le bras et l'entraîna
dans un coin du salon, pendant que Denise, enlaçant sa sœur de ses
bras, la conduisait au piano où elle la contraignit à s'asseoir.
--Jouons un morceau à quatre mains, dit la jeune fille. Quelque chose
de gai, de vif.
--Non. Je suis triste.
--Moi, c'est le contraire. Pauvre sœur!
Hélène soupira; elle aussi avait eu des heures, des jours de joie
débordante; elle avait cru qu'ils dureraient autant qu'elle.
Denise prit la valse des fleurs, de Ketterer.
Les deux sœurs la commencèrent, mais tout à coup Hélène s'arrêta. Des
larmes lui troublaient la vue. C'était un des morceaux préférés de
Chazolles au Val-Dieu. Il forçait sa femme à le répéter souvent, le
soir, pendant qu'il se promenait dans le parterre, devant le perron,
en fumant son cigare, ou en hiver quand il tisonnait, le nez sur les
charbons de la vaste cheminée.
--Qu'est-ce que tu as? murmura Denise, en embrassant sa grande sœur.
--Du chagrin.
--Pourquoi?
Madame Chazolles se raidit. Son secret allait lui échapper.
--Pour rien, dit-elle. Je m'ennuie.
Et elle répéta avec une vivacité inaccoutumée:
--Oh! ce Paris, je le hais! Je voudrais en être loin.
En être loin!
Ce mot éveilla en elle de nouvelles idées.
--Mais tu ne peux pas le quitter, objecta Denise, maintenant que ton
mari est ministre!
--Qu'est-ce que cela me fait!
--Et les honneurs, ma bonne! Le salon du ministère!
--Que m'importe!
--Oh! fit Denise, je ne te reconnais plus! Tu as tes nerfs. Voyons,
recommençons.
Cette fois madame Chazolles enleva la valse avec une virtuosité et une
verve excessives. Les vitres en tremblaient.
--Je ne t'ai jamais vue comme ça, murmura Denise. Tu vas casser le
piano. Il vaut mieux s'en tenir là. Il ne lui resterait pas une corde.
--Je suis malade, dit Hélène. J'ai besoin de changer d'air.
Décidément, il me faut la campagne. Je partirai demain. Oui, je
partirai.
--Dis donc, Maurice, cria Denise à son beau-frère qui feuilletait
l'in-quarto de M. Châtenay étalé sur un guéridon, ma sœur qui veut
partir demain.
--Pour aller où?
--Au Val-Dieu, dit Hélène.
--Mais je ne peux pas vous y accompagner, ma chère, objecta Chazolles.
--C'est juste, le ministère! fit-elle amèrement. Eh bien! Je partirai
seule avec mes filles et nous vous y attendrons. Vous viendrez là-bas
quand vous n'aurez plus besoin à Paris. Cela ne sera peut-être pas
très long.
--Les ministres passent si vite! fit en riant Denise. C'est comme les
morts de la ballade. Un coup de vent les élève, un tourbillon les
renverse. Patatras! On les croyait solidement vissés à leur
portefeuille. Il pleut et ça se décolle.
Chazolles, embarrassé, essaya des objections.
Il aurait fallu prévenir les jardiniers, envoyer en avant les
domestiques pour ouvrir les appartements, ranger les meubles.
--C'est fait, affirma péremptoirement Hélène. Nous y serons fort bien.
--Viens-tu avec nous, ma tante? dit Thérèse en prenant la main de
Denise.
--Je ne sais pas. Ça dépend de mon père.
Et regardant M. Châtenay et Duvernet qui étaient plongés dans un
entretien fort animé:
--Qu'est-ce qu'ils ont donc, pensa-t-elle, à se parler si longtemps?
Elle s'en doutait bien un peu.
--Avez-vous fini, messieurs? leur dit-elle.
--Non, répondit l'antiquaire.
--Et cela ne regarde pas les petites filles, ajouta Duvernet.
--En êtes vous sûr? fit-elle avec malice.
Le chef du cabinet au berceau ne répliqua pas.
Voici ce qu'il avait dit à M. Châtenay:
--J'ai quarante ans. Je suis un peu mûr. Mes cheveux s'en vont; mais
vous me connaissez; je suis un honnête homme comme mon père l'était
avant moi. J'adore votre fille Denise et je vous promets de travailler
beaucoup plus à son bonheur qu'à la satisfaction d'une cupidité dont
je suis entièrement exempt et d'une ambition qui s'éteint et dont le
pouvoir qu'un hasard me livre me fait comprendre le néant. J'aurai
essayé de tout avant de l'épouser. Je vous jure qu'après son mariage
elle restera mon unique passion. Voulez-vous m'accorder sa main?
L'ancien banquier était ému.
