M. Châtenay lui-même était atteint d'une surdité plus légère.

--J'ai fait une magnifique trouvaille, disait le banquier, criant du

haut de la tête.

Le curé formait un cornet acoustique de sa main droite:

--La volaille, répliquait-il, elle est hors de prix.

--Je ferai mon rapport à l'Association normande. Elle sera contente de

moi, continuait l'antiquaire.

--La race normande! disait le curé, elle est très bonne laitière. Ma

vache est parfaite, monsieur Châtenay, parfaite.

Et la conversation, parfois indécise et flottante, reprenait son

train.

Les deux causeurs avaient l'air de bêtes attelées à un coche et tirant

chacune de leur côté, mais qui avanceraient tout de même, avec

opiniâtreté, dans un mauvais chemin.

Madame Chazolles était occupée de sa sœur, de sa musique et de ses

petites qui jouaient dans ses jupes.

Maurice était donc tranquille.

Aussi se dirigea-t-il d'un pas rapide du côté de l'ombre errante sous

les charmilles.

Bientôt, il la rejoignit.

Elle n'était pas fugace. C'était une ombre apprivoisée et familière.

A son approche, Angèle s'arrêta.

Une rougeur modeste lui monta au front et, dans une feinte confusion,

elle s'excusa de son audace.

--Vous allez me juger bien indiscrète, monsieur, dit-elle d'une voix

profonde qui remua le châtelain jusqu'aux entrailles.

Elle était à ravir, appuyée sur son ombrelle dont le bout rayait le

sable de l'allée, dans la pose d'une délinquante surprise par un

garde-champêtre.

--Mais non, mademoiselle, fit Chazolles, non, du tout.

--On m'a conté que le Val-Dieu est si pittoresque, si intéressant à

visiter, que je me suis hasardée à le venir voir, de loin, à la chute

du jour, persuadée qu'il n'y aurait personne que moi dehors, à

pareille heure. Excusez-moi, monsieur.

Elle s'inclina dans une révérence savante et fit mine de se retirer.

Chazolles la retint.

Elle s'y attendait bien.

Il s'approcha d'elle, tout près, et avec la douceur soumise d'un amant

parlant à celle qu'il aime:

--Vous trouvez donc cet endroit joli?

--Admirable. C'est de la poésie pure. Le recueillement, la paix, les

eaux murmurantes, les ombrages épais, les charmilles qui se rejoignent

comme des voûtes de chapelles, c'est unique et idéal.

--On n'est pas d'une ironie plus aimable. Franchement vous ne vous y

plairiez pas?

--Vraiment! Je ne sais que vous répondre. Peut-être, en effet.

--Vous adorez Paris, d'où vous venez. Votre cousin me l'a dit.

--Ah! vous lui avez parlé?

--De vous.

--Et que lui avez-vous dit?

--Que vous êtes charmante et qu'il est heureux de vous avoir près de

lui.

--J'y resterai peu de temps.

--Vous ne vous trouvez bien que là-bas.

--Non. Je me plairais partout où serait l'homme que j'aimerais.

--Heureux celui-là, fit vivement Chazolles.

Elle répliqua non moins précipitamment:

--Mais je ne me plais nulle part.

--Ah! vraiment?

--Nulle part. Non, monsieur!

--Ce qui signifie que vous n'aimez personne.

--En effet.

--Vous me surprenez.

--Pourquoi?

--Vous avez dû rencontrer plus d'un adorateur.

--C'est une supposition polie.

--Une vérité. Vous êtes si jolie!

--Vous trouvez!...

--Plus que jolie, adorable.

--Donc?

--On vous l'a répété souvent.

--Je ne m'en souviens pas, mais on pourrait le supposer puisque, ici

même, dans cette solitude où il n'y a qu'un homme, on me le dit

encore.

Chazolles ne répondit pas.

Il soupirait.

Elle fit un pas pour s'éloigner en haussant les épaules légèrement,

avec un geste d'inimitable coquetterie.

--C'est drôle tout de même, fit-elle, les hommes! On n'en peut pas

voir un qui ne se mette à marivauder tout de suite. Même au Val-Dieu,

c'est un comble. Trouver un...--Elle chercha le mot. Il lui en venait

un autre trop naturaliste sur les lèvres,--galant dans les savanes,

dans le désert! Oui, en vérité, c'est un comble.

