Au numéro 66 de la rue du Colisée, se trouve une vaste maison de
rapport formant un quadrilatère massif, construit par quelqu'un de ces
richards parisiens qui ont un gros sac et ne regardent pas à la
dépense quand ils savent que le revenu la suivra.
La cour est spacieuse, pavée de dalles carrées très épaisses, liées
par du ciment bleuâtre.
Les cinq étages de la maison ouvrent leurs fenêtres sur cette cour
comme des yeux immenses et, l'hiver, les femmes de chambre, les
cuisinières, les cochers s'y livrent à leurs caquetages.
L'été, cette maison est presque toujours vide.
Les locataires sont riches et prennent leur volée vers les châteaux de
province, les bains de mer ou les stations thermales qu'il est de bon
ton de fréquenter.
Deux jours après la scène que nous venons de raconter, Chazolles, vers
six heures du soir, entrait dans la cour de cet important immeuble.
Il lui appartient.
C'est la dot de sa femme.
M. Châtenay l'a donné à sa fille Hélène avec quelques accessoires,
mais les soixante-dix mille francs de rentes nettes que produit cette
maison constituaient déjà un assez notable apanage.
Au moment où Chazolles pénétra dans le vestibule, une femme d'une
quarantaine d'années, aux traits agréables encore, mince, svelte, mais
d'un aspect qui révélait dans l'ensemble une lassitude maladive, était
assise ou plutôt étendue dans un large fauteuil, au seuil d'une loge
qui aurait pu rivaliser pour le luxe avec plus d'un salon de notaire
de province.
Cette femme avait des cheveux châtains très abondants, collés aux
tempes en bandeaux, le teint rosé aux pommettes, blafard ailleurs, de
cette nuance des plantes et des femmes étiolées par une température de
serre, l'air étouffé qu'elles respirent et le défaut d'exercice sous
le ciel libre, dans les champs ou les bois, au milieu des odeurs de
résine et des richesses d'une féconde et vigoureuse végétation.
Elle semblait sommeiller, laissant errer ses regards vagues aux
plafonds à caissons ou sur la colonnade de cette entrée vraiment
monumentale, colonnade aux fûts cannelés couronnés de chapiteaux à
feuilles d'acanthe.
C'était madame Adrien, la concierge de la maison, veuve d'un ancien
valet de chambre de Chazolles, mort quelques années auparavant.
Malgré la difficulté pour une femme seule de gérer une maison de cette
importance, Maurice avait eu pitié d'elle et, comptant avec raison sur
l'intelligence très vive de la jeune veuve, il lui avait laissé sa
place en augmentant les émoluments.
Madame Adrien lui en avait gardé une très profonde reconnaissance et,
pour elle, Chazolles était un dieu qui tenait la première place dans
son esprit et son cœur.
A son aspect, elle se leva vivement.
--Vous, monsieur, dit-elle.
--Oui. J'ai à vous parler, madame Adrien.
Et lui montrant la porte de la loge:
--Entrons.
Madame Adrien s'effaça pour laisser entrer le maître, étonnée de la
gravité inaccoutumée de son abord.
Que se passait-il donc d'extraordinaire? Et qu'allait-elle apprendre?
Elle approcha un fauteuil de la fenêtre et en offrit un autre à
Chazolles, qui avait fermé la porte pour plus de sûreté.
Très intriguée et légèrement émue, car une pauvre femme seule, placée
à Paris, en servitude chez les autres, peut toujours trembler, ne
fût-ce que de la crainte de perdre sa place, son gagne-pain, si
difficile à retrouver.
--Je vous inquiète, ma chère madame Adrien, avec mes façons de
conspirateur, commença Chazolles, mais n'ayez pas peur. Il ne s'agit
de rien qui puisse vous atteindre. Au contraire, j'ai un service à
vous demander, un grand service.
La concierge respira.
--Parlez, monsieur, dit-elle. Vous savez bien que je suis toute à
vous.