Denise était sa seule compagnie au Grand-Val. A Paris, il en avait une
autre: sa galerie de bric-à-brac, ses buires, ses cloisonnés, ses
bronzes, ses vieilles faïences, ses vieilles horloges; ses Téniers,
ses Van Huysum, ses Ruysdaël et les autres, lui tenaient compagnie. Il
en était fou. Cependant il aurait donné ses bougeoirs les plus
précieux, ses épées du quinzième siècle, ses plats de Bernard Palissy,
ses consoles, ses paravents, ses chenets, pour garder sa Denise.
Et il fallait s'en séparer.
L'heure était venue.
--Qu'elle vous réponde elle-même, dit-il à Duvernet.
Il appela d'un signe la jeune fille, qui épiait la scène avec ses yeux
en coulisse.
--Denise, dit-il avec une certaine solennité, voilà M. Duvernet qui
nous fait l'honneur de demander ta main.
Elle baissa la tête, rouge comme une cerise.
--Que faut-il lui répondre?
Elle cacha son visage sur l'épaule de son père.
--Ce que vous voudrez, murmura-t-elle.
--Non, c'est à toi de décider.
Sans relever son visage, elle tendit la main à Duvernet par un geste
charmant de pudeur et de grâce.
--Vous voyez bien, dit le financier. Les enfants sont ingrats; ils
n'ont rien plus à cœur que de nous quitter.
--Mais, dit-elle, en se jetant au cou de son père, j'espère bien que
nous ne nous quitterons jamais! N'est-ce pas, monsieur?
--Nous ne pouvons pourtant pas nous installer au ministère, objecta le
collectionneur.
--Oh! fit Duvernet, pour le temps que j'ai à passer dans cette
auberge! Je ne me fais pas d'illusions.
--Quand le mariage? demanda le banquier.
--Quand il vous plaira.
--Vous vous connaissez il y a bien longtemps déjà. Il est inutile de
retarder des mois entiers votre bonheur.
--Vous en fixerez vous-même l'époque.
--Eh bien! vers le milieu de juin. Cela fait six semaines d'attente.
Est-ce trop?
--Vous êtes la bonté même, dit le ministre qui déposa un baiser sur
les doigts de sa fiancée.
--Ah! s'écria Denise étourdiment, et Hélène qui veut partir.
--Partir? Où va-t-elle?
--Au Val-Dieu.
--Quand?
--Demain.
--Comme cela, tout de suite! fit M. Châtenay.
Hélène s'était approchée.
Chazolles feuilletait toujours le volume des antiquités normandes.
--Oui, mon père, dit-elle.
--Pourquoi ce départ?
--Je suis inquiète, troublée, malade.
--Et tu me le cachais?
--Ce n'est pas grave. Là-bas, je me remettrai.
--Nous ne la laisserons pas partir seule, père, dit Denise.
--Comment, vous abandonnerez deux membres du gouvernement et un
fiancé? objecta Duvernet. Sans remords? Et nous ne nous verrons plus?
--Nous nous écrirons, dit Denise. Si ma grande sœur nous le permet.
N'est-ce pas elle qui m'a servi de mère?
--Soit, dit Duvernet. Nous nous écrirons et je déposerai dans les
pages que je vous enverrai les plus douces, les plus précieuses
sensations de ma vie.
Il avait compris à la parole décidée, triste d'Hélène, à son air
sombre, le chagrin qui la dévorait et aussi que sa résolution était
inébranlable.
Il tremblait qu'une indiscrétion ne la mît au courant de ce qui
s'était passé, du duel de Chazolles et de son indigne liaison dont il
espérait le guérir.
M. Châtenay saisit avec empressement la porte qui s'ouvrait devant
lui.
Il n'était pas fâché de posséder seul pendant quelques semaines, un
délai de grâce, ses deux filles, ses deux trésors, comme il les
appelait, et il était chatouillé agréablement en outre par l'idée de
son oppidum dont il allait pousser vigoureusement les travaux, quitte
à ajouter un appendice en cas de succès à son livre.
Et puis le soleil de mai l'attirait.
Ils allaient revoir tous ensemble ces magnifiques ombrages du
Val-Dieu, si négligés depuis que l'ambition en avait chassé les
propriétaires, ces élèves si choyés autrefois, l'orgueil de Chazolles,
ces bons mufles de bêtes à cornes étendues sur les herbes grasses, au
bord des clôtures, des haies de charmes et d'épines ou des lisses
peintes en blanc qui traçaient des lignes harmonieuses dans la verdure
des prairies.
Maurice ne disait rien. Il semblait absorbé par l'examen minutieux des
gravures du grand ouvrage, gravures de haut mérite d'ailleurs et qui
faisaient honneur au talent des artistes.