XXVI

Il régnait une animation extrême dans l'enceinte réservée.

Les bookmakers criaient les cotes. Les parieurs se pressaient aux

estrades, prenant les chevaux qui leur paraissaient avoir des chances.

Les femmes à la mode affichaient les toilettes les plus extravagantes

tandis que les piqueurs promenaient en main les chevaux qui allaient

courir ou qui venaient de quitter la piste.

Bientôt, pendant que les deux amis se promenaient dans la foule en se

tenant le bras, un landau sans escorte pénétra dans le pesage et

s'arrêta à la porte de la tribune présidentielle.

Un vieux monsieur, enveloppé dans un pardessus gris, à la figure

impassible, blanche et ridée, en descendit appuyé sur un homme plus

jeune que lui, solide encore, à la moustache poivre et sel, et de

tournure militaire.

Chazolles et son ami s'étaient trouvés pris dans la foule des curieux

qui se groupaient autour du landau.

Le regard terne et morne du vieux monsieur tomba sur le député du

Havre auquel il adressa un pâle sourire presque imperceptible.

Et d'un geste amical il lui fit signe d'approcher.

Duvernet quitta le bras de Maurice et obéissant à cette invitation,

disparut avec le vieux monsieur dans l'escalier de la tribune

d'honneur, pendant que le landau allait se ranger au fond du pesage.

Chazolles resta seul.

Il errait au milieu des groupes, ennuyé, mécontent.

Les paroles de Duvernet lui sonnaient aux oreilles comme une crécelle

importune.

Qu'est-ce qu'on avait donc à se mêler de ses affaires? Après tout,

elles ne concernaient que lui et ses tracas d'intérieur

n'intéressaient pas les autres.

Sa femme, son Hélène, passe. Elle avait le droit de lui adresser des

reproches, mais elle se taisait et franchement Duvernet abusait des

licences de l'amitié pour s'occuper d'une intrigue sur laquelle il

aurait bien pu fermer les yeux.

Il est vrai qu'il allait être de la famille s'il épousait Denise.

C'était sa première confidence sur ses projets.

Chazolles en ressentait comme une attaque subite de ce mal qui lui

était inconnu auparavant: l'envie.

Ah! certes, ce politique avait été plus fin que lui. Il avait épuisé

les plaisirs, les jouissances de la jeunesse; mené une joyeuse

existence qui ne lui laissait rien à apprendre désormais. Il devait

avoir dans ses secrétaires des cases pleines de portraits de femmes,

de billets parfumés, de lettres d'amour.

Il ne s'était rien refusé et maintenant il s'offrait, lorsque lui,

Chazolles, était obligé de demander de nouvelles joies à une liaison

illégitime, des plaisirs délicats dans un mariage qu'il pourrait

publier à grand renfort de trompettes, sur lequel on le féliciterait

de toutes parts et qui jetait dans ses bras une jeune fille belle,

riche, pure et ornée de tout ce qui donne le charme, excite

l'enivrement et flatte l'orgueil, l'esprit et les sens d'un homme.

Ce Duvernet avait toutes les chances!

Chazolles s'en allait à la dérive, parmi les bookmakers, les chevaux,

les femmes et les jockeys, ne songeant ni aux uns ni aux autres, ne

saisissant aucun détail de ce panorama mouvant et bigarré qui se

déroulait sur l'hippodrome, dans les tribunes et le long de la piste.

Des clameurs se firent entendre, à étourdir comme à Athènes, les

corneilles du stade: Bariolet! Dublin! Bariolet! Camériste! avec un

redoublement de fracas et, tout à coup, elles s'éteignirent.

La course était finie.

Bariolet l'avait emporté d'une tête sur Camériste.

Mais le châtelain du Val-Dieu ne s'en occupait pas.

En un clin d'œil les tribunes se vidèrent comme par enchantement et

la foule se précipita au pesage.

Chazolles se trouvait au tournant et s'appuyait à l'angle du mur,

lorsqu'une jeune femme en toilette de velours bleu sombre, fraîche

comme une pervenche éclose le matin, avec ses cheveux d'or, sa toque

Henri II, crânement posée sur sa tête mignonne, rayonnante de gaieté

et d'animation, déboucha auprès de lui, au bras d'un gentleman sanglé

dans un veston étroit, une rose à la boutonnière et le stick à la

main.

Instinctivement Chazolles arrêta la jeune femme au passage en lui

posant brusquement sa main sur le bras.

Elle étouffa un cri.

Et au même moment, la canne du jeune monsieur effleura le visage du

député.

