C'était un soir de la fin d'août. Les blés étaient à moitié coupés et
les travailleurs regagnaient leurs lits, d'où ils allaient se relever
aux premières lueurs de l'aube. Les secondes pousses de luzerne
séchaient sur le champ et les trèfles répandaient dans l'air leur
parfum de miel.
La lune, rouge comme du sang, se levait au-dessus des futaies
noirâtres qui bordent l'horizon.
Les perdrix s'appelaient au coin des haies où elles s'étaient blotties
fuyant la faux des moissonneurs.
Pas un souffle de vent n'agitait les feuillages et pas un nuage ne
courait sur le bleu sombre du ciel.
C'était une de ces nuits sereines qui portent à la rêverie et élèvent
les âmes.
Angèle était sortie du chalet après dîner, seule. L'ancien courtier
aurait bien voulu l'accompagner.
Mais il n'osait.
Herminie veillait au grain.
Elle tenait son Méraud sous une domination si solidement établie que
l'esclave n'essayait même plus de secouer le joug.
Angèle était vêtue de sa robe de satinette, très ouverte et coiffée
d'un chapeau de paille à la Marie Stuart sous lequel elle était à
peindre.
Un rustre même se serait arrêté pour admirer la distinction de sa
démarche, et c'était un plaisir de la voir, paresseuse et nonchalante,
allant au rendez-vous qu'avec prudence, malgré le trouble où elle le
jetait, le châtelain du Val-Dieu changeait chaque jour.
Elle suivait, d'un pas incertain, un sentier vert entre deux haies
d'aubépine, s'appuyant sur une de ces grandes ombrelles qui servent de
canne ou de bâton de promenade aux bains de mer, s'arrêtant à chaque
instant, écoutant le vol d'un oisillon niché dans les branchages qui
s'esquivait à son approche, ou le passage furtif d'un lézard qui se
glissait entre deux touffes d'herbe.
Ce sentier vert conduisait aux étangs.
De ce côté, la campagne était déserte.
Les gens du hameau ou de la ferme, las d'un jour pénible sous le
soleil ardent, s'étaient renfermés dans leurs dortoirs, sous leurs
toits de tuiles violacées.
Les serviteurs de l'ancienne abbaye n'avaient pas coutume d'errer si
tard de ce côté. Les promenades du soir, de la famille Chazolles,
étaient limitées aux allées du parc.
Angèle frissonnait un peu dans cette solitude.
A mesure qu'elle s'approchait des étangs, une fraîcheur de marécages
avec des odeurs de joncs séchés et de plantes aquatiques lui frappait
le visage; elle s'enveloppa d'une mantille noire et continua son
chemin.
Bientôt elle découvrit, à l'extrémité du sentier, une vaste étendue
d'eau où des grouillements de poissons paissant aux bordages, comme
des troupeaux dans les herbes et des battements d'ailes de hérons ou
de canards qui s'envolaient au bruit de ses pas, lui vinrent aux
oreilles.
A sa gauche, c'était la plaine d'eau unie comme un miroir sous les
frondaisons luxuriantes de la forêt.
A droite, de l'autre côté d'une double rangée de peupliers et
d'aulnes, s'étendait un champ de blés fauchés, couchés sur le sol et
par places ramassés en gerbes prêtes à enlever.
A peine était-elle parvenue au pied d'un énorme tremble planté à
l'angle du champ, sur le talus d'un fossé, qu'un pas rapide se fit
entendre derrière elle et bientôt un homme se dirigea vers l'arbre au
tronc duquel elle s'appuyait.
C'était Maurice.
Le candidat à la députation arrivait très vite comme un retardataire
qui veut regagner le temps perdu.
Il avait besoin de se secouer et de se rafraîchir dans l'air humide de
la nuit.
Pour la première fois, il avait surpris une inquiétude dans les yeux
de sa femme.
Elle la lui avait manifestée à diverses reprises.
Au moment où il rentrait à cheval, avant le dîner, d'une excursion
dans les deux cent cinquante hectares de terre qu'il faisait valoir,
elle l'attendait à l'extrémité du parc, au bout de l'avenue des
tilleuls.
En l'apercevant, il rougit légèrement.
--D'où viens-tu? dit-elle avec douceur.
--De la ferme.
--Par le village?
Il se troubla, hésitant à répondre.
Ce n'était pas le chemin le plus court; au contraire. Derrière
l'église, il n'y avait que la forêt pendant des lieues entières.
--J'allais inviter le curé à dîner, dit-il.
C'était un mensonge, mais facile à réparer.
La vérité est qu'il avait fait ce qu'on nomme là-bas un crochet pour
passer sous les fenêtres de son adorée.
Car il en arrivait à devenir amoureux comme un bachelier ne le fut
jamais.
