Les hôtes du Val-Dieu étaient réunis au salon dont les fenêtres
jetaient, dans l'ombre du soir, une lumière jaune tamisée par la gaze
des rideaux, et, dans le lointain, on entendait le rhythme net d'une
valse, à quatre mains, lestement enlevée.
Duvernet, accoudé sur le piano, contemplait avec une admiration
croissante, le visage délicat de Denise, assise près de sa sœur.
Il se disait, sentant naître des désirs qu'il essayait de combattre
quand il s'éloignait d'elle, que c'était le port où il serait sage de
se réfugier après les orageuses traversées de la vie de garçon pour
ménager à sa vieillesse cette affection sereine si désirable qui en
assure le repos.
Il se disait encore, en éventant l'intrigue qui se déroulait depuis
son arrivée à la campagne, que si son ami Maurice avait rencontré, à
quarante ans seulement, le soir de l'assemblée du village, l'aînée des
demoiselles Châtenay après avoir brûlé les exubérances de sa jeunesse
aux flammes de la vie parisienne, il aurait été moins accessible aux
passions critiques de l'âge mûr et que la soudaine apparition d'une
fille d'Ève pâle et vicieuse ne l'aurait pas troublé une minute; qu'il
se serait contenté de sourire à l'aspect de cette créature en proie à
la chlorose, de ses lueurs d'étoile perdue au fond des firmaments et
de ses clartés de lune anémique et mourante.
Tout au plus aurait-il admiré la gracieuse jeune fille comme un
amateur, habitué à parcourir les musées et les ventes, admire une
statue de prix ou un tableau de maître en estimant jusqu'où les
enchères du public pourront s'élever.
Le charme qui se dégageait des vingt ans de Denise l'attirait, lui
Duvernet. Elle possédait les qualités qui doivent séduire et
enchaîner. Elle était svelte, souple, satinée. Ses grands yeux qui se
fixaient droit devant eux semblaient vous interroger, franchement, sur
un secret mystérieux qu'elle aurait voulu connaître et qu'il devait
être si doux de lui apprendre. Elle n'avait rien de la pruderie des
filles qui ont la science et veulent se donner des airs d'ingénuité.
On sentait en toute sa personne une grande et profonde loyauté.
Évidemment, avec son entrain et sa gaieté débordante, Denise serait,
comme sa sœur, une honnête femme, pleine de cœur et de dévouement.
Et belle!
Quand le temps, dans un ou deux ans, aurait mis la dernière main à
cette œuvre de Dieu, ce serait une femme accomplie.
La valse était finie.
Denise leva les yeux sur Duvernet, pendant que sa sœur feuilletait
des recueils, cherchant une étude à jouer.
--Monsieur le député, fit-elle avec une grimace narquoise, savez-vous
que vos cheveux commencent à grisonner?
--Désobligeante remarque, mademoiselle.
--Et que sur le front, là-haut, au sommet de l'édifice, il se découvre
des ravages. Vous avez beau faire et ramener avec rage, il se forme
là, aux deux côtés, une manière de croissant qui rappelle l'étendard
du Prophète. Voulez-vous m'écouter?
--De toutes mes oreilles.
--Mariez-vous.
--Avec qui, grand Dieu?
--Avec une femme, fille ou veuve.
--Malgré mes cheveux grisonnants!
--Malgré tout. Vous êtes encore possible, mais...
--Voilà un mais terrible. Continuez.
--Plus vous irez, plus le temps...
--Me démonétisera?
--Dame! Mon idée ne vous va pas, soyez franc!
--J'aime beaucoup la liberté.
--C'est beau quand on a vingt ans, mais plus tard il vous faut des
gardes-malades pour soigner vos douleurs. N'attendez pas trop. Vous ne
trouveriez plus qu'une sœur de charité.
--Comme vous me détestez!
--Pas du tout. Si je vous haïssais--ce dont je n'ai aucun sujet--je ne
vous donnerais pas cet avis qui est bon.
--Soit, mais quelle femme serait assez abandonnée de Dieu et des
hommes pour vouloir d'un vieux garçon comme moi? Vous l'avez dit, il
n'est que temps, tout juste. Je blanchis.
--Ce n'est encore qu'une petite nuance argentée qui vous sied. Un peu
de poudre.
--J'ai quarante ans.
--Vous n'en paraissez pas plus de trente-neuf. Et Maurice les a comme
vous, ce qui ne l'empêche pas d'être un beau cavalier, un grand
chasseur et un bon mari.
--Les soucis de la politique m'absorbent.
--Prenez une ambitieuse.
--Il y en a donc?
--Vous l'êtes bien, vous. Pourquoi les femmes ne le seraient-elles
pas?
--Nous verrons. Quand je rencontrerai cette ambitieuse invisible
jusque-là.
Il soupira.
Hélène avait ouvert un volume de sonates et tirait sa sœur par la
manche.
--Tenez, fit Denise en riant, écoutez cela, du Mozart. C'est plus
vieux que vous et c'est encore très bien tout de même.
Le banquier, dans une embrasure, expliquait au curé qu'il avait
harponné par un bouton de sa vieille soutane, couleur de tabac
d'Espagne, les merveilles des camps romains, en songeant, avec la
délicieuse sensation du savant, à sa fameuse découverte, le camp des
bois de Rudelande--car ce devait être un camp décidément--qu'il avait
d'autant plus de mérite à exhumer que les légionnaires n'ont jamais
passé là.
--Mon bon curé, disait-il, le camp des Romains était défendu par un
fossé formidable, dont la terre se relevait à l'intérieur, en manière
de muraille et de parapet. Sur ce parapet, on plantait des palissades,
des sortes de chevaux de frise. De ce retranchement aux tentes, on
ménageait un espace considérable, afin que les traits de l'ennemi ne
pussent atteindre les cohortes.
Et il se lançait dans des dissertations à n'en plus finir, et, à la
vérité, très obscures, comme doit être toute bonne démonstration de
savant, sur les rues du camp, le forum, les emplacements destinés aux
généraux, aux questeurs, à l'arsenal, à la cavalerie et aux
fantassins.
Heureusement pour lui, le vieux desservant était sourd comme un vase
étrusque et ne comprenait pas un traître mot de cette divagation
scientifique.