Ils marchèrent quelque temps en silence l'un près de l'autre.

Angèle arrachait une feuille aux arbres du bout de ses gants,

distraite, attendant la déclaration qu'elle pressentait, qu'elle

désirait.

--Serait-ce donc, dit Chazolles avec un tremblement dans la voix,

qu'on ne peut vous voir sans vous aimer? Je le crois. Je ne sais pas

si vous êtes le type de la beauté rêvée par les classiques de l'art,

par les académiciens de la sculpture ou de la palette, mais ce dont je

suis sûr, c'est que vous êtes faite à donner le vertige, que vous êtes

tout entière charme, attrait et séduction.

--Et patati et patata. On n'entend que des refrains comme ça.

Elle fredonnait ces bouts-rimés avec une raillerie provocante.

Puis brusquement elle reprit:

--Alors vous voilà parti comme les autres et vous m'aimez aussi vite

qu'eux.

--Et quand ce serait?

--Vous me le dites à la première occasion comme cela, sans me

connaître, sans même savoir mon nom, la nuit, au fond d'un bois!

--Qu'importe le lieu si je suis sincère?

--Vous êtes hardi, en vérité.

--Et vous ne vous y attendiez pas?

Elle le regarda de ses yeux à demi clos, sous ses paupières abaissées:

--Si, dit-elle.

--Et je vous fâche?

--Non.

Il voulut lui prendre la main. Elle la retira sans colère et la tint

suspendue entre eux, comme une barrière naturelle.

--Quand je dis non, fit-elle, je vais m'expliquer. C'est qu'avec nous

autres on ne se gêne point. Je n'ai pas de fortune. Quelques

successions de marchands des halles en perspective. Pour le présent,

rien. Je n'ai pas connu mon père, je n'hésite pas à l'avouer. Ce n'est

pas ma faute. Ma mère est morte quand j'étais encore toute petite.

Elle vendait du poisson avec sa sœur et ne m'a pas laissé un radis.

Ma tante Pivent, c'est autre chose. Elle est à peu près riche, à force

de travailler; elle a une maison à Montrouge, des rentes sur l'État,

des actions du Nord, un tas de valeurs. Elle me traite comme sa fille,

et je l'aime comme ma mère.

Mon cousin Méraud est aussi un ancien vendeur d'huîtres. C'est un

brave homme. Il m'aimerait bien, si je voulais, un peu trop même. Il

est vrai qu'il n'est ni mon père ni mon oncle. Ça ne lui est pas

défendu, excepté par Herminie, sa bonne, qui lui arracherait les yeux.

Je ne sais pas pourquoi je vous conte mes petites affaires, mais vous

m'inspirez de la confiance et après tout c'est vous qui avez commencé

en me contant une partie des vôtres. Il ne me reste que ces

parents-là. Ma tante ne veut pas que je travaille. Elle a fait de moi

une demoiselle. On m'a mise en pension jusqu'à seize ans. Je m'y

ennuyais, mais il fallait bien y tenir et j'en ai changé plus d'une

fois. J'ai été élevée comme une rentière et je n'ai pas le sou. Il

faut qu'on m'entretienne. Ma tante s'en charge.

J'ai une jolie chambre à la rue du Cygne. J'y suis comme dans une

châsse et c'est là que cette pauvre tante me rend ses hommages. Mais

quand elle est partie à ses crevettes, à la criée, à ses affaires

enfin, qu'est-ce que vous voulez que je devienne? A quoi puis-je

employer mon temps? Que feriez-vous à ma place? Je me promène. On a

voulu me marier avec des connaissances, des commissionnaires en

marchandises, des maraîchers du côté de Clamart, qui ont du foin dans

leurs sabots, des boutiquiers du quartier. Je ne veux pas. Ce n'est

pas mon goût et, de plus, ils me déplaisaient tous. Je n'aurais pas

vécu la semaine en leur compagnie. Ce n'est pas leur faute ni la

mienne. Or, la journée est longue. Quand ma tante est à sa besogne,

moi je flâne. Elle pourrait quitter son métier; elle n'en a pas besoin

pour vivre, mais elle y tient. Ça lui plaît de se tirailler avec les

restaurateurs, les maîtres d'hôtel et les cordons bleus.