Au point d'exaltation où Angèle l'avait monté par ses coquetteries, il
était capable de toutes les extravagances. Il aurait roucoulé des
cantilènes sous le balcon, si elle en avait eu un, enrôlé des
mandolines et des guitares pour lui donner des sérénades; il lui
aurait dédié des sonnets et se serait déguisé en professeur ou en
médecin pour se glisser jusqu'à elle, si elle avait été flanquée d'un
mari jaloux ou d'un tuteur ridicule.
Madame Chazolles ne laissait échapper aucun signe d'impatience, mais
intérieurement elle souffrait.
Son mari essayait en vain de se montrer plus prévenant, plus empressé
que jamais; il était changé. Une préoccupation l'absorbait.
De quelle nature?
Ses affaires ne pouvaient lui donner aucune inquiétude. Il était
au-dessus des événements. Sa candidature n'était qu'un jeu sans
importance! Sa distraction était donc ailleurs.
Une femme ne se méprend pas sur l'origine de ces métamorphoses.
Il se jouait entre le mari et l'épouse un de ces drames intimes où les
deux cœurs saignent: l'un du mal qu'il fait, l'autre de la blessure
dont il souffre.
Pendant le dîner, on parla des progrès de Maurice dans le pays. La
candidature allait bon train; elle était accueillie avec joie par les
électeurs de toutes les opinions. Il arrivait à chaque courrier des
encouragements très précis, des promesses d'appui sur lesquelles on
pouvait faire fond.
Paroles de paysans!
Et, quoi qu'on dise, en dépit de la fâcheuse réputation traditionnelle
des Normands, quand un paysan de l'arrondissement, Percheron ou
Normand, a donné sa foi et engagé sa parole, il ne tourne pas comme
une girouette.
Madame Chazolles pesait les chances.
Tout à coup elle s'interrompit.
--Maurice! fit-elle.
--Quoi?
--Qu'est-ce que cette jeune fille qui est chez les Méraud?
--Chez les Méraud!
--Oui.
Il s'empourpra sous le hâle dont l'été avait couvert son visage.
--Je ne sais pas.
--Tu ne l'as pas remarquée?
--Non. Il y a une jeune fille chez les Méraud?
--Oui, une beauté véritable. Une de ces têtes saisissantes qui
plaisent tant aux hommes. Pâle, avec une abondance de cheveux qui lui
fait comme une auréole dorée.
--Je ne sais pas, répéta Maurice. Si jolie que cela? Tu exagères. Une
parente, sans doute. Je ne l'ai pas aperçue.
--Elle sort peu, mais le jour de l'assemblée, elle se promenait dans
la foule.
Chazolles secoua la tête.
--Tiens! il faudra que je la voie, dit-il.
--Est-ce qu'elle va rester dans le pays? demanda Hélène.
--Je ne le suppose pas. Qu'y ferait-elle? Est-elle élégante?
--Trop pour une honnête fille, conclut madame Chazolles.
L'entretien en resta là.
Mais quand on sortit de la salle à manger, pendant que les petites
jouaient dans le sable, devant le perron, auprès des corbeilles de
cannas, de géraniums roses et d'héliotropes, Hélène posa ses deux
mains sur les épaules de son mari et d'une voix tremblante où il y
avait une plainte chastement étouffée:
--Tu es inquiet, lui dit-elle. Tu as quelque chose.
--Moi, non.
--Si; tu es bien changé.
Il essaya de sourire:
--En mieux ou en pis?
--Pas en mieux, dit-elle. Est-ce que cela se pourrait?
--Ce sera la politique, répéta-t-il. Nous avons eu tort d'écouter ce
misérable Duvernet.
--Puisqu'il te faut une distraction!
--Tu m'en veux? Avoue-le.
--Non, dit-elle, en pesant ses paroles. S'il t'en faut une, j'aime
mieux que ce soit la politique qu'autre chose. Me comprends-tu?
Il l'enlaça dans ses bras.
--Mauvaise! dit-il. Quelle abominable idée! Qu'ai-je à désirer?
N'êtes-vous pas mes adorées toutes les trois? Est-ce que je ne songe
pas constamment à vous? Ai-je autre chose en vue que votre bonheur?
--Dieu t'entende!
--Tu doutes de moi?
Il l'enleva jusqu'à sa bouche, comme un enfant, et leurs lèvres se
confondirent dans un baiser.
--Non, soupira-t-elle.
Mais il y avait en elle une sorte d'affaissement, une résignation
craintive qui n'échappa pas à Maurice.
Lorsqu'après avoir embrassé ses deux filles, il se dirigea vers la
campagne:
--Il faut en finir, se dit-il. Elle se doute de ce qui se passe.
Il arrivait donc au rendez-vous fiévreux, agité, mécontent de lui-même
et d'Angèle.