D'un mouvement rapide comme un éclair, Chazolles avait paré le coup et

brisé le stick en morceaux.

D'un coup de poing il envoya l'homme au veston à quinze pas, rouler

sous les pieds de Bariolet, le cheval victorieux qui rentrait

lentement au pesage et se cabra.

La femme était Angèle.

L'homme était le duc de Charnay.

La scène avait été si rapide que les voisins même de ce groupe

querelleur n'avaient vu que la chute du duc, sans en deviner la cause.

Chazolles était resté immobile à sa place.

--Monsieur, dit le duc en se relevant, furieux, nous nous reverrons.

Chazolles lui tendit sa carte sur laquelle il écrivit rapidement au

crayon: Chez M. Duvernet, avenue Montaigne, 26.

--Quand vous voudrez.

--Mes témoins seront chez vous dans une heure, dit Charnay.

Et il s'éloigna seul.

Vainement, il chercha des yeux sa compagne, la cause évidente de cette

algarade où il avait éprouvé la force du biceps de son rival.

Elle avait disparu.

Chazolles, resté seul sur le champ de bataille, semblait aussi calme

que si rien de fâcheux ne lui était survenu, mais intérieurement, une

violente tempête bouillonnait en lui.

Il lui montait à la tête des rages d'écraser entre ses doigts le

hautain personnage, le triomphant adversaire qui lui avait pris cette

maîtresse à laquelle il vouait un mépris mortel. Quand elle l'avait

regardé avec des yeux suppliants, il avait détourné la tête et ses

lèvres s'étaient crispées de dégoût.

Il ne la reverrait pas.

Ainsi, Duvernet avait raison. Pour qui trompait-il sa femme, l'ange du

foyer domestique qui lui avait donné de longues années de bonheur,

quand tant d'autres n'ont pas été à l'abri des peines, des

inquiétudes, des privations, des misères de toute espèce, même

l'espace d'un jour, du lever au coucher du soleil?

Et il n'était pas content de son lot! Que voulait-il donc?

Pendant cinq minutes il se livra aux réflexions les plus sages; il

redevint l'homme du Val-Dieu; il fit les projets les plus sensés. Il

s'éloignerait; il quitterait Paris et recommencerait sa vie dans ces

lieux où tout lui rappelait les enchantements du passé, les poésies de

la nature, la tranquillité des bois et des champs.

Il avait oublié le duc, les courses, les jockeys maigres qui passaient

près de lui, leur selle sur le bras, allant aux balances ou en

sortant, lorsqu'on lui frappa sur l'épaule.

C'était Duvernet avec sa figure d'une impassibilité diplomatique.

--Eh bien! fit machinalement Chazolles.

--D'où sors-tu? On dirait que tu rêves! Je te cherchais. Tu n'as pas

bougé?

--Non.

--On va courir le prix du Printemps.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Diable. Tu es bien détaché des choses de ce monde?

--Allons-nous-en.

Duvernet le considéra curieusement.

--Tiens! dit-il, qu'as-tu donc? Ta figure est bouleversée.

--J'ai un duel!

Duvernet tressauta comme s'il avait marché sur la queue d'un aspic.

--Un duel? Pourquoi?

--Pour une querelle.

--Toi, le plus doux des hommes?

--Ça ne fait rien.

--Avec qui?

--Avec un jeune monsieur très bien...

--Qui se nomme?...

--Le duc de Charnay.

Duvernet réfléchit et fit claquer sa langue avec impatience.

--Histoire de femme, sans doute! Diantre! voilà une tuile qui tombe

mal. A la veille d'une séance décisive à la Chambre! Au moment où tu

allais être ministre. Tu déranges mes combinaisons. Un scandale!

--Que veux-tu? C'est fait. Le vin est tiré...

--Il faut le boire. C'est amer. Et on ne pourrait pas arranger

l'affaire?

--Non.

--C'est donc grave?

--Je ne sais pas. Cela dépend de la façon dont le duc comprend les

choses. Il a levé sa canne pour me frapper et je l'ai envoyé d'un coup

de poing rouler sur la ravine, dans l'allée.

--Mais la raison de cette insulte?

--Inutile de l'expliquer; les faits sont là. Ils suffisent.

--Il va t'envoyer ses témoins.

--Sans nul doute.

--Chez ton beau-père! Tu n'y songes pas. Il faut éviter à tout prix ce

tapage.

--Je ne peux pourtant pas lui faire des excuses. Sois tranquille;

comme tu es garçon, j'ai donné mon adresse chez toi, avenue Montaigne.

Ses témoins y seront dans un instant.

--Et les tiens?