Pendant ce temps-là, je vais à l'aventure quand il fait beau. Et ce

que j'entends sur mon chemin, vous ne vous en doutez pas. Depuis les

zingueurs, les pâtissiers qui m'apostrophent avec des mots à faire

rougir un escadron,--vous comprenez, une fille toute seule--jusqu'aux

jolis cœurs des cercles qui me lorgnent à la place de l'Opéra et

m'envoient des cartes par des larbins galonnés, c'est une averse de

déclarations, comme la vôtre, au fait. Je retrouve ici ce que j'ai

laissé là-bas sur les trottoirs. On ne peut pas faire un pas dans

Paris, ou en chemin de fer, ou n'importe où, au Val-Dieu sans être

apostrophée de la même façon. Et des voyous aux beaux messieurs du

Jockey ou des Éclaireurs, c'est la même pensée qui s'exprime par des

phrases différentes, et entre nous, bien entre nous...

--Quoi?

--Vous ne m'en voudrez pas?--Souvent c'est le voyou qui a le plus

d'esprit. Vous comprenez donc qu'il n'y a pas moyen de se mettre en

colère. On serait toujours cramoisie, pourpre; on attraperait des

congestions. Le plus simple est de suivre son chemin sans avoir l'air

d'entendre, de paraître ne pas comprendre, même quand on comprend à

merveille, et d'en rire. C'est ce que je fais.

On presse un peu le pas, quand le monsieur est vif dans son exposé de

principes.

S'il est intelligent, il comprend et s'en va chercher fortune

ailleurs. Si c'est un étranger ou un imbécile et qu'il insiste en

arrivant à des propositions trop crues, il faut lui mettre les points

sur les i ou appeler les sergents de ville.

C'est une extrémité fâcheuse et rare.

Mon histoire est celle des femmes seules qui ne sont pas entourées de

domestiques pour les servir et les garder. Pas de différence. Les

filles sont créées pour l'amusement des hommes, à ce qu'il paraît. Dès

qu'il y a un chapeau, une robe et des bottines, ils n'y regardent pas

de près. J'ai des amies laides. Il leur en arrive tout autant.

Elle se tut.

Chazolles demeurait interdit.

Elle le fixa avec ses yeux bleus d'une douceur pénétrante.

Les rayons de ses prunelles filtraient entre ses longs cils plus

sombres que ses cheveux, une beauté de blonde, et ce fut d'une voix

mélodieuse et caressante qu'elle ajouta:

--Vous voyez bien que je ne peux pas me fâcher de ce que vous me

dites, vous!

Maurice se sentait remué plus qu'il n'aurait voulu. Jamais une voix de

femme n'avait fait passer un pareil frisson dans ses veines.

Pas même Hélène, son Hélène qui lui appartenait à lui seul, dont il

avait eu le printemps. Cette fleur qui s'était épanouie à son souffle

et dont il avait respiré les premiers parfums, son Hélène si soumise à

toutes ses volontés, à ses caprices; son Hélène qui ne l'abordait

qu'avec un sourire, ce sourire caressant de la femme qui se sent aimée

et qui aime de toute son âme, sans crainte, sans fausse pudeur, libre

devant Dieu et devant les hommes, pour qui le devoir est un plaisir,

et qui s'appuie, confiante et radieuse, sur le bras qui doit la

protéger et la conduire à travers le monde, à travers la vie.

Hélène disparaissait à présent devant cette fille impudente et naïve,

d'une beauté licencieuse et dépravante qui parlait avec un inquiétant

aplomb, sans gêne, comme si elle eût connu Chazolles depuis dix ans,

l'amusant avec ses gestes délurés, ses mots hardis, tandis que ses

yeux le brûlaient comme si la puissance de leurs rayons avait été

centuplée par une lentille de cristal.

Il ne pouvait détacher son regard, attiré par une force inconnue, des

mèches folles qui se collaient à son front d'une blancheur lactée, des

tresses dorées et soyeuses qui se tordaient sur sa nuque, ni de sa

poitrine aux contours si parfaits qu'elle semblait taillée dans un

marbre sans défaut.

Insouciante, sûre de l'effet qu'elle voulait produire, elle attendait

en jouant avec une branche de sureau qu'elle venait de casser.

Ils se taisaient.