Il se reprochait cette intrigue qui détruisait la tranquillité des
êtres pour lesquels il nourrissait une affection pure et tendre et
causait la première larme qu'il avait vue obscurcir les grands yeux
noirs de son Hélène, larme silencieuse que l'orgueil blessé de
l'épouse refoulait au fond de son cœur.
Il ne distingua pas d'abord la jeune fille dont la svelte silhouette
se confondait dans la demi-obscurité avec le tronc du tremble dont les
feuilles s'agitaient comme les doigts d'un malade atteint d'une
maladie nerveuse.
Il se tournait, cherchant dans le sentier vert l'ombre blanche qu'il
attendait.
Elle, de sa voix d'espiègle, siffla discrètement:
--Coucou!
Et au même moment il sentit deux mains fraîches qui s'abattaient sur
ses yeux.
--Vous étiez là? dit-il.
--Hélas! la première au rendez-vous.
Et elle ajouta en laissant retomber ses bras avec désolation:
--Déjà!
Alors il s'excusa.
A la fin sa femme se doutait de quelque intrigue et il serait au
désespoir de lui causer la moindre peine.
Il était sincère. Malgré la passion furieuse que lui inspirait Angèle,
il aurait renoncé à cette maîtresse qui n'était pas encore à lui, s'il
avait dû compromettre à la fois cette sorte d'honneur bourgeois qui
résulte d'une vie régulière et la paix des siens en affichant une
pareille liaison.
Il fallait donc qu'Angèle se décidât à retourner à Paris, pas tout de
suite, dans quelques jours seulement.
Il s'y rendrait d'abord, en simulant des affaires, et lui préparerait
avant son retour un nid pour le bonheur qui les attendait.
Ce serait là qu'ils passeraient leur nuit de noces!
Si la lune avait éclairé le visage de la jeune fille, Chazolles aurait
vu un sourire errer sur ses lèvres.
Leur nuit de noces! Ce mot soulevait en elle un monde de réflexions
drôlatiques.
Elle en avait vu d'autres.
Certes, il lui plaisait, c'était incontestable, mais est-ce qu'il
croyait que cette union serait éternelle et qu'on mettrait tant de
cérémonie à une si mince affaire?
Il était vraiment trop de son village et naïf pour un futur gouverneur
des peuples!
Mais il faisait noir. Les petites étoiles blanches, qui maintenant
émaillaient le fond du ciel comme des marguerites des prés, jetaient
seules leurs lueurs bleues sur les deux amoureux.
Chazolles énumérait les raisons qu'il imaginerait pour s'absenter et
la rejoindre, car il ne pouvait plus se passer d'elle. Elle était
devenue son espoir, sa vie. C'était une sorcellerie dont il ne se
doutait pas. Jamais femme ne lui avait produit pareille impression.
C'est à peine, jusque-là, s'il les regardait, indifférent et ne se
demandant seulement pas si elles étaient bien ou mal faites.
Heureusement la politique était une inépuisable mine de prétextes.
C'est la seule raison qui l'avait fait adopter avec enthousiasme les
plans de son ami Duvernet, un bon pilote pour louvoyer dans ces passes
où il ne se serait pas aventuré sans lui.
Sa candidature réussirait. Elle était nettement annoncée et il s'en
occupait avec d'autant plus d'ardeur que l'amour était son unique
mobile et que sa nomination serait la sauvegarde de leur liaison en
lui permettant de garder sa maîtresse, sa bien-aimée, et de tromper
aisément sa famille.
Il avait dressé son plan.
Il fallait à tout prix que le monde ignorât une union dont le mystère
accroîtrait les délices.
En galant homme, il entendait sauver l'honneur en se ménageant le
plaisir.
Le calcul était adroit et les moyens de réaliser ce double but fort
simples.
Angèle écoutait avec étonnement ces déclarations étranges où il était
question de politique, de famille, de maîtresse, d'épouse et d'amour
violent.
Elle en était étourdie, mais l'homme lui plaisait.
Chazolles était si bon, si dévoué, si épris, et puis, il faut en
convenir, il avait si haute mine, que la frêle Parisienne le trouvait
de cent coudées plus émouvant que les jolis messieurs qui l'avaient
courtisée jusque-là.
--Tu verras, lui dit-il, en baisant la main qu'il tenait, chaude dans
les siennes, comme je te rendrai heureuse et quelle jolie prison je
t'arrangerai.
--Mais ce sera une prison?
--D'où tu sortiras sans peine autant qu'il te plaira...
--Et si je refusais?
Il souleva mille objections et, réchauffé par le voisinage de cette
fée de l'amour, enhardi par la douceur de sa voix, par les rayons de
ses yeux qui perçaient l'obscurité, par le souffle parfumé de ses
lèvres qui effleuraient les siennes, il devint plus pressant.