--Je compte sur toi.

--Et mon discours demain?

--On peut terminer le tout dès le matin. Ce n'est qu'un coup d'épée à

donner ou à recevoir, sans bruit, dans un coin, en cinq minutes.

--Spadassin, va!

Duvernet se grattait le front avec embarras. Cette complication le

chiffonnait.

--Tu as raison; allons-nous-en, dit-il.

Au moment de monter en voiture, il se ravisa:

--Tu n'as pas un second ami, ici, pour hâter la solution et ne pas

remettre aux calendes les témoins du duc?

--Je n'ai vu personne. Et toi?

--Si, Des Brosses. Il est dans la tribune du président. C'est un brave

à tous crins. Enchanté de te rendre ce service. Et il sera discret.

--Emmenons-le.

Le commandant Des Brosses est un militaire mondain des plus corrects,

très scrupuleux sur le point d'honneur.

En deux mots, Chazolles lui expliqua l'algarade du pesage sans

insister sur le motif.

Très lié avec Duvernet, Des Brosses accepta sans peine la mission dont

on le chargeait.

On mènerait les choses rondement, une petite saignée à la Broussais

est hygiénique de temps en temps.

--Mais j'y pense. Vous êtes campagnard, dit-il à Chazolles. Aux champs

on passe plutôt son temps à tuer des lapins qu'à faire des armes.

Savez-vous tenir une épée?

--A peu près.

--C'est la seule arme digne d'un gentleman. Bâti comme vous êtes, vous

devez avoir un poignet du diable.

--Le duc en sait quelque chose, dit Valéry.

Les deux amis enlevèrent le commandant, et la victoria du futur

ministre fila d'un train d'enfer vers l'avenue Montaigne, où elle

arriva juste une heure après la querelle.

Au moment où elle passait sous la porte cochère, une autre victoria

s'arrêtait au bord du trottoir.

Le duc n'avait pas perdu de temps.

Deux messieurs en descendirent et sonnèrent à l'entresol de Duvernet,

qui les reçut dans son cabinet.

Les deux messieurs étaient des amis de Charnay, fort gracieux

d'aspect, souriants et d'une extrême politesse.

--Je pense, dit le plus âgé, le marquis de Kergor, qui n'avait pas

trente ans, que notre affaire se traitera aisément. M. Chazolles a

gravement offensé notre ami, le duc de Charnay. C'est à nous

qu'appartient le choix des armes. Nous croyons vous être agréables en

prenant l'épée.

--Accordé.

--A moins qu'on ne veuille nous adresser des excuses.

--Jamais. Quand fixez-vous la rencontre?

--Le plus tôt sera le mieux, dit Kergor.

--Comme cela se trouve, pensa Duvernet.

Et tout haut:

--Nous sommes dans la belle saison; le temps est superbe.

--Nous pourrions prendre le train ce soir, proposa le marquis.

--A quoi bon aller si loin! dit le commandant Des Brosses. Est-ce que

le duel serait un crime sur notre bon territoire français? Nous ne

sommes plus au temps où florissaient les édits du Cardinal.

--Le bois est bien banal, objecta Kergor et on s'expose à être dérangé

par la police.

--Oh! dit Duvernet, elle n'est pas bien gênante!

--Voulez-vous, reprit le marquis, accepter Auteuil? J'y possède une

villa plantée dans un immense jardin. Je réponds du mystère.

C'était un moyen. Duvernet le saisit avec enthousiasme. Il pensait à

son discours.

En deux minutes, on fut d'accord:

Six heures du matin. La maison du marquis, à Auteuil, rue Boileau.

Chacun y arriverait de son côté, et les adversaires se serviraient

d'épées de combat, neuves, que les témoins du duc se chargeaient

d'apporter.

Le contrat fut signé galamment, sans bruit et sans aigreur.

Lorsque le commandant Des Brosses et Duvernet firent part des

conventions à Chazolles, il sourit avec indifférence.

--Je compte sur ta sagesse, dit Valéry. Le duc passe pour une fine

lame. Toi, je te connais. Sauve mon ministère. Une égratignure à jouer

et rien de plus. L'honneur sera sauf et tu n'auras la mort de personne

sur la conscience. Et quant à ce soir...

--Où dînes-tu?

--Chez ton beau-père. Je ne te quitte pas d'une semelle. Le secret est

difficile à garder dans ce Paris; mais avec de l'adresse, on peut

obtenir du silence et il nous en faut à tout prix.

Il était cinq heures.

Les deux amis et le commandant se serrèrent la main et se séparèrent.

Angèle Méraud · 第 35 / 55 题