Dans le lointain, on entendait, du côté du château, les notes envolées

du piano, claires dans le silence de la nuit qui s'épaississait et du

côté des bois, des cris d'oiseaux nocturnes qui s'éveillaient au

moment où la nature allait s'endormir.

Elle se dirigeait lentement vers le village.

--Il est temps de rentrer, dit-elle; dans un moment on n'y verra plus

et...

Il lui mit la main sur la bouche, pour retenir sur ses lèvres ce mot

qui en sortait: Adieu.

--Ne partez pas, dit-il. J'étais si heureux de vous contempler à mon

aise. Cette heure est la plus délicieuse de ma vie. Ne me quittez pas

encore. Pourquoi troubler ce bonheur que j'éprouve auprès de vous? La

belle nuit! Et quels souvenirs elle me laissera!

--Vous êtes sentimental, fit-elle en minaudant.

--Je ne sais pas, répliqua-t-il, je vous aime.

--Déjà!

--Est-ce que l'amour dépend du temps? Sommes-nous maîtres de le

repousser ou de l'appeler en nous? Du jour où je vous ai aperçue à

votre fenêtre, il est entré là--il frappa sa poitrine--et je sens

qu'il n'en sortira plus.

--Vous voyez bien, fit-elle, vous voilà comme les autres.

--Non, dit-il, pas comme les autres. Moi, je vous aime sincèrement,

profondément, avec respect.

--Oh! avec respect? fit-elle en effeuillant sa branche de sureau.

--Oui, avec respect, avec passion, de toute mon âme.

--Pour une heure?

--Pour toujours.

--C'est bien long, murmura-t-elle.

Elle laissa échapper un soupir.

--Et penser, dit-elle, que vous ne savez seulement pas mon petit nom!

--C'est vrai; mais que me fait ce nom? C'est vous que j'aime.

--Voulez-vous le connaître? Les autres le demandent, vous savez?

--Dites-le moi.

--Angèle.

--Il est joli.

--Vous trouvez?

--Oui, et il vous va si bien!

--C'est un compliment; enfin il vous plaît?

--Certes!

--C'est peut-être parce que je le porte.

--En effet.

--Allons, continuez, vous êtes en bon chemin. Mettez-moi dans le mien,

car l'obscurité s'accroît et je pourrais me perdre. Vous me parlerez

en me reconduisant.

--C'est juste, il est tard et votre cousin serait inquiet.

Un éclat de rire argentin et perlé lui répondit.

Elle le regarda avec une mine effarouchée, très drôle.

--Inquiet, répéta-t-elle. Ah! bien oui! vous plaisantez. Quelle idée

vous vous faites du monde, vous autres, les millionnaires, les

châtelains. Vous avez donc vécu dans les nuages.

Inquiet, mon cousin Méraud? Gaspard Méraud? En voilà un qui ne s'est

jamais avisé de prendre du souci pour ces vétilles. Vous pensez à vos

enfants qu'une ou deux bonnes escortent comme les gendarmes faisaient

de la malle-poste quand on redoutait des bandes de voleurs. Vous

croyez que les filles comme nous sont gardées et qu'on les tient par

leurs jupes comme les demoiselles riches; qu'elles ont une queue de

femmes de chambre derrière elles avec des bonnets cauchois ou des

capuches à rubans de nourrices. Ouiche! j'ai toujours eu mon olivier

courant, moi. On m'a lâché la bride et je n'en ai pas abusé, j'ose le

dire. Pour me surveiller il aurait fallu perdre des journées et je

n'en valais pas la peine. Je suis un enfant de la halle, de la balle,

si vous aimez mieux. Comprenez-vous? Tous les miens étaient enfoncés

dans la marée du matin au soir.

Je me suis donc élevée comme j'ai pu, tantôt au couvent, tantôt à la

grâce de Dieu. Depuis ma sortie de pension, j'ai besoin de courir, de

vagabonder. J'aime l'école buissonnière au soleil de Paris, ce soleil,

pâlot l'hiver, qui nous rôtit l'été quand les murs de plâtre sont

chauds comme des mottes de four. Et me voilà.

--Ainsi vous êtes libre?

--Comme les hirondelles de vos fenêtres.

--Que faites-vous de votre liberté?

--Pourquoi cette question?

