Quelques jours s'écoulèrent, paisibles pour les hôtes du Val-Dieu.
La maison suivait son train accoutumé.
Chazolles se levait dès l'aurore, visitait sa ferme, se promenait une
heure ou deux dans les champs, avec ses chiens favoris, deux braques
excellents au poil blanc semé de taches orangées, qui marchaient à
quinze pas du maître, flairant, le nez haut, les sainfoins où les
perdrix se glissaient dans les touffes serrées qui étaient à ces
volatiles ce que sont les taillis de la forêt pour les chevreuils et
les cerfs qui s'y promènent en hardes nombreuses.
Ou il passait sa revue dans les cours, à la porte des étables où les
bœufs indolents ruminaient endormis sur la litière fraîche.
Les servantes arrivaient des pâturages où les vaches laitières
paissaient en liberté, avec leurs pots à lait en cuivre jaune, à la
mode du Cotentin, cruches banales que M. Châtenay était tenté de
prendre pour des amphores étrusques ou des buires antiques.
Ou encore il faisait des armes avec son fidèle Joseph.
L'heure du déjeuner sonnait bientôt au campanile du manoir et la
famille prenait joyeusement son repas du matin, les fenêtres ouvertes,
en jouissant de la perspective riante du parc et de la forêt qui
ondulait sur le coteau d'en face, dans la violente lumière du mois
d'août qui commençait.
Duvernet profitait des vacances des Chambres et se retrempait dans
l'air balsamique de la campagne.
Le soir, ils allaient dîner à Grandval, en escortant la voiture des
dames, ou Denise et son père venaient au Val-Dieu.
Lorsqu'il se promenait avec son intime, pour lequel il n'avait point
de secrets, Maurice ne desserrait pas les lèvres au sujet de
l'apparition qui l'avait si fortement impressionné le dimanche
d'avant.
Il évitait avec soin toute allusion à cette excitante créature qui
devait exercer une si pernicieuse influence sur sa vie.
Il redoublait aussi d'empressement auprès de sa femme. Plus souvent et
avec plus de chaleur, il couvrait de baisers le front et les cheveux
de ses filles.
On eût dit qu'il jouissait des derniers jours de l'affection de ces
êtres qui jusque-là étaient tout pour lui et au delà desquels il
n'avait rien entrevu, rien rêvé, rien ambitionné.
Il se tenait abrité dans ce refuge où il avait si longtemps évité la
tempête. Il se cramponnait à cette félicité obscure et parfaite, comme
s'il avait redouté de la voir s'évanouir en fumée; il quêtait des
alliances pour cette guerre qu'on lui déclarait et dans laquelle il ne
se sentait pas le plus fort.
Cependant, souvent, très coquettement botté, son veston bleu lâche et
pourtant très seyant, sa cravate blanche à pois négligemment nouée, il
entraînait Duvernet à de courtes excursions en forêt, sous divers
prétextes, et ils allaient côte à côte, cavalcadant, le cigare aux
lèvres, errer une heure ou deux dans les endroits déserts des bois, ou
au bord des étangs, battant les joncs d'où les halbrans s'envolaient
péniblement, trop jeunes encore.
Et toujours, en allant ou venant, il fallait passer par le petit
bourg, sur le communal, au bord duquel on admirait la villa du
poissonnier devenu villageois.
Toujours aussi, il voyait un rideau se soulever à une certaine fