XIV

Au moment où elle avait disparu comme une étoile filante, Angèle

Méraud était en passe de devenir une des plus brillantes planètes de

ce firmament où les élégantes sont aussi communes que les astres de la

voie lactée, mais où les véritables beautés sont aussi rares que les

comètes chevelues dans la voûte éthérée.

Au club du boulevard des Capucines, le duc de Charnay était plongé

dans la consternation.

D'abord, ses affaires s'embrouillaient et la crise tournait à l'aigu.

Le bac dévorait les dernières largesses des usuriers comme de simples

bottes de paille rôtissent dans un incendie de ferme.

Les citations, protêts, commandements, notes diverses, jugements,

saisies, récolements, sommations, affiches de vente, injures timbrées

ou non, s'écroulaient sur lui en avalanches énormes.

Son portier était enseveli sous ces libelles de style barbare mais

lumineux.

Il était temps que le salut vînt sous les espèces d'une fille laide ou

contrefaite, mais richement dotée.

Tous les marieurs, patentés ou non, s'occupaient de cette pressante

opération de sauvetage.

On avait parlé au noble décavé d'une demoiselle célèbre dans la

galanterie parisienne, en possession de trois cent mille livres de

rentes amassées dans l'exercice de ses utiles et délicates fonctions,

mais il avait flanqué à la porte le courtier téméraire...

provisoirement.

C'était une ressource pour les cas désespérés.

Et il n'en était pas encore tombé là.

On verrait.

D'autre part, ce roi du pschutt avait gardé dans un coin de l'organe

en caoutchouc qui fonctionne dans son étroite poitrine, à la place du

cœur, un goût prononcé pour Angèle.

Non pas qu'elle l'émût ou le fît palpiter avec violence.

Ce jeune seigneur en carton-pierre est difficile à toucher. Son

impassibilité anglaise ne se trouble pas pour ces produits inférieurs

qui s'appellent des femmes; il se serait cru déshonoré par un élan de

passion qui dût déranger les frisures plates de sa perruque, marquer

d'une poussière les genoux de ses hauts-de-chausses ou compromettre le

nœud harmonieux de sa cravate.

Mais Angèle lui avait procuré de véritables triomphes. Notamment aux

redoutes de son cercle et aux bals de l'Opéra, elle avait obtenu un

succès tapageur. Dans son avant-scène, elle était le point de mire des

lorgnettes. Elle avait arboré une étourdissante robe de satin blanc,

d'un décolleté extravagant, devant laquelle tous les masques, tous les

habits noirs restaient abîmés dans une de ces extases dont la mémoire

ne se perd pas avant une bonne huitaine de jours.

Elle était moulée dans le satin comme une baigneuse dans la batiste,

au fond de l'eau transparente.

Sur sa forêt de cheveux roux, d'une nuance indicible, se posait une

audacieuse couronne de fleurs d'oranger qui demeura légendaire.

Il n'y avait pas jusqu'à la foule grouillante des clodoches, des

pierrots, des clowns, des charlatans, des romains, des danseurs vêtus

des costumes les plus bariolés et les plus grotesques, qui n'eût

manifesté pour la jeune fille à la poitrine étincelante, au cou

sculptural, aux cheveux d'or, aux yeux de velours brillants comme des

lucioles sous sa mantille, une de ces admirations qui vont droit à

l'amant d'une belle et lui montent à la tête comme des fumées de

champagne.

Et puis, faut-il le dire?

Angèle ne tenait pas à l'argent. C'est une rareté par ces temps-ci.

Très fantasque, très capricieuse sur les autres points, très exigeante

sur certaines matières, elle ne l'était pas sur la question de prix.

On lui donnait ce qu'on voulait. Elle le recevait sans daigner même

jeter un regard sur ce qu'on laissait tomber dans sa tirelire. Elle ne

demandait rien. Et le duc très prodigue quand il s'agit d'éblouir le

populaire, dépensier pour l'ostentation, ses écuries, ses meubles, ses

habits, ses bijoux, se montrait d'une avarice sordide en ce qui

concerne les femmes. Il payait volontiers une petite fête, soldait la

note du restaurant sans y redresser une erreur, mais ses largesses se

bornaient à cet effort.

Sur ce point, il ressemble à une quantité considérable de sectateurs

du pschutt, qui, trop souvent, mettent ce qu'ils ont d'or en évidence

et en gardent très peu au fond de leur porte-monnaie.