--Parce que je m'intéresse à vous; parce que depuis que je vous ai

aperçue, dimanche, en quittant l'assemblée, j'ai été frappé comme d'un

coup de foudre; parce que je sens que vous êtes liée à mon existence,

que vous me révélez un monde inconnu, une vie nouvelle; parce que je

ne peux plus respirer où vous n'êtes pas, qu'il m'est venu une passion

unique: vous voir, vous posséder; parce qu'enfin je suis décidé à

faire ce qui est humainement possible pour gagner votre amitié et vous

obtenir de vous-même. Je veux que vous soyez à moi et que vous

m'aidiez à réaliser cette espérance.

--Et quand je le voudrais, est-ce que je le pourrais?

--Pourquoi non? puisque vous êtes indépendante.

--Oui.

--C'est donc facile.

--Sans doute, ma tante ne me gêne pas, la pauvre femme et, quant à mon

cousin Méraud, pourvu qu'il pêche à la ligne dans vos étangs, les

révolutions de la terre ne l'occupent guère, mais vous! Vous n'y

songez pas! Vous vous emballez comme un cheval de steeple qu'on

attellerait à la guimbarde d'un maraîcher! Vous ne voyez pas les

obstacles.

--Ces obstacles, où sont-ils?

Elle lui posa sa main gantée, une petite main nerveuse, sur le bras et

s'arrêtant:

--Et votre femme, monsieur Chazolles, qu'en faites-vous dans vos

arrangements?

Il resta frappé de stupeur.

Sa femme, ses enfants! Il les aimait passionnément. Comment les

oubliait-il auprès de cette charmeresse, si vite, si complètement?

Il se mordit les lèvres et réfléchit.

En causant, ils étaient arrivés au village.

De l'autre côté du communal, dans l'obscurité, une seule lumière

brillait à la maison de Méraud.

Peut-être les écouterait-on. Il passa le bras de la jeune fille sous

le sien et l'entraîna au pied d'un hêtre énorme, situé à l'entrée de

la place.

Et là, il se pencha à l'oreille d'Angèle et lui murmura:

--N'y a-t-il pas un mot que les amants ont répété des milliers de

fois?

--Lequel?

--Mystère!

Le mystère! En effet, il paraît à tous les inconvénients, à tous les

dangers de la situation. Il ménageait l'affection de l'épouse et les

plaisirs de la maîtresse.

--Au Val-Dieu? Y pensez-vous? objecta Angèle sans discuter la

déclaration de Chazolles. Mais je n'entrerais pas deux fois dans ce

parc, que tout le pays en serait informé. Ah! vrai! Pour un amoureux

de passage, vous devez bien aimer, vous, si j'en juge par votre

aveuglement. Franchement, vous perdez la tête avec une facilité

désespérante.

--Si vous m'écoutiez, dit gravement Maurice, je ne voudrais pas être

un amoureux de passage. Je voudrais vous aimer longtemps, toujours. Je

voudrais vous posséder à moi seul. Je vous garderais avec un soin

jaloux. Je me dévouerais à votre bonheur, et je tâcherais de le rendre

aussi sûr, aussi parfait que possible.

--Toujours au Val-Dieu, dans votre cloître, afin d'éviter les

querelles de ménage!

--Non; où il vous plairait d'aller.

--A Paris, par exemple?

--A Paris, si c'est votre désir. C'est là, en effet, qu'on peut vivre

inconnu, protégé par la foule, isolé au milieu du monde. Je vous y

arrangerais un coin doux et soyeux, une retraite ignorée où nous

cacherions notre liaison à tous les yeux. Sans troubler la

tranquillité des autres, nous songerions à notre félicité mystérieuse.

Je mettrais votre avenir à l'abri de toutes les inquiétudes.

--Voilà des promesses qu'on fait et qu'on ne réalise pas!

--Mettez-moi à l'épreuve. Dites-moi que vous consentez, que vous

n'avez rien dans le cœur qui m'en dispute l'entrée et me le ferme.

Il la serrait dans ses bras. Elle se dégagea vivement et dans

l'obscurité ses yeux brillants prirent une expression dure, presque

cruelle.

--Non rien, dit-elle, rien du tout.

--Tu n'as jamais aimé?

Elle répondit hardiment:

--Jamais.

