XII

Ce fut un beau feu qui dura une quinzaine et brûla le peu de sang qui

restait dans les veines de l'héritier des Charnay, espoir de cette

race tombée en décrépitude.

Mais l'amour même illégitime n'habite pas longtemps avec la gêne.

L'enfant de Juda, pour se consoler de son coup d'épée, se donna la

jouissance d'envoyer à l'usurpateur les notes d'installation de

l'entresol d'Angèle et sur cette sommation muette mais expressive, il

fallut s'exécuter.

Il eût sans doute été très pschutt d'user sans vergogne des meubles

payés par un autre, mais le duc manqua d'audace et recula devant cette

économie.

Les vaillants même ont leurs faiblesses.

Les notes s'élevaient à la somme de dix-sept mille cinq cent quinze

francs.

Ce n'était pas un total effrayant, mais il suffit d'une goutte d'eau

pour combler la mesure.

D'autre part, le jeune duc n'était pas en veine et la dame de pique

lui tenait rigueur depuis quelques semaines.

Bref, quand il eut promené dans sa victoria et exhibé aux avant-scènes

son enviable conquête, il s'avisa de penser que sa vanité était

satisfaite, qu'il avait assez fait pour sa gloire et qu'il était de

bon goût de passer la main à d'autres.

C'était d'ailleurs plus lucratif et ses journées lui resteraient

entières pour courir chez les usuriers et se procurer de nouvelles

ressources, des lingots à fondre dans le creuset où tant d'autres

avaient déjà passé.

Ce fut le triomphe de l'adorateur évincé.

Sa blessure était guérie et il eut la joie de coucher dans ses meubles

qui ne lui coûtaient rien.

Alors il arrangea une existence fort à souhait pour sa capricieuse

maîtresse.

S'il ne pouvait lui offrir d'armoiries et si, en sa compagnie, elle

perdait le droit de broder des couronnes sur ses mouchoirs, du moins

il puisait, sans observations, les billets de banque par liasses dans

la caisse paternelle dont on ne craignait pas la ruine.

Angèle put avoir une femme de chambre et vivre chez elle à sa guise.

Le jeune M. Saller lui donnait quinze cents francs par mois et ne se

montrait pas exigeant.

D'ailleurs il eût été autoritaire en pure perte.

Inutile d'essayer de réduire cette fantasque fille à une obéissance

quelconque.

Elle ne faisait que ce qu'elle voulait, disparaissait au moment où on

y pensait le moins et pour toute explication se contentait de jeter à

la tête de sa camériste ou de son banquier cette explication:

--Je vais chez ma tante.

Il fallait s'en contenter.

Elle revenait quand c'était sa fantaisie.

Du reste, pleine d'esprit et de gaieté, riant toujours, entraînante et

folâtre. La séduction en chair et en os.

Et sans leçons, d'instinct ou peut-être à cause de l'harmonie de tout

son être, elle était devenue rapidement supérieure aux autres femmes

dans l'art de la coquetterie.

Elle portait divinement la toilette et il suffisait qu'une robe fût

drapée sur son corps de statue pour qu'elle parût un chef-d'œuvre

sans défauts.

