Lorsque quelque orage parlementaire menace de foudroyer les Titans des
ministères, il se manifeste une agitation autour de la Chambre,
pareille à celle d'un cloaque ou d'une mare à grenouilles dans
laquelle un polisson a lancé un caillou.
Les cercles concentriques de cette agitation expirent vers les
latitudes de l'_Officiel_, au quai Voltaire, et à l'avenue de
Latour-Maubourg, au delà du ministère des affaires étrangères.
Mais il existe deux endroits d'où un observateur peut à coup sûr
prédire les événements et annoncer la tempête.
C'est le restaurant du Palais-Bourbon, rue de Bourgogne, et le café
d'Orsay.
On voit, aux approches des séances décisives, les députés, les
secrétaires d'État, les ministres, les fonctionnaires, amis du cabinet
qui s'en va,--ils sont rares--ou dévoués au cabinet qui vient,--on ne
les compte plus,--se rassembler dans ces lieux où l'on mange, comme
des corbeaux sur une plaine où la curée s'annonce, se serrer autour
des huîtres succulentes, des beefsteaks du déjeuner et des cèpes à la
bordelaise, avec des airs ténébreux, se confier, en savourant des
soles frites, des choses excessivement importantes et se presser les
doigts en dégustant le brie fondant ou le roquefort qui pique, avec
des solennités de pose qui rappellent vaguement le serment des
Horaces.
C'est curieux et ce n'est pas rare.
Cependant, le jour où Angèle s'en allait en tête-à-tête avec le petit
duc de Charnay aux courses de Longchamp, il y avait très longtemps,
plus de six mois, que la caissière du café d'Orsay,--une femme bien
connue, qui a vu défiler des célébrités de toute sortes, s'engloutir
des cabinets sans nombre et s'écrouler des régimes qui se croyaient
inébranlables en dressant ses additions et en encaissant des billets
de banque et des pièces d'or à diverses effigies,--n'avait signalé un
de ces mouvements, précurseurs des tempêtes, dont elle reste le témoin
imperturbable et indifférent.
Dès onze heures du matin, les salons de cette antique maison
regorgeaient de gens affamés qui se glissaient par groupes, cherchant
les coins où l'on peut conspirer à l'aise.
Et pourtant le grand débat sur l'interpellation Duvernet ne devait
s'ouvrir que le lendemain.
Il ne s'agissait encore que des escarmouches et les deux armées
comptaient leurs forces.
Duvernet avait habilement choisi son heure et son terrain.
Le cabinet Ramet dont il sapait l'argile, avait hésité, flotté, disons
le mot, barboté dans les affaires extérieures, à propos de la Grèce,
du Maroc, de la Syrie, du grand Turc, des Anglais, et d'une foule de
nationaux de petites régions montagneuses et misérables dont le pays
ne se soucie point, mais qui fournissaient un ample prétexte à
l'expulsion d'un ministère qui avait à son passif une faute grossière:
celle d'avoir trop duré.
Duvernet avait préparé depuis longtemps son coup de Jarnac; son siège
était fait. Il avait flatté le centre droit, adulé le centre gauche,
caressé les radicaux, cajolé les irréconciliables, accablé de
promesses les intransigeants et rassuré les gens des opinions les plus
variées; le tout avec des habiletés de langage et des façons accortes
qui en faisaient l'homme de la situation.
Son discours, soigneusement élaboré, n'attendait que la minute précise
où il devait se produire. Il serait émaillé de mots spirituels,
irrésistibles, de traits satiriques qui cribleraient ses adversaires
en les atteignant aux endroits vulnérables.
Vers midi, au moment où les conversations s'animaient, il entra et
vint s'asseoir, en compagnie de son inséparable Chazolles, à une table
qu'il avait eu la précaution de retenir.
Il rayonnait... en dedans.
Ce qu'il reçut de saluts plats et obséquieux à son entrée ne l'étonna
point.
Duvernet est un gaillard très fort qui connaît le monde et son temps.
--Tu vois, dit-il à Chazolles, on salue l'astre à son aurore. Ces
gens-là lèveront la jambe comme des roquets sur mon soleil, quand il
se couchera.
--Ne vends pas la peau de l'ours, observa le châtelain du Val-Dieu.
--Pas de danger. Ramet est perdu, et ce qu'il y a de singulier, c'est
qu'il n'a pas su se faire un ami dans son passage aux affaires et
pourtant il a tenu la corde longtemps.
--Sept mois et six jours.
--C'est un bail, mon bon. Nous n'aurons pas la vie si dure.
--Nous?
--Sans doute. Je te fais ministre.
--Merci!
--Tu acceptes?