--Refuser? Est-ce que c'était possible? Ne comprenait-elle pas à quel
point il lui appartenait? Il était prêt à lui sacrifier tout, à lui
obéir comme à un tyran qui aurait le droit de disposer de son temps,
de son avenir, de ses biens. Il lui offrait tout, tout sans exception.
Ah! si, pourtant! Une seule, le repos de ceux auxquels il avait dû
jusque-là la sérénité de ses belles années et l'estime de ses
voisins, de ses amis, des gens de son monde.
--Et si j'exigeais ce sacrifice? dit-elle malicieusement.
Il se révolta. Elle ne le voudrait pas. Dans quel but? En quoi le mal
des autres pouvait-il augmenter leur félicité à eux? Ce serait une
méchanceté inutile; il n'irait pas au-delà de ce qu'il proposait.
Il défendit sa maison avec chaleur. Il fut presque éloquent. Il
représenta à cette folle créature, à cette glu toute mignonne,
volontaire et rieuse, ne songeant qu'à s'amuser, qu'un honnête homme
comme lui pouvait l'aimer avec emportement, de toutes ses forces,
presque sans bornes, mais en respectant encore celle qui portait son
nom, la mère de ses enfants, la femme qui lui avait donné tant de
preuves de dévouement et de tendresse.
Sur ce point, il fut inébranlable.
Il lutta pour l'honneur avec énergie.
Il ne voulait pas de malentendu au début d'une liaison qui durerait
autant que lui et serait la fleur de son existence. Il aimait Angèle
d'un amour sans rival. Toutes les fièvres du désir lui brûlaient les
veines. Mais en même temps, il lui représenta l'horreur du scandale,
la nécessité de maintenir la paix de sa maison et de marcher la tête
haute. Si c'était pour lui un regret de ne pouvoir se parer aux yeux
de tous de la beauté de sa maîtresse, il lui tiendrait compte de ses
sacrifices, quand elle s'isolerait pour lui plaire, se tiendrait dans
l'ombre et cacherait son amour comme ces fleurs délicates que la
lumière flétrit et que tuent les rayons de soleil.
A cette heure tardive, il y avait dans l'air tiède encore d'une
délicieuse soirée d'été, comme une langueur répandue, une odeur
énervante de foins qui séchaient, de blés murs et de miel dont étaient
imprégnés les trèfles et les sainfoins de la plaine.
Les plantes crépitaient, livrant à la terre leurs graines qui
tombaient des coques entr'ouvertes.
Bientôt les deux amants ne parlèrent plus.
Chazolles tenait la jeune fille serrée contre lui, et il croyait
sentir les palpitations du cœur d'Angèle, tant le sien battait avec
force.
Elle, à peine troublée, flattée de son triomphe sur cette nature
vigoureuse et droite, si supérieure à tout ce qu'elle avait rencontré
dans ses folies, s'abandonnait entre les bras de son amant.
La nuit de noces n'était pas si éloignée que Chazolles l'avait cru.
--Allons-nous-en, dit-elle en soupirant.
Comme ils passaient auprès d'une meule de gerbes entassées, leurs yeux
se rencontrèrent.
--Je suis lasse, murmura-t-elle. Je ne sais ce que j'éprouve. Un
éblouissement!
Et mollement elle se laissa tomber sur la paille dorée, avec un doux
sourire.
Et comme Chazolles se jetait à genoux auprès d'elle, elle lui passa
ses bras autour du cou:
--Jure-moi, dit-elle très bas, que tu m'aimeras toujours.
--Oui, toujours!
Leurs lèvres se joignirent.
Et les petites étoiles blanches furent les veilleuses qui éclairèrent
ce boudoir magnifique que l'amant d'Angèle n'avait pas rêvé.
Chazolles ne devait plus oublier jamais, jamais, cette tête pâle
renversée sur les gerbes blondes avec lesquelles la chevelure de la
jeune fille se confondait, ces bras satinés qui le serraient dans un
spasme fiévreux, ces yeux entr'ouverts baignés dans une humidité
nacrée, le fixant, éperdus et noyés, et ces mains douces qui le
caressaient, se livrant sans réserve et sans regret.
Ce fut la minute de volupté qui marquait la fin de sa vie heureuse et
commençait pour lui cette existence nouvelle, mêlée de tourments
incessants, acharnés, d'agitations cruelles, de bonheurs rares et
courts et de jalousies atroces que l'amour d'une femme née avec des
nerfs de courtisane et des instincts de fille, entraîne à sa suite.
Le passé, pur et bleu comme un ciel de printemps, s'effaçait en se
voilant.
L'horizon de l'amant d'Angèle,--car maintenant, il était bien son
amant,--allait s'assombrir et recéler des orages.
Le contrat était paraphé.
Seulement le châtelain du Val-Dieu était seul de bonne foi.