Au fond, ses liaisons avec ce duc mièvre et dégénéré, qui ne parlait,

en zézayant, que de chevaux, de cartes, de filles et de bijoux; qui se

parait comme une femme et restait volontiers des heures entières en

face d'une glace reflétant son personnage; avec ce faux grand seigneur

dont le jargon de convention, masquant la stérilité de son esprit,

l'avait séduite d'abord, aidé de son titre, et qui était réduit aux

expédients pour se procurer les cent louis qu'il allait perdre au bac,

moins adroit et plus honnête que les grecs qui le plumaient; son

intimité avec ce fils de financier sans pudeur qui se vantait

d'exploiter à outrance la bêtise des masses; avec cet Abraham, inepte

au premier chef et fort heureux que ses pères fussent nés avant lui,

dépourvus de préjugés et bien armés pour la conquête de la Toison

d'Or; avec ce crétin qui ne louait que l'argent et sa puissance et se

serait couché à plat ventre devant ce fétiche d'où il tenait sa seule

force; ses relations en un mot avec ces beaux fils avachis et vidés

n'ayant pour toute supériorité que les coupés qui les attendaient aux

portes des restaurants en vogue, leurs habits taillés par des

artistes, leurs cannes de Verdier et les somptueux hôtels où des

domestiques de haut style, plus dignes que leurs maîtres, étaient

payés pour se moquer d'eux; ces amitiés qui l'amusaient d'abord

avaient fini par lui agacer les nerfs et lui donnaient parfois des

regrets de l'Élysée-Montmartre, de son poète du Rat-Mort qui signait

maintenant des chroniques dans un grand journal du matin et de son

rapin dont la réputation se faisait jour et qui venait d'obtenir une

troisième médaille au dernier Salon.

Un jour elle n'y put résister.

Elle était écœurée.

En vain elle s'était réfugiée plus souvent rue du Cygne, chez sa tante

Pivent, qu'elle avait comblée de joie et qui en versait des larmes

d'attendrissement; en vain aussi elle était allée revoir, à l'atelier

de la rue de Laval, son portrait, que l'artiste, toujours amoureux,

avait corrigé de mémoire, sa mélancolie devenait plus profonde.

Elle en avait assez.

Sans oser rompre, car elle tenait encore sinon à ces amants qu'elle

aurait jetés par la fenêtre, si elle en avait eu la force, mais aux

plaisirs qu'ils lui procuraient, baignoires au Vaudeville ou

aux Variétés, promenades au Bois, soupers fins et triomphes

d'amour-propre, elle se fit un jeu de les torturer par des

disparitions imprévues, par des malices qu'ils supportaient avec la

platitude d'esclaves domptés.

C'est ainsi qu'un jour, après une querelle entre elle et le jeune

Abraham qu'elle avait fort maltraité en paroles, à propos d'un

bracelet de grand prix qu'il lui refusait, elle s'était souvenue de

son cousin Gaspard Méraud, retiré à la campagne, au fond d'une

bourgade moitié normande, moitié percheronne.

Il lui était venu à la pensée qu'elle accomplirait un devoir de

famille en allant rendre visite à ce néophyte de la vie des champs et

qu'il était à propos de passer quelques jours auprès de lui pour

changer d'air.

Elle lui avait donc adressé subitement ce billet laconique:

«Mon cher cousin Gaspard,

»Je m'ennuie à Paris. Vous avez bien fait de le quitter. C'est un

vilain endroit et les gens y deviennent d'un bête à faire peur.

Venez me chercher à la gare de Laigle après-demain jeudi au train

de onze heures trente. J'arriverai avec armes et bagages. Je dis

Laigle. Je me suis acheté une carte et je vois que c'est la

station la plus rapprochée de vous. Le Val-Dieu? Est-ce que vous

êtes dans un couvent?

»A bientôt. Je vous embrasse à deux mains.

»Votre petite,

»ANGÈLE.»

En recevant cette lettre, Méraud essuya un pleur de joie.

Il était aussi faible que sa cousine Pivent.

La malicieuse fée les ensorcelait.

Il courut au château et pria le cocher, maître Jacques, le chef des

écuries de Chazolles, de lui prêter une carriole pour aller au-devant

d'une jeune parente qui venait passer quelques jours chez lui.

A l'abbaye, on ne savait rien refuser à un voisin.

Méraud était donc arrivé à la gare à l'heure dite, traîné

majestueusement par une forte bête de labour dans une charrette

anglaise, et il avait ramené sa cousine, en épiant l'effet d'une aussi

gracieuse apparition sur les boutiquiers de la ville. Il fut

satisfait. Angèle était radieuse. Le bon tour qu'elle venait de jouer

au duc qui la voyait encore quelquefois et surtout au jeune M. Saller,

sa bête noire, lui prêtait une animation et un éclat extraordinaires.

C'est à peine si elle avait quitté Paris et sa banlieue avant le

voyage.

La nouveauté du paysage vraiment grandiose qui se déroule pendant la

traversée de Laigle au Val-Dieu redoubla sa belle humeur et ce fut au

milieu d'une explosion de joie naïve qu'elle arriva à la maison du

rentier.

On sait le reste.