--Je refuse!
--Voyons! un ami! Tu veux donc me mettre dans l'embarras? Rien n'est
si difficile à constituer qu'un cabinet! J'ai compté sur toi. Il faut
te dévouer. Qu'est-ce que tu prends?
--Il le faut?
--Certes!
--L'agriculture. Je ne connais que ça. Mais c'est bien pour t'obliger.
--L'agriculture? Peux pas. Je l'ai promise.
--A qui?
--A chose, tu sais bien, qui a une grande barbe blonde.
--Lasserre?
--Oui.
--Un avocat!
--Qu'est-ce que ça fait? Il s'y mettra. Le code embrasse tout.
--Pas les comices agricoles.
--Un détail.
--Ni les haras?
--Il y a des gens spéciaux. Et puis les bureaux sont là. Si tu crois
que je vais me mêler de réformer les abus. Pas si bête. Est-ce qu'on
aurait le temps? Veux-tu les travaux publics?
--Je suis incapable de bâtir un pont sur un ruisseau de deux mètres.
--L'instruction publique? Personne n'en veut, depuis que les potaches
se révoltent.
--Décidément non.
--Oh! Maurice, c'est mal ce que tu fais là.
--Il fallait me prévenir. On ne propose pas des choses pareilles à un
frère, à brûle-pourpoint, brusquement.
--Tu feras plaisir à ton beau-père.
--C'est une raison. Ce doux monsieur Châtenay!
--Tu le nommeras officier d'Académie.
--Ce n'est pas assez.
--Tu le feras décorer. Et qui sait, grâce à ta position, il sera
peut-être de l'Institut.
--Il le mérite, malgré son oppidum auquel je ne crois que
médiocrement.
--Alors, tu acceptes?
--Ne me tente pas.
--Et puis, fit en confidence Duvernet, ce sera une diversion aux
ennuis de ta femme.
Chazolles baissa la tête sur son assiette.
--Elle sera fière de te voir arrivé, et son orgueil, au moins, sera
satisfait. Autant de sauvé!
--Tu m'en diras tant.
--Alors, c'est convenu?
--Si tu crois...
--Je l'exige. Le portefeuille ne t'importe guère.
--Oh! non. Cependant je ne voudrais pas être ridicule.
--Simplicité! Est-ce qu'un ministre l'est jamais!
--Va donc!
--Tu es mon meilleur ami. Tu me débarrasseras de ce qui me restera.
--C'est-à-dire que j'aurai ce dont personne ne veut. Je suis un
pis-aller.
--Oui, et je compte même à ce point sur ton amitié que s'il y en a
deux, tu te chargeras de l'intérim.
--Alors tu crois donc sérieusement qu'on finira par ne plus trouver de
ministres?
--Dame! avec la consommation qui s'en fait!
A chaque instant des gens affairés venaient glisser à la dérobée à
Duvernet quelques mots très bas en le saluant avec un empressement
exagéré.
Chazolles entendait confusément des bouts de phrases qui se
ressemblaient:
--Soyez sûr de mon vote, mais...
--Comptez sur ma parole.
--Une recette particulière pour mon neveu...
--La préfecture de mon département...
--Dévouement absolu!
--Une majorité superbe. Tout mon groupe... comme un seul homme,
seulement...
--Sous-secrétaire. C'est compris.
Et il s'échangeait des poignées de main aussi perfides que le baiser
de l'Iscariote à Jésus le Nazaréen.
--Tous les mêmes, les hommes, mon cher, dit Chazolles, et dans tous
les temps!
--Nous les bonifierons, riposta Duvernet.
--Par notre exemple?
--Pourquoi pas? J'ignore si je ferai du bien, je suis certain de ne
pas faire de mal. C'est le principal. Mon cher, les grands généraux
dormaient avant la bataille, à ce qu'on assure. J'en ai toujours
douté. Je ne dormirai pas, moi; je ne suis pas de cette trempe-là.
J'ai la fièvre dans les doigts; je ne peux pas tenir en place. J'ai
besoin de mouvement, de bruit, de musique, de grand air. Allons nous
promener. Tous ces conjurés qui clignent de l'œil avec des mines
futées, qui s'abordent avec des signaux de reconnaissance, qui se
trompent avec une cordialité réciproque, me prennent sur les nerfs.
Allons-nous-en.
--Tu as ta voiture?
--Deux heures. Elle doit être là.
--Où allons-nous?
--Où tu voudras. Aux courses?
--Volontiers.
La victoria de Duvernet, attelée d'un cheval bai, très bon,
stationnait en effet à la porte du café.