--Avez-vous un appartement libre dans la maison?
--Monsieur ne s'en souvient donc plus? Un seul, depuis le terme de
juillet.
--Au quatrième?
--En effet.
--C'est un peu haut.
--L'escalier est très doux.
--Et l'appartement!
--Très joli.
--En bon état?
--En parfait état.
--De combien?
--Il était loué quatre mille cinq cents francs à M. le vicomte de
Férolles. Il l'a quitté...
--Parce qu'il se mariait. Je sais. De quoi se compose-t-il?
--Vestibule, deux salons dont l'un servait de cabinet de travail à M.
le vicomte, et deux chambres à coucher; de la plus petite, il avait
fait son cabinet de toilette; salle à manger et les accessoires. Le
tout très vaste et décoré avec goût. Chambres de bonnes au sixième.
--Pour une femme, ce serait convenable?
--Pour une femme seule? demanda la concierge en hésitant.
--Sans doute. Ne vous ai-je pas dit que je venais vous demander un
service?
Madame Adrien inclina la tête en signe d'assentiment.
Elle comprenait.
--Je sais que je puis compter sur vous, reprit Chazolles. Je vais donc
tout vous dire. C'est une folie, je le confesse, mais on en fait à
tout âge et je voudrais être raisonnable. Je ne peux pas. J'ai une
faute à cacher. Dans cette maison qui est à moi, où je ne viens
jamais, où je ne viendrai que rarement, le soir, en secret, on me
soupçonnera moins qu'ailleurs. C'est toujours où la preuve se trouve
qu'on ne va pas la chercher. Je sais que les malins agiraient
autrement; ils iraient à l'autre bout de Paris dérober leur sottise.
Je me fie à vous et je la mets ici sous votre garde.
L'hôtel de mon beau-père est au Cours-la-Reine; nous devons y venir
demeurer tous, sans doute dans cinq ou six semaines. Je vais être
nommé député. Du moins j'y compte. C'est un prétexte de séjour à
Paris, d'absences pour des commissions, des rendez-vous. Il me sera
facile de consacrer quelques instants à cette petite. Vous la verrez,
une fille charmante, madame Adrien, et digne qu'on s'intéresse à elle,
ce que je fais. Maintenant vous savez tout. Je serais au désespoir que
madame Chazolles, une femme admirable et que j'aime toujours, pas de
la même façon, se doutât de ma trahison, car bel et bien c'en est une
et je me la reproche. Vous serez là pour parer aux inconvénients, s'il
en survenait. Je connais votre intelligence. Vous êtes bonne et vous
êtes femme. Vous comprendrez ma faiblesse et vous l'excuserez.
La concierge avait écouté, sans donner aucun signe d'approbation, le
petit discours du maître. Le respect lui liait la langue.
--Et que faut-il faire? demanda-t-elle.
--Ah! voici. Vous allez chercher un tapissier dans le quartier.
--Bien.
--Il y a peu de locataires dans la maison en ce moment?
--Le baron Germain seulement.
--A l'entresol?
--Oui. Les autres sont aux eaux ou chez eux, à la campagne.
--Le baron passe peu de temps chez lui, dans la journée?
--Il y dort... quelquefois. Pour le reste, il vit aux Mirlitons.
--Bon.
--Le cocher et le valet de chambre sont rarement ici. Le cocher est
marié et vit chez sa femme qui tient un petit magasin de modes à cent
pas, dans la rue du faubourg Saint-Honoré. Le valet de chambre, son
service fait, va je ne sais où, mais il ne reste pas à la maison.
--C'est parfait. Nous aurons donc peu d'indiscrétions à redouter. Vous
ferez meubler l'appartement pour une femme jolie, très jolie et toute
jeune.
--Blonde ou brune?
--Blonde. Comme c'était pour M. de Férolles. Les deux salons très
coquets. Une des chambres à coucher en boudoir. Pas de clinquant. Du
vrai, du solide et du beau.