L'autre, Abraham Saller, dont Angèle, effrayée de l'ennui qu'il

distillait, avait fui les approches jusqu'au fond de la Normandie, se

lamentait de la perte de son Eurydice et la demandait, sans

accompagnement de lyre, à tous les échos.

Il avait pris son parti des profanations du duc de Charnay qui avait

eu la primeur de son mobilier de la rue de Londres et des faveurs de

sa maîtresse. Il se tenait pour satisfait de l'avoir supplanté après

l'avoir été lui-même.

Le duc avait gagné la première manche; Abraham la seconde.

Restait la belle.

Mais les joueurs étaient disposés à s'entendre.

Sans se parler, ils se comprenaient.

Ni l'un ni l'autre n'exigeait une fidélité absolue.

Abraham Saller, pour qui l'amour même était une affaire, aurait

volontiers accepté une commandite dans laquelle chacun eût apporté sa

part et prélevé ses bénéfices. Il y a dans la corruption moderne de

ces compromissions.

Ce qu'il voulait, c'est Angèle aux heures où il s'ennuyait et elles

étaient nombreuses.

Elle le divertissait, très amusante, très spirituelle à la façon des

gavroches, intelligente autant que vicieuse.

Eux ils la plongeaient, au bout d'une soirée, dans un hébétement

complet. Elle ne tardait pas à s'apercevoir du vide de ces Lauzuns

ratés qui faisaient la roue autour d'elle, paons sans queue et sans

couleurs, singeant les marquis du talon rouge sans avoir leurs bons

mots, leurs dentelles, leurs grands airs ou leur tempérament; mesquins

dans leurs générosités, idiots dans leurs causeries râlant sur des

sujets rebattus, toujours les mêmes, les chevaux ou les cabotines,

usés par les nuits du cercle et les émotions du jeu, fripés enfin à

vingt-huit ans comme des pommes de reinette sur la paille des

celliers, vers Pâques ou l'Ascension.

Il n'y avait pas trois mois qu'elle était la maîtresse d'Abraham

Saller, que malgré ses absences, ses fugues au _Chat noir_ ou au _Rat

mort_, deux établissements célèbres hantés par les rapins et les

poètes, malgré ses échappées au refuge de la tante Pivent, où elle se

retrempait dans l'air de sa jeunesse, un air imprégné d'odeurs de

marée et de parfums des halles, elle avait senti qu'elle ne pouvait

plus résister à cette vie.

Les galanteries de ces amoureux éreintés comme des chevaux fourbus lui

soulevaient le cœur.

C'est alors qu'elle avait appelé sa femme de chambre de la rue de

Londres, une Malouine ramenée de Dinard ou de Paramé, rondelette, très

éveillée, bonne et dévouée.

Le dévouement est une vertu bretonne.

--Rose, lui avait-elle dit, écoutez-moi bien.

--Oui, madame.

--Je m'en vais. Je ne sais pas quand je reviendrai; dans huit jours ou

dans six semaines.

--Où va madame?

--C'est mon secret.

--Quand monsieur viendra?...

--Vous lui direz ce que vous savez. Rien. Si on m'écrit, vous jetterez

les lettres dans cette corbeille et vous les y laisserez pêle-mêle. Je

les trouverai plus tard. Dites à mes amis qu'ils se consolent. Je ne

suis pas perdue. Je me retrouverai.

De là elle était allée chez sa tante et lui avait confié qu'elle était

triste, qu'elle s'ennuyait. Elle allait donc faire un tour chez son

cousin Méraud et respirer le bon air des champs.

--Si on te demande où je suis, dis que tu n'en sais rien, quand ce

serait le président qui se dérangerait.

Elle s'était jetée au cou de la bonne femme et l'avait couverte de

baisers à pleines lèvres, de ces baisers qui effaçaient toutes ses

fautes et arrachaient au cœur de la poissonnière une effusion de

tendresse et de joie.

Puis elle s'était précipitée dans l'escalier en lui criant:

--Je t'écrirai. Soigne-toi bien, ma tante.

Elle avait pris l'express de Granville et au moment où le jeune M.

Abraham, qui ne se levait qu'à midi, dormait encore, à l'heure où il

étirait sous son baldaquin de drap bleu gendarme ses membres

endoloris, elle montait dans la charrette anglaise prêtée par maître

Jacques à Méraud, et le cheval de labour l'emmenait à travers des

campagnes plantées de pommiers et coupées d'herbages clos de haies

d'aubépine.

