Il régnait une animation extrême dans l'enceinte réservée.
Les bookmakers criaient les cotes. Les parieurs se pressaient aux
estrades, prenant les chevaux qui leur paraissaient avoir des chances.
Les femmes à la mode affichaient les toilettes les plus extravagantes
tandis que les piqueurs promenaient en main les chevaux qui allaient
courir ou qui venaient de quitter la piste.
Bientôt, pendant que les deux amis se promenaient dans la foule en se
tenant le bras, un landau sans escorte pénétra dans le pesage et
s'arrêta à la porte de la tribune présidentielle.
Un vieux monsieur, enveloppé dans un pardessus gris, à la figure
impassible, blanche et ridée, en descendit appuyé sur un homme plus
jeune que lui, solide encore, à la moustache poivre et sel, et de
tournure militaire.
Chazolles et son ami s'étaient trouvés pris dans la foule des curieux
qui se groupaient autour du landau.
Le regard terne et morne du vieux monsieur tomba sur le député du
Havre auquel il adressa un pâle sourire presque imperceptible.
Et d'un geste amical il lui fit signe d'approcher.
Duvernet quitta le bras de Maurice et obéissant à cette invitation,
disparut avec le vieux monsieur dans l'escalier de la tribune
d'honneur, pendant que le landau allait se ranger au fond du pesage.
Chazolles resta seul.
Il errait au milieu des groupes, ennuyé, mécontent.
Les paroles de Duvernet lui sonnaient aux oreilles comme une crécelle
importune.
Qu'est-ce qu'on avait donc à se mêler de ses affaires? Après tout,
elles ne concernaient que lui et ses tracas d'intérieur
n'intéressaient pas les autres.
Sa femme, son Hélène, passe. Elle avait le droit de lui adresser des
reproches, mais elle se taisait et franchement Duvernet abusait des
licences de l'amitié pour s'occuper d'une intrigue sur laquelle il
aurait bien pu fermer les yeux.
Il est vrai qu'il allait être de la famille s'il épousait Denise.
C'était sa première confidence sur ses projets.
Chazolles en ressentait comme une attaque subite de ce mal qui lui
était inconnu auparavant: l'envie.
Ah! certes, ce politique avait été plus fin que lui. Il avait épuisé
les plaisirs, les jouissances de la jeunesse; mené une joyeuse
existence qui ne lui laissait rien à apprendre désormais. Il devait
avoir dans ses secrétaires des cases pleines de portraits de femmes,
de billets parfumés, de lettres d'amour.
Il ne s'était rien refusé et maintenant il s'offrait, lorsque lui,
Chazolles, était obligé de demander de nouvelles joies à une liaison
illégitime, des plaisirs délicats dans un mariage qu'il pourrait
publier à grand renfort de trompettes, sur lequel on le féliciterait
de toutes parts et qui jetait dans ses bras une jeune fille belle,
riche, pure et ornée de tout ce qui donne le charme, excite
l'enivrement et flatte l'orgueil, l'esprit et les sens d'un homme.
Ce Duvernet avait toutes les chances!
Chazolles s'en allait à la dérive, parmi les bookmakers, les chevaux,
les femmes et les jockeys, ne songeant ni aux uns ni aux autres, ne
saisissant aucun détail de ce panorama mouvant et bigarré qui se
déroulait sur l'hippodrome, dans les tribunes et le long de la piste.
Des clameurs se firent entendre, à étourdir comme à Athènes, les
corneilles du stade: Bariolet! Dublin! Bariolet! Camériste! avec un
redoublement de fracas et, tout à coup, elles s'éteignirent.
La course était finie.
Bariolet l'avait emporté d'une tête sur Camériste.
Mais le châtelain du Val-Dieu ne s'en occupait pas.
En un clin d'œil les tribunes se vidèrent comme par enchantement et
la foule se précipita au pesage.
Chazolles se trouvait au tournant et s'appuyait à l'angle du mur,
lorsqu'une jeune femme en toilette de velours bleu sombre, fraîche
comme une pervenche éclose le matin, avec ses cheveux d'or, sa toque
Henri II, crânement posée sur sa tête mignonne, rayonnante de gaieté
et d'animation, déboucha auprès de lui, au bras d'un gentleman sanglé
dans un veston étroit, une rose à la boutonnière et le stick à la
main.
Instinctivement Chazolles arrêta la jeune femme au passage en lui
posant brusquement sa main sur le bras.
Elle étouffa un cri.
Et au même moment, la canne du jeune monsieur effleura le visage du
député.