--Quelle somme monsieur veut-il dépenser?
--Ce qu'il faudra. J'ai amassé des économies depuis quinze ans à la
campagne. Ce sera la première somme que je jetterai par la fenêtre
dans un but d'amusement. Je peux me permettre un extra.
--De l'argent mal placé, pensa la concierge; mais son visage resta
impassible.
--Pour vous mettre à l'aise, reprit Chazolles en comptant sur ses
doigts certaines fournitures, vous pourrez aller jusqu'à une
quarantaine de mille francs. Est-ce suffisant?
--C'est trop.
--Tant mieux. Pensez à la chambre surtout. Je vous la recommande.
Qu'elle soit très bien.
--Si monsieur voulait, j'irais chercher le tapissier et sans paraître
s'intéresser à la chose il assisterait à la conversation. Je dirai que
c'est pour une dame étrangère qui doit arriver... Quand?
--Dans une huitaine.
--C'est bref, mais il n'y a rien d'impossible.
--Ah! j'oubliais, cette jeune fille a sa tante à Paris. Elle demeure
chez elle. Elle s'absentera souvent. Il faut une femme de chambre
intelligente, honnête surtout, pour garder l'appartement et
l'entretenir. Vous en trouverez une. Je m'en rapporte à votre choix.
Je donnerai à cette enfant, car c'est une enfant, madame Adrien, vingt
ans à peine, deux mille francs par mois pour sa maison. Est-ce assez?
--C'est trop, répéta nettement la concierge.
--Je vois que vous êtes pour les économies. Elle vaut mieux que cela,
chère madame Adrien; elle vaut tous les trésors du monde! C'est un
trésor elle-même!
Madame Adrien sourit.
--Enthousiaste comme un collégien, pensait-elle. Quelles déceptions il
se prépare! C'est dommage. Un si brave homme!
Elle songeait à un mot du baron Germain, un blasé qui lui faisait
quelquefois l'honneur de s'arrêter dans sa loge et de lui causer une
minute par hasard.
--Il n'y a que les imbéciles qui entretiennent des maîtresses pour les
autres!
Chazolles n'était pas un imbécile pourtant, mais il était épris et il
devenait aveugle parce qu'il aimait.
La concierge se leva et jeta sur sa robe noire une visite de
cachemire.
--Vous allez chez le tapissier? dit Chazolles.
--Il y en a un à quelques maisons d'ici. Je serai de retour dans un
instant.
--Je m'en vais. Je ne veux pas être vu. Vous ferez pour le mieux. Je
connais votre goût et suis sûr de votre bonne volonté. C'est tout ce
qu'il me faut.
--Puisque vous l'exigez, c'est bien. Quand reviendrez-vous?
Il s'était levé et jouait avec ses gants, prêt à sortir, l'air
préoccupé et mécontent comme s'il avait compris qu'il s'engageait dans
une impasse. Il y avait dans l'attitude de la concierge, son obligée
pourtant, comme un reproche et un blâme.
--Quand ce sera prêt, répondit-il.
--Dans huit jours alors. C'est autant de délai qu'il en faut et ce
sera fini, je vous le garantis.
Elle le reconduisait jusqu'à la grande porte de la rue.
Sur le seuil il s'arrêta.
--C'est un sacrifice que je sollicite de vous, je le sais, dit-il.
Consentez-vous à vous l'imposer?
Elle le regarda bien en face, de ses yeux limpides et intelligents.
--Pour vous, oui, dit-elle en appuyant sur chaque mot. Ne vous dois-je
pas tout, moi? Que pourrais-je donc vous refuser?
--Merci.
Un fiacre l'attendait. Il y monta et disparut au tournant des
Champs-Élysées.
--Le malheureux! songea madame Adrien. Dans quel guêpier il se fourre,
lui si bien partagé par le sort!
Et en rentrant dans sa loge, elle ajouta mentalement avec un soupir:
--Et si digne d'être aimé!