L'astucieuse Herminie l'avait reçue à bras ouverts pour complaire au

maître, mais elle se défiait, redoutant l'influence de la jeune fille

et tremblant pour ses rentes futures.

Elle avait tort.

Si Angèle était pétrie de vices, elle offrait au moins un type

accompli de désintéressement.

Cette bizarre créature ne considérait l'or que comme un métal en

fusion destiné à lui couler entre les doigts.

Elle posait en principe, dans son esprit, que les belles fleurs, les

beaux chevaux, les hôtels, les villas, les toilettes exquises, les

diamants superbes, les tapis, les meubles de prix, les œuvres d'art

doivent aller d'eux-mêmes aux belles filles.

Et comme son miroir entretenait chez elle une favorable opinion de ses

mérites, opinion confirmée par les hommages dont on l'accablait, elle

se disait que les mines d'or ne lui manqueraient pas et qu'elle

pouvait le semer autour d'elle avec une insouciante prodigalité.

Ce qu'elle faisait.

D'ailleurs, il lui restait de son éducation première, et du sang dont

elle sortait, un fonds de courage contre la misère et l'adversité.

Elle se serait soumise sans effort aux privations les plus dures; elle

aurait souffert, comme sa mère morte et sa tante Pivent, le froid

humide des matins d'hiver, les courants d'air glacé qui sifflent sous

les voûtes des halles; elle aurait vu ses mains violettes et son

visage bleu, plutôt que de céder aux exigences d'un amant et de subir

le caprice d'autrui s'il n'avait pas cadré avec le sien.

Elle était indomptable peut-être, mais il fallait lui reconnaître un

caractère.

Elle ne suivait d'autre loi que sa fantaisie et s'y livrait au hasard,

comme une barque d'enfant abandonnée au vent sur le bassin des

Tuileries.

La Malouine avait rempli sa mission avec une scrupuleuse exactitude.

Vers quatre heures, en sortant de la Bourse où il allait flâner, le

jeune monsieur Saller était arrivé à la porte de sa belle.

Le cheval attelé à sa victoria était orné, à la bride, de deux roses

microscopiques.

Le groom et le cocher bien bottés comme des héros d'Homère, se

tenaient sur le siège dans une attitude d'une irréprochable

correction.

Le maître était descendu de son équipage non sans promener son regard

dans la rue pour jouir de l'admiration des badauds qui portaient envie

au possesseur d'une voiture aussi pschutt, puis il avait gravi

l'escalier et posé son doigt, ganté dans la perfection, sur le bouton

de la sonnette.

L'héritier des banquiers de la Chaussée-d'Antin était bien

délicieusement habillé.

Son complet gris clair, merveilleux de coupe et de fraîcheur, faisait

oublier son nez trop long, ses yeux trop rouges, ses cheveux trop

rares, sa tête trop étroite, en lame de couteau, et un torse étranglé

qui ne rappelait pas celui d'Antinoüs.

Mais on ne se pétrit point soi-même.

Rose ouvrit et le maître fit un pas en avant, la pomme d'améthyste de

sa canne aux lèvres, son carreau dans l'œil et le chapeau légèrement

incliné en arrière.

--C'est moi, dit-il, en prenant le menton de la camériste.

--Monsieur vient chercher madame?

--Oui. Je viens chercher madame.

--Pour faire un tour au Bois? Comme à l'ordinaire?

--Pour faire un tour au Bois, comme à l'ordinaire. Parfaitement.

A-t-elle du nez, cette petite!

--Pas tant que monsieur.

--Et de l'esprit, du pointu, coquine!

--Monsieur est bien bon.

--Voyons. Elle est prête, ta maîtresse? A-t-elle mis la jolie robe que

je lui ai envoyée? Elle va être épatante, ma bonne!

--Vous croyez?

--Si je le crois! J'en suis certain! A faire crever de jalousie un tas

de pimbêches qui ne sont pas dignes de baiser ses orteils mignons.

Abraham était entré dans le salon, la plus jolie pièce de l'entresol

avec sa tenture de peluche bleue encadrée de bandes de fausse

tapisserie.

Ce lanceur des émissions de l'avenir n'est pas précisément un

Richelieu pour la prodigalité.