Lorsque, le jour de l'assemblée, l'attention de Chazolles fut attirée

par la vue de la belle fille, elle était à la villa Méraud depuis

quelque temps et personne à Paris ne connaissait le chemin qu'elle

avait pris, à l'exception de sa tante Pivent à laquelle elle avait

recommandé le silence que la bonne dame n'était pas disposée à rompre,

heureuse que sa nièce allât se retremper dans l'air pur de la

Normandie et se refaire une virginité dans le village où elle se

confinait comme un pécheur qui se met en retraite.

La vue de Chazolles avait produit une vive impression sur l'esprit si

mobile de la jeune fille.

Peu à peu elle se piqua au jeu.

Le châtelain du Val-Dieu lui semblait une proie désirable.

Certainement ce campagnard à tournure de mousquetaire valait mieux,

malgré la quarantaine, que les rapins chevelus, les bohèmes

drôlatiques et râpés qui avaient profité de ses débuts; mieux que les

petits-maîtres, les gens du pschutt, les frelatés, les éreintés, les

étiolés et les ramollis qui l'avaient mise en fuite par la révélation

continue de leurs pauvretés.

Il aurait étourdi d'une chiquenaude le petit duc de Charnay qui

l'avait lancée dans la haute, le printemps dernier, et envoyé d'un

revers de main dans le fossé de la route le jeune monsieur Saller,

même lesté de quelques-uns des lingots de son auteur.

Chazolles lui plaisait peut-être par le contraste de leurs natures.

Il l'avait prise dès le premier regard.

Il ne ressemblait pas aux jolis jeunes gens des samedis du Cirque et

des fauteuils de la Renaissance, quand Granier roucoule ses ariettes.

Elle n'en était pas amoureuse, pas encore, du moins. Non. Son

éducation première la disposait mal à ce sentiment qui veut une

certaine probité du cœur, mais elle s'en toquait, mot populaire qui

rend à merveille la nature de ses impressions.

Il est hors de doute qu'elle aurait donné dix ans de la vie d'Herminie

pour quelques semaines de liaison avec ce gentleman farmer d'une

espèce inconnue pour elle.

De jour en jour ce désir s'exalta, devint plus violent, et à mesure

qu'il gagnait en vivacité, elle rétrécit le cercle de ses promenades

autour du Val-Dieu, poussant ses reconnaissances plus loin à chaque

sortie, d'abord dans les champs de blé où elle vagabondait comme une

écolière en congé, cueillant des bleuets et des coquelicots pour en

faire des bottes.

Elle rapportait à la villa bizarre de son cousin de véritables gerbes

grosses comme celles des glaneuses qui viennent après les moissonneurs

et fondent l'espoir de leur hiver sur le grain ramassé dans les

sillons du riche.

Puis elle se hasarda dans les bosquets et taillis de bouleaux et de

châtaigniers qui servent, aux alentours du parc, de couvert au gibier

de la plaine.

Plus tard on la vit errer, avec des attitudes penchées et des poses

mélancoliques, dans les allées sinueuses qui se rapprochent des

jardins, et un soir, après une journée chaude, alors que les grillons,

mis en joie par les vapeurs brûlantes de la terre, chantaient dans

l'herbe, au bord de leurs souterrains; pendant que les grenouilles

coassaient dans les joncs des rivières, annonçant le beau temps du

lendemain, que les moineaux se battaient dans les branchages en

cherchant leur gîte et que les hirondelles volaient haut, avec de

petits cris, avant de regagner leurs nids suspendus en chapelets aux

corniches des toitures, elle se glissa dans une longue charmille au

fond de laquelle on distinguait, comme au bout d'une lorgnette, la

silhouette en miniature du château, avec ses clochetons découpés sur

le bleu ténébreux du ciel, où la nuit jetait des voiles légers encore.

Justement, le hasard voulut que le châtelain passât à l'autre bout de

l'avenue et qu'il aperçût sous les arceaux de verdure cette ombre

lointaine, à la robe pâle, errante dans cette solitude, sur le gazon

foulé jadis par les sandales des religieux méditant le néant des

félicités humaines.

Il était huit heures et demie.

Angèle Méraud · 第 19 / 55 题