Les deux amis y montèrent et, sur un ordre du maître, elle fila
rapidement vers le Bois, par les quais ensoleillés, sur le macadam uni
comme une allée de parc.
L'air était doux et limpide. C'était une de ces belles journées de mai
où l'on ressent un besoin d'expansion, comme la nature qui se féconde
et se dilate pour laisser échapper de son sein des fleurs, des
feuillages et des moissons de toutes sortes.
--Ainsi tu crois au succès? dit Chazolles.
--J'en suis sûr. Je n'ai pas d'illusions. Je suis froid, patient, et
je regarde autour de moi pour savoir d'où vient le vent. Il souffle
pour nous. Profitons-en. C'est notre tour. Celui des autres viendra.
Il se fit un silence.
Vers le Trocadéro, Chazolles dit machinalement:
--Est-ce un vice, l'ambition?
--Je ne sais pas. Cela dépend des moyens qu'on emploie pour la
satisfaire. Moi, je trouvais Ramet insupportable, prétentieux,
cassant. Il avait à mes yeux tous les défauts, puisqu'il me
déplaisait. Je l'ai attaqué par la base, à petits coups, comme un
bûcheron qui abat un arbre. Il cède et tombe. Tant pis pour lui.
D'ailleurs, c'est le sort commun. Je voulais sa place. C'est peut-être
un vice, mais qui n'a le sien? Ainsi toi, tu en as un.
--Ah!
--Immense.
--Lequel?
--Tu me permets d'être franc?
--Je t'en prie.
--Tu es marié...
--Serait-ce un crime?
--Laisse-moi finir... Et tu trompes odieusement ta femme.
--Qui te l'a dit?
--Qui? Personne. Je l'ai bien vu. D'autres aussi. Et c'est justement
parce que je ne suis pas seul à deviner ton secret que je t'emmène
avec moi, en ce moment, et que nous allons tous deux en tête-à-tête du
côté de la cascade et de Suresnes, quand tu préférerais peut-être
courir ailleurs, seul, on ne sait où.
La voiture roulait maintenant dans la rue de la Faisanderie, à peu
près déserte et arrivait à la porte Dauphine.
Les feuilles d'un vert tendre poussaient aux taillis du Bois où la
victoria allait entrer; les lilas étaient en pleine floraison aux
bosquets des villas et des hôtels qui bordent l'avenue.
Chazolles était fort attentif au spectacle frais et printanier qui se
déroulait devant lui, si attentif qu'il ne répondit pas aux propos de
son ami.
Duvernet fit un geste de résignation.
Son ami, si expansif sur toutes sortes de sujets, si ouvert, si franc,
cadenassait son cœur et y enfermait son secret.
--J'aborde un sujet délicat, reprit l'Excellence du lendemain. Tu me
connais assez pour savoir que ce n'est pas pour mon plaisir, mais bien
pour te servir. Je ne te blâme pas, je te plains. Tu n'as pas commis
un crime mais une sottise. Et malgré ton esprit, elle ne m'a pas
étonné. Elle était fatale.
--Je ne te comprends pas.
--Voyons, ne prolonge pas ton obstination. Tu ressembles en ce moment
à l'autruche qui cache sa tête sous son aile et se croit à l'abri du
danger parce qu'elle ne le voit pas. Ton secret est celui de
Polichinelle. S'il ne l'est pas encore, il le sera demain. Tu t'es
amouraché d'une petite qui en vaut la peine, je le confesse. Elle est
ravissante, tout à fait. C'est un Chaplin de la bonne manière, très
réussi. Je l'ai vue.
--Où donc?
--Au Val-Dieu, d'abord, où tu t'endormais dans une sécurité facile et
trompeuse. Avant son arrivée, il n'y avait pas d'ennemis. Tu l'as vue
et tu as été vaincu. Je te le répète, c'était fatal. Comment as-tu
été élevé? Par un père très distingué, mais trop raide. Au sortir du
collège où nous cultivions ensemble les racines grecques, après
quelques escapades insignifiantes les jours de sortie, une ou deux
aventures de soubrettes à la campagne, et encore je les suppose, tu te
maries dans la fougue printanière d'un cœur qu'aucun amour sérieux
n'avait effleuré, dans la primeur ingénue d'un être qui s'épanouit et
que les premières brises du mois d'avril ont à peine agité.
La curiosité d'un esprit comme le tien fut peu satisfaite par la
monotonie de ton histoire. On veut connaître, on cherche, on rêve des
plaisirs étranges, des voluptés qui n'existent pas; l'imagination
travaille et, un beau jour, on tombe sur une de ces créatures
attrayantes qui sont venues enchanter notre sommeil; on se figure
qu'elles réalisent un idéal sublime et recèlent en leurs flancs toutes
les laves de la passion, comme le Vésuve qui vomit des torrents de
feu.