Il est juste de reconnaître qu'il n'a pas pillé le Hanovre.

A la porte de la chambre, le silence commença à l'inquiéter.

D'ordinaire, Angèle chantait avec une voix douteuse les airs des

opérettes en vogue.

Abraham se tourna du côté de la Bretonne.

--C'est drôle, fit-il. On est bien sage ici ce soir.

Il souleva la portière.

La fameuse robe était étendue intacte sur le lit.

--Est-ce qu'Angèle serait absente? demanda-t-il avec effroi.

Ce qui l'inquiétait, c'était de manquer l'heure où il convient de

paraître dans la file des voitures autour du lac, cette file où on ne

peut pas trotter, où on est pris comme dans un embarras au boulevard

et où on marche aussi solennellement qu'une procession de la

Fête-Dieu.

C'était aussi de ne pas triompher en compagnie de sa maîtresse et de

ne pouvoir la montrer comme une femme exhibe des solitaires de vingt

mille francs ou un collier de pierres fines.

--Voyons, qu'y a-t-il? Parle, dit-il en se tournant du côté de Rose

qui jouissait de son effet.

--C'est que je vais vous expliquer, monsieur. Madame est partie ce

matin.

--Est sortie, rectifia Abraham.

--Non, partie.

--Pour aller où?

--Je n'en sais rien.

--Elle ne t'a pas donné son adresse?

--Non, monsieur.

--C'est impossible.

--Non, monsieur, puisque cela est.

Abraham aurait reçu dans les jambes la décharge d'une torpille à faire

sauter un navire à trois ponts qu'il n'aurait pas été plus étonné.

Il mordit une minute la pomme de son stick, très embarrassé de sa

contenance.

--Ainsi, reprit-il, en sortant de ses méditations, tu ne sais rien?

--Rien.

--C'est mystérieux, cette éclipse. Elle est partie seule?

--Je le pense.

--Pour combien de temps?

--Madame a dit: huit jours ou six semaines.

--Singulier!

--Je crois, reprit Rose, que madame s'ennuyait.

--Abraham bondit sur place.

S'ennuyer! En sa compagnie? Était-ce possible! Il n'en revenait pas.

Malgré les plaisirs dont il la rassasiait! Dîners fins, à la Maison

Dorée ou au pavillon d'Armenonville, chez Bignon ou au Café de Paris;

malgré le cirque, les promenades, les avant-scènes de la Renaissance,

des Variétés ou des Folies! et les toilettes de Worth ou des autres!

Et les joies de la vanité: les victorias menées par des gentlemen en

bottes à revers, des fleurs à la tête des chevaux, à la livrée des

domestiques, à sa boutonnière à lui, le fils des millionnaires de

l'usure et de l'émission productive, au corsage rebondi de la robe! Et

les orgies romaines du grand Seize! S'ennuyer dans ce luxe! Au milieu

des saillies heureuses de cette jeunesse dorée en goguette, animée par

les vins généreux et le fumet des truffes!

Si ce n'était pas là le bonheur, où était-il donc?

Qu'on le dise!

Elle était extraordinaire, cette Angèle!

Et cet ennui bien invraisemblable!

Il est vrai qu'il oubliait dans le détail des joies qu'il offrait à la

malheureuse les obligations assez dures qui compensaient tant et de si

hautes satisfactions.

Au surplus, il ne pouvait rien changer à la situation.

Il était avéré qu'elle avait disparu comme une biche qui entend le cor

dans les profondeurs des bois.

Le propriétaire dépossédé s'en alla tête basse et remonta seul dans

son équipage, très vexé car la satiété était loin d'être venue.

Cette Angèle était vraiment capiteuse et d'un galbe!

Capiteuse comme un chambertin de grande année, excitante comme un

élixir souverain.

Par comparaison, le fils des races à qui tout l'or du globe va comme

l'humus des montagnes roule aux vallées, savait à n'en pas douter

qu'elle n'était pas facile à remplacer et qu'il existait peu de femmes

capables de procurer autant de triomphes de vanité, d'aussi vives

jouissances des sens.

Elle était faite pour l'amour, comme une harpe pour vibrer sous les

doigts du virtuose, attrayante, tant et si bien qu'il n'y avait pas de

blasés qu'elle ne remuât. Abraham voyait sa peau satinée si douce aux

doigts, ses yeux de vergiss mein nicht, pleins de langueur ou

fulgurants, selon ses impressions fugitives; il se rappelait ses

révoltes, ses soumissions, et ses tresses dorées qui se répandaient

sur ses épaules blondes où passaient des lueurs roses.