--On t'a pourtant dit souvent qu'on te trouvait belle.

--Souvent, oui. Des banalités comme celles que je viens d'entendre.

--Ah! dit-il en la repoussant, tu n'as pas de cœur!

--C'est vrai, je ne suis pas bonne. Que voulez-vous? Je ressemble à

beaucoup d'autres. Les hommes m'ont humiliée. Ils m'ont traitée comme

une fille de rien, quelques-uns comme une marchandise à vendre ou une

machine à plaisir. Je me suis habituée à les voir d'un mauvais œil, à

les haïr peut-être. Je crois que je les haïssais tous en effet.

--Tous?

--Oui, jusque-là.

--Sans exception?

--Sans exception.

Chazolles l'aurait étouffée pour la remercier de cet aveu.

--Et maintenant? demanda-t-il.

--Je ne sais plus. Vous me parlez un autre langage. Vous dites des

choses qui me troublent tandis que les autres me faisaient rire de

pitié ou me soulevaient le cœur de dégoût. Vous me jetez dans un

embarras! Depuis huit jours, vous passez à cheval sous ma fenêtre, et

je sens bien que c'est moi qui vous attire. Je me suis informée près

de mon cousin, sans faire semblant de rien. Autrefois, vous veniez par

là, mais c'était très rare, tandis que maintenant vous êtes régulier

comme une horloge pneumatique. Vous semblez avoir du goût pour moi,

réellement, mais tant de gens me l'ont dit qui n'en pensaient pas un

mot qu'il m'est bien permis de douter de votre sincérité.

--Et si vous n'en doutiez pas?

Elle fit claquer ses lèvres avec un air d'incertitude.

--Nous y réfléchirons, dit-elle, chacun de notre côté.

Elle s'enfuit, mais Chazolles la retint par sa robe, au bord du

communal baigné d'une vapeur claire qui rasait l'herbe drue et courte.

Il prit la tête de la jeune fille dans ses mains et l'embrassa sans

qu'elle essayât de se défendre.

Elle s'arracha pourtant de son étreinte et courut à la grille de la

villa Méraud.

Si Chazolles, cloué à sa place, avait pu lire sur le visage d'Angèle,

il y aurait surpris une expression de triomphe et en même temps ce

sourire dédaigneux de la fille habituée aux courtisaneries des hommes

qu'elle dompte et asservit à ses caprices.

Il s'éloigna lorsqu'il eut entendu le bruit sec de la grille qui se

refermait et retourna lentement, le cœur plein d'une ivresse

maladive, à travers les allées sinueuses, au château, dont les

fenêtres étaient toujours éclairées.

Lorsqu'il gravit le perron, Duvernet se précipita à sa rencontre:

--Où diable étais-tu fourré? lui dit-il. On te cherche depuis une

heure.

--Pourquoi faire?

--Pour t'apprendre une nouvelle.

--Bonne ou mauvaise?

--Bonne pour toi, si tu as de l'ambition. Veux-tu être député?

--Et le père Mahirel?

--Il est mort.

--Pauvre bonhomme!

--Il a rendu au Créateur son âme astucieuse et madrée. La place est

libre.

Chazolles regarda sa femme.

--Hélène est la maîtresse. Je ferai ce qu'elle décidera.

Madame Chazolles jeta ses bras autour du cou de son mari et, le fixant

de ses grands yeux limpides:

--Je n'ai pas d'autre volonté que la tienne, dit-elle. Pourtant nous

étions si heureux ici!

--Eh bien! Restons-y.

--Non. Mon père et Duvernet ont peut-être raison. Ils veulent que tu

sois quelque chose. Je ne tente pas de les combattre. Essaie. Tu feras

plaisir à Denise.

Il lui prit la tête dans ses deux mains comme il venait de prendre

celle d'Angèle, et l'embrassa longuement sur le front.

Denise, dans une embrasure, disait à Duvernet:

--Je suis contente de cet arrangement. Nous irons donc à Paris.

Et le député galamment riposta:

--C'est pour vous ce que j'en ai fait. Le hasard nous rapproche, mais

je l'ai aidé de toutes mes forces. Suis-je bien inspiré?

Denise inclina plusieurs fois la tête, lentement, avec un beau

sourire.

Angèle Méraud · 第 21 / 55 题