On s'enflamme pour elles, sauf à reconnaître, l'expérience faite,
qu'elles n'ont pas les supériorités dont on les ornait, et le tour est
joué. Mais dans l'intervalle, on a foulé aux pieds des cœurs tendres,
dédaigné des mérites qu'on apprécie trop tard à leur valeur et
empoisonné une vie dont les voisins étaient jaloux et à laquelle rien
ne manquait, pas même cet idéal de voluptés qu'on allait chercher bien
loin quand on l'avait chez soi.
Conclusion: Ce sont des études qui coûtent plus cher qu'elles ne
valent et qu'il faut entreprendre avant le mariage, et non après, mon
pauvre Maurice, comme toi. Je ne te rabaisse pas, je ne me glorifie
pas, car en ceci, c'est le hasard qui a tout dirigé, nous ballottant
à son gré et nous menant par des chemins que nous n'avons pas choisis,
vers un but qui nous échappe et qu'on ne voit qu'au moment où on le
touche.
--Ainsi, dit Chazolles assombri, tu crois qu'on sait tout?
--On? Qui ça?
--Mon beau-père.
--M. Châtenay, ton beau-père et le mien, car, si je suis ministre, je
brûle mes vaisseaux, je demande la main de ta divine belle-sœur, et
j'espère qu'elle ne me refusera pas, malgré mon excès de lustres--au
pluriel--M. Châtenay, cet excellent M. Châtenay est trop enfoncé dans
ses bibelots pour penser à autre chose. D'ailleurs, on lui déguiserait
la vérité, s'il avait des craintes, et comme il t'adore, il
accepterait toutes les explications qui tendraient à démontrer ton
innocence. Tu as une veine! Hier soir, il me disait encore: Je suis
inquiet.--Pourquoi?--Au sujet de mon gendre.--J'ai tremblé une
seconde, mais il a pris soin de me rassurer.--Il travaille trop,
a-t-il ajouté.--J'ai failli lui rire au nez, mais mon amitié pour toi
m'a évité cet accès intempestif.--Il est de toutes les commissions,
en effet, ai-je dit. On abuse de sa complaisance et de sa facilité
de travail.--J'ai même expliqué qu'à mon sentiment, tu te
surmenais.--Alors M. Châtenay m'a parlé d'autre chose; il s'est lancé
dans une longue dissertation sur les fondeurs de bronze du
dix-huitième siècle.
Elle durerait encore, si je n'avais pris la fuite à la faveur de
l'entrée du baron Servière--un autre maniaque--qui possède une superbe
collection de boutons de pourpoints, hauts-de-chausses, habits,
guêtres et culottes, tant civils que militaires, depuis les âges les
plus reculés jusqu'à nos jours, la plus riche qui existe en Europe et
probablement dans l'univers. C'était une bonne fortune pour M.
Châtenay, et j'en ai profité pour me dérober aux divagations de ces
deux savants.
--Denise?
--Denise est trop jeune et trop inexpérimentée pour deviner les
détails d'une liaison dont elle ne comprend ni la gravité ni les
conséquences. Elle peut avoir des soupçons,--elle en a,--saisir un
indice et se douter d'une intrigue, mais sans en approfondir les
mystères et surtout sans se rendre compte du mal qu'elle cause.
--Hélène? murmura Chazolles.
--Oui, Hélène. Et cependant elle ne dit rien. Elle ne laisse échapper
ni un geste ni un mot qui puissent révéler les blessures d'un cœur
qui t'est trop dévoué pour ne pas souffrir horriblement du mal que tu
lui fais. Cette souffrance est d'autant plus vive qu'elle n'admet pas
de confidents et ne s'épanche nulle part. Au contraire, elle te
défend. C'est elle qui répond à M. Châtenay, quand parfois il s'étonne
de tes absences, et toujours elle invente de bonnes raisons pour
t'innocenter. Mais justement parce qu'elle ne peut se résoudre à
t'accuser, parce qu'elle garde son mal pour elle, il en est plus
cruel, et je suis sûr que la nuit, quand elle est seule, son oreiller
reçoit de terribles aveux et entend des plaintes amères.