En filant vers l'arc de l'Étoile par le boulevard Hausmann, il se

grattait le front.

Comme on allait se moquer de lui au cercle!

Elle ne reviendrait plus, ou elle reviendrait en rebelle, plus

indisciplinée qu'avant.

En effet, dès le soir, la nouvelle de cette fuite, un enlèvement sans

doute, occupait tout ce monde d'oisifs qui bâillent démesurément en

criant qu'ils s'amusent à outrance.

On prodiguait des consolations ironiques au malheureux délaissé; on

cherchait le coupable de ce rapt sans le trouver. Personne ne manquait

au whist et la table de bac avait ses fidèles.

On parlait donc d'Angèle et quand on parle d'une fille, du Vaudeville

à la Madeleine et des salons de Verdier aux cabinets de Durand, sa

fortune est faite, si elle y tient.

La fille de la poissonnière n'avait plus qu'à étendre la main.

Les vieux arrivés, au front chauve, du Jockey, des Mirlitons ou du

Yacht ne demandaient pas mieux que d'accrocher des perles à ses

oreilles et de bourrer son portefeuille d'utiles paperasses. Les

jeunes étaient disposés à partager avec elle les pensions qu'ils

tenaient de la munificence paternelle, et bien que l'espèce se

raréfie, il ne manquait pas d'imbéciles à peine majeurs en possession

hâtive de leur patrimoine, qui se seraient fait un point d'honneur de

le donner à croquer à ses dents blanches.

Mais elle se souciait bien des convoitises qu'elle avait laissées

derrière elle.

Les six semaines étaient passées et elle était toujours au Val-Dieu.

Peu à peu elle se laissait prendre, elle aussi, à la glu de l'amour,

pour la première fois de sa vie et, détail étonnant, c'était un homme

de quarante ans qui lui inspirait cette première passion.

A la vérité, ce n'était peut-être qu'une attraction plus violente,

mais aussi éphémère que les autres.

Qui pourrait analyser et comprendre un cœur de femme?

Peut-être encore voulait-elle juger de sa puissance de séduction en

attaquant comme une proie ce campagnard rustique, solide, coriace,

défendu contre elle par toutes les cuirasses qui peuvent garder une

poitrine d'homme et le préserver des tentations: une femme d'une

beauté angélique, d'un esprit élevé, d'un charme exquis et ses filles,

belles comme leur mère, qui jusque-là avaient été pour lui les seuls

êtres dont son cœur ou ses yeux fussent épris.

Elle s'acharnait, sûre de sa victoire.

Leurs entrevues étaient toujours aussi secrètes, mais plus fréquentes.

Ils avaient combiné leurs plans.

Chazolles serait député.

C'était convenu. Elle l'avait converti à l'ambition.

La lutte était ouverte.

Le candidat s'agitait avec une activité que seul son amour lui

donnait. Il n'avait qu'un concurrent peu dangereux, un homme de loi

bilieux qui se présente à chaque élection, effrayant les paisibles

populations de ses principes aussi inflexibles que confus. Tout ce

qu'on y distingue, c'est qu'il hait tout le monde. En supposant qu'il

se déteste lui-même, on ne serait peut-être pas loin de la vérité.

Le châtelain du Val-Dieu n'avait rien à craindre d'une telle rivalité.

Pour les habitants du Perche et de la Normandie, surtout dans ces

parages où la culture du sol est l'occupation à peu près universelle,

un visage épanoui, une main généreuse et loyale, un sourire franc aux

lèvres primeront toujours les professions de foi les plus farouches.

Chazolles ne mettait donc pas son élection en doute.

Ses opinions étaient de nature à n'effaroucher personne. Ce n'était

pas lui qui révolutionnerait le pays pour renverser l'ordre de choses

établi. Sa devise était: Ne détruisons pas, perfectionnons. Elle ne

compromettait rien et pouvait s'interpréter de diverses façons.

Son ami Duvernet était parti pour Paris, mais il reviendrait afin de

lui prêter main-forte au moment utile. Ce moment ne tarderait pas à se

présenter car le décret convoquant les électeurs était signé et la

bataille devait se livrer aux derniers jours de septembre.