D'un mouvement rapide comme un éclair, Chazolles avait paré le coup et
brisé le stick en morceaux.
D'un coup de poing il envoya l'homme au veston à quinze pas, rouler
sous les pieds de Bariolet, le cheval victorieux qui rentrait
lentement au pesage et se cabra.
La femme était Angèle.
L'homme était le duc de Charnay.
La scène avait été si rapide que les voisins même de ce groupe
querelleur n'avaient vu que la chute du duc, sans en deviner la cause.
Chazolles était resté immobile à sa place.
--Monsieur, dit le duc en se relevant, furieux, nous nous reverrons.
Chazolles lui tendit sa carte sur laquelle il écrivit rapidement au
crayon: Chez M. Duvernet, avenue Montaigne, 26.
--Quand vous voudrez.
--Mes témoins seront chez vous dans une heure, dit Charnay.
Et il s'éloigna seul.
Vainement, il chercha des yeux sa compagne, la cause évidente de cette
algarade où il avait éprouvé la force du biceps de son rival.
Elle avait disparu.
Chazolles, resté seul sur le champ de bataille, semblait aussi calme
que si rien de fâcheux ne lui était survenu, mais intérieurement, une
violente tempête bouillonnait en lui.
Il lui montait à la tête des rages d'écraser entre ses doigts le
hautain personnage, le triomphant adversaire qui lui avait pris cette
maîtresse à laquelle il vouait un mépris mortel. Quand elle l'avait
regardé avec des yeux suppliants, il avait détourné la tête et ses
lèvres s'étaient crispées de dégoût.
Il ne la reverrait pas.
Ainsi, Duvernet avait raison. Pour qui trompait-il sa femme, l'ange du
foyer domestique qui lui avait donné de longues années de bonheur,
quand tant d'autres n'ont pas été à l'abri des peines, des
inquiétudes, des privations, des misères de toute espèce, même
l'espace d'un jour, du lever au coucher du soleil?
Et il n'était pas content de son lot! Que voulait-il donc?
Pendant cinq minutes il se livra aux réflexions les plus sages; il
redevint l'homme du Val-Dieu; il fit les projets les plus sensés. Il
s'éloignerait; il quitterait Paris et recommencerait sa vie dans ces
lieux où tout lui rappelait les enchantements du passé, les poésies de
la nature, la tranquillité des bois et des champs.
Il avait oublié le duc, les courses, les jockeys maigres qui passaient
près de lui, leur selle sur le bras, allant aux balances ou en
sortant, lorsqu'on lui frappa sur l'épaule.
C'était Duvernet avec sa figure d'une impassibilité diplomatique.
--Eh bien! fit machinalement Chazolles.
--D'où sors-tu? On dirait que tu rêves! Je te cherchais. Tu n'as pas
bougé?
--Non.
--On va courir le prix du Printemps.
--Qu'est-ce que cela me fait?
--Diable. Tu es bien détaché des choses de ce monde?
--Allons-nous-en.
Duvernet le considéra curieusement.
--Tiens! dit-il, qu'as-tu donc? Ta figure est bouleversée.
--J'ai un duel!
Duvernet tressauta comme s'il avait marché sur la queue d'un aspic.
--Un duel? Pourquoi?
--Pour une querelle.
--Toi, le plus doux des hommes?
--Ça ne fait rien.
--Avec qui?
--Avec un jeune monsieur très bien...
--Qui se nomme?...
--Le duc de Charnay.
Duvernet réfléchit et fit claquer sa langue avec impatience.
--Histoire de femme, sans doute! Diantre! voilà une tuile qui tombe
mal. A la veille d'une séance décisive à la Chambre! Au moment où tu
allais être ministre. Tu déranges mes combinaisons. Un scandale!
--Que veux-tu? C'est fait. Le vin est tiré...
--Il faut le boire. C'est amer. Et on ne pourrait pas arranger
l'affaire?
--Non.
--C'est donc grave?
--Je ne sais pas. Cela dépend de la façon dont le duc comprend les
choses. Il a levé sa canne pour me frapper et je l'ai envoyé d'un coup
de poing rouler sur la ravine, dans l'allée.
--Mais la raison de cette insulte?
--Inutile de l'expliquer; les faits sont là. Ils suffisent.
--Il va t'envoyer ses témoins.
--Sans nul doute.
--Chez ton beau-père! Tu n'y songes pas. Il faut éviter à tout prix ce
tapage.
--Je ne peux pourtant pas lui faire des excuses. Sois tranquille;
comme tu es garçon, j'ai donné mon adresse chez toi, avenue Montaigne.
Ses témoins y seront dans un instant.