Ah! comme elle t'aime! Comme elle jette des regards d'angoisse sur la
porte, quand, le dîner servi, tu tardes à rentrer; comme ses yeux
s'emplissent de larmes refoulées quand tu sors du salon, le cigare
aux lèvres, souriant, léger, comme quelqu'un qui a la conscience
libre, après avoir distraitement donné le baiser du soir à tes deux
petites filles qu'elle pousse dans tes bras, avec l'espoir qu'elles te
ramèneront du côté de la mère qui t'a donné ces anges du ciel! Comme
tout son être s'élance vers toi, malgré la trahison et l'abandon dans
lequel tu la délaisses! Et c'est cette femme que tu négliges! Mais
rien qu'à la voir, à la comprendre, à l'estimer, elle m'a rendu
amoureux de sa sœur.
Je me suis dit: Quand Denise n'aurait que la centième partie des
vertus de son aînée, ce serait assez pour combler de toutes les
félicités l'homme qui aura le bon esprit de s'attacher à elle en
l'attachant à lui. Je la rendrai heureuse, moi, Denise. Je ne ferai
pas comme toi et je n'y ai pas de mérite. J'aurai vidé la coupe
jusqu'à la lie avant le mariage, ce qui me dispensera d'y tremper mes
lèvres après. Denise n'épousera pas--si elle accepte ma main--un mari
de la première fraîcheur, un jouvenceau aux joues veloutées d'un duvet
tentateur, un cœur jeune et plein d'idées poétiques, bleues et roses,
mais du moins elle n'aura pas à craindre les explosions de désirs
inassouvis et de passions tardives.
Je lui serai fidèle, malgré les séductions de ce Paris qui ne me tente
plus, parce que j'en connais trop les dessous, malgré les ministères
et les flatteries du pouvoir, et après m'être rassasié de tout, de
femmes, de libertés, de puissance; après avoir apaisé mes appétits, je
finirai par où tu as commencé et par où tu finiras toi-même, en
m'ensevelissant avec mon adorée dans un lieu solitaire, là-bas, à
Grandval, où je cacherai ma tranquille félicité aux jaloux qui
seraient tentés de la troubler, en haine d'un ménage meilleur que les
autres. Est-ce que je n'ai pas raison et penses-tu que j'exagère?
Chazolles se mordit les lèvres et ne répondit pas.
--Voilà pour le premier point, reprit Duvernet. Je suis méthodique
comme un dominicain en chaire. Tu trompes la meilleure des épouses et
la meilleure des mères. J'ajoute la plus attrayante des femmes, car
elle est extrêmement jolie, ta femme! C'est la splendeur du beau.
Pour ceux-là même qui aiment les chlorotiques, tu as pris soin de la
rendre plus pâle à force d'insomnies. Rien ne lui manque. Et
maintenant, pour qui la trompes-tu? C'est mon second point.
Chazolles fit un geste d'impatience.
--Tu m'entendras jusqu'au bout. Mon cher, je n'ai pas fait ce pas pour
reculer. Je poursuis.
--Va donc!
--Cette petite Angèle Méraud est connue dans le monde où l'on ne
s'ennuie pas. Tu as vu à la Renaissance, l'autre soir, le baron
Germain, ce replâtré, le duc de Charnay, ce mignon sans dague ni
rapière, qui lui souriaient comme de vieux amis. Ce qu'il y a entre
eux, je ne le sais pas, ni ne veux le savoir. Mais crois-tu, de bonne
foi, que cette Parisienne qui s'est livrée à toi sans résistance, se
soit mieux défendue contre les autres?
--Valéry!
--Je ne lui en veux pas. Je ne suis point de ceux qui lapident les
femmes tombées. J'ai pour elles des miséricordes infinies et leur
pardonne des faiblesses dont nous profitons, mais enfin quand on
achète un plaisir au prix de son repos, au prix du bonheur de ceux
qu'on aimait, qu'on aime encore--car tu as trop de cœur pour les
oublier--et dont on a charge, il est bon de se renseigner et de savoir
si ce plaisir vaut les sacrifices qu'il coûte, les peines qu'il nous
impose à nous et à d'autres et les biens qu'il nous fait perdre. Je ne
veux pas examiner de plus près tes affaires et je tiens à ne pas
m'initier à des aventures dont tu ne m'as point fait le confident,
mais je suis ton ami et tu m'estimes trop pour en douter.
Réfléchis. Examine par tes yeux. Observe et agis selon ton
inspiration. Moi j'ai flairé un précipice et je t'ai crié: Gare! Il y
a une vipère sous les fleurs. N'y touche pas ou tu te piqueras les
doigts.
La victoria descendait la pente qui arrive à Longchamp. Elle longea le
moulin à vent et les villas pseudo-gothiques qui sont de l'autre côté
de l'allée, à l'extrémité du champ de courses; puis elle roula pendant
un instant entre deux pelouses et s'arrêta à la porte du pesage.
Les deux amis descendirent et entrèrent.