Chazolles entretenait de ses projets Angèle, qui résistait pour

l'honneur et par suite de cette tactique savante des femmes qui

exaspèrent une passion ardente en se faisant désirer.

Il s'arrangerait là-bas une existence en partie double pleine de joies

inconnues.

Il meublerait pour sa maîtresse un appartement digne d'elle. La cage

plairait à l'oiseau.

Mais il ne lui retirerait pas sa liberté. Elle irait chez sa tante

autant qu'elle le voudrait. Elle continuerait à y habiter la plupart

du temps comme par le passé. Chazolles ignorait les détails scabreux

de l'existence d'Angèle. Elle lui avait dissimulé avec soin ce qui

aurait pu froisser son amour et l'étouffer dès sa naissance.

Il ne savait rien de la liaison de la jeune fille avec ses premiers

amants, le rapin des hauteurs de la rue Pigalle et le poète du

Chat-Noir; rien de ses équipées à l'Élysée-Montmartre, de son

éducation entreprise par le duc de Charnay et complétée par le juif

Saller; rien de sa retraite de la rue de Londres et des amants qu'elle

y recevait.

Dans la jeunesse de son cœur, dans l'aveuglement de son amour,

Chazolles s'imaginait qu'il avait rencontré un trésor.

Angèle avait pour lui le charme suprême de la femme vicieuse qui sait

dissimuler sa science, et qui, déjà profanée par les doigts hardis de

ses amants, profite de son expérience sans laisser deviner les leçons

qu'elle a reçues.

Elle étonnait Maurice de ses savantes naïvetés.

Elle l'étourdissait avec sa verve de rapin, son esprit caustique, à

l'allure dégagée, aux sorties faubouriennes, où la phrase tournait

court, juste à l'endroit qu'il ne fallait pas dépasser sous peine de

choquer ce délicat, habitué aux réserves et aux ménagements de la

famille.

Avec sa pénétration de femme pour qui l'amour n'a plus de secrets,

elle avait compris tout de suite l'exaltation où sa vue seule jetait

ce naïf assez spirituel pour être ombrageux, assez épris pour être

aveugle.

Elle le transportait aux nues lorsqu'elle lui soupirait à l'oreille,

le soir, dans leurs promenades à deux, perdus dans les champs de blés,

hauts comme eux, où ils disparaissaient, ses plaintes sur

l'impossibilité de trouver, dans le milieu où sa naissance l'avait

placée, une âme capable de la comprendre et à laquelle elle pût se

résoudre à associer la sienne. Elle lui peignait à grands traits,

gaiement, avec de rares ombres de mélancolie, les rudes maraîchers de

la banlieue uniquement occupés de leurs primeurs, se tuant, quoique

riches, pour augmenter leur capital, par un labeur de mercenaires, se

levant à deux heures du matin pour amener, couchés et somnolant sur

d'énormes amas de carottes, de poireaux et de salades, leurs

charrettes à ce colossal réceptacle où tout s'engloutit.

Elle lui montrait la foule nocturne des gens affairés grouillant

autour des tas de poissons que les camions des chemins de fer jetaient

aux halles, sous la lumière crue du gaz perdue dans l'aube qui

blanchissait; ou encore l'hiver, dans la nuit morne, la tante Pivent

acharnée, à son banc, malgré ses quinze ou vingt mille livres de

rentes, disputant pied à pied ses affaires, prise de la fièvre du

métier, sans autre souci, sans autre horizon que cet étal où les

écrevisses se traînaient parmi les anguilles et les tanches dans la

fontaine, où les paires de soles montraient leurs ventres roses et

leurs dos bronzés, les rougets leur peau rugueuse couleur de chair,

les aloses leurs écailles d'argent, nacrées, et enfin les maquereaux

leurs échines verdâtres.

C'était là son univers.

Et sa joie venait des pièces d'argent mêlées de louis et de sous, qui

tombaient dans les grandes poches pendantes à son côté, sous ses jupes

de laine trempées au bas de l'eau des fontaines et des ruisseaux des

halles.

Est-ce que franchement on pouvait se contenter d'une pareille vie?

Chazolles lui pressait les mains, ses petites mains frêles, qu'il

aurait écrasées dans les siennes s'il n'avait pris garde, et il se

penchait sur sa tête, qui lui venait au menton, pour respirer les

odeurs de ses cheveux.

Angèle Méraud · 第 22 / 55 题