--Et les tiens?
--Je compte sur toi.
--Et mon discours demain?
--On peut terminer le tout dès le matin. Ce n'est qu'un coup d'épée à
donner ou à recevoir, sans bruit, dans un coin, en cinq minutes.
--Spadassin, va!
Duvernet se grattait le front avec embarras. Cette complication le
chiffonnait.
--Tu as raison; allons-nous-en, dit-il.
Au moment de monter en voiture, il se ravisa:
--Tu n'as pas un second ami, ici, pour hâter la solution et ne pas
remettre aux calendes les témoins du duc?
--Je n'ai vu personne. Et toi?
--Si, Des Brosses. Il est dans la tribune du président. C'est un brave
à tous crins. Enchanté de te rendre ce service. Et il sera discret.
--Emmenons-le.
Le commandant Des Brosses est un militaire mondain des plus corrects,
très scrupuleux sur le point d'honneur.
En deux mots, Chazolles lui expliqua l'algarade du pesage sans
insister sur le motif.
Très lié avec Duvernet, Des Brosses accepta sans peine la mission dont
on le chargeait.
On mènerait les choses rondement, une petite saignée à la Broussais
est hygiénique de temps en temps.
--Mais j'y pense. Vous êtes campagnard, dit-il à Chazolles. Aux champs
on passe plutôt son temps à tuer des lapins qu'à faire des armes.
Savez-vous tenir une épée?
--A peu près.
--C'est la seule arme digne d'un gentleman. Bâti comme vous êtes, vous
devez avoir un poignet du diable.
--Le duc en sait quelque chose, dit Valéry.
Les deux amis enlevèrent le commandant, et la victoria du futur
ministre fila d'un train d'enfer vers l'avenue Montaigne, où elle
arriva juste une heure après la querelle.
Au moment où elle passait sous la porte cochère, une autre victoria
s'arrêtait au bord du trottoir.
Le duc n'avait pas perdu de temps.
Deux messieurs en descendirent et sonnèrent à l'entresol de Duvernet,
qui les reçut dans son cabinet.
Les deux messieurs étaient des amis de Charnay, fort gracieux
d'aspect, souriants et d'une extrême politesse.
--Je pense, dit le plus âgé, le marquis de Kergor, qui n'avait pas
trente ans, que notre affaire se traitera aisément. M. Chazolles a
gravement offensé notre ami, le duc de Charnay. C'est à nous
qu'appartient le choix des armes. Nous croyons vous être agréables en
prenant l'épée.
--Accordé.
--A moins qu'on ne veuille nous adresser des excuses.
--Jamais. Quand fixez-vous la rencontre?
--Le plus tôt sera le mieux, dit Kergor.
--Comme cela se trouve, pensa Duvernet.
Et tout haut:
--Nous sommes dans la belle saison; le temps est superbe.
--Nous pourrions prendre le train ce soir, proposa le marquis.
--A quoi bon aller si loin! dit le commandant Des Brosses. Est-ce que
le duel serait un crime sur notre bon territoire français? Nous ne
sommes plus au temps où florissaient les édits du Cardinal.
--Le bois est bien banal, objecta Kergor et on s'expose à être dérangé
par la police.
--Oh! dit Duvernet, elle n'est pas bien gênante!
--Voulez-vous, reprit le marquis, accepter Auteuil? J'y possède une
villa plantée dans un immense jardin. Je réponds du mystère.
C'était un moyen. Duvernet le saisit avec enthousiasme. Il pensait à
son discours.
En deux minutes, on fut d'accord:
Six heures du matin. La maison du marquis, à Auteuil, rue Boileau.
Chacun y arriverait de son côté, et les adversaires se serviraient
d'épées de combat, neuves, que les témoins du duc se chargeaient
d'apporter.
Le contrat fut signé galamment, sans bruit et sans aigreur.
Lorsque le commandant Des Brosses et Duvernet firent part des
conventions à Chazolles, il sourit avec indifférence.
--Je compte sur ta sagesse, dit Valéry. Le duc passe pour une fine
lame. Toi, je te connais. Sauve mon ministère. Une égratignure à jouer
et rien de plus. L'honneur sera sauf et tu n'auras la mort de personne
sur la conscience. Et quant à ce soir...
--Où dînes-tu?
--Chez ton beau-père. Je ne te quitte pas d'une semelle. Le secret est
difficile à garder dans ce Paris; mais avec de l'adresse, on peut
obtenir du silence et il nous en faut à tout prix.
Il était cinq heures.
Les deux amis et le commandant se serrèrent la main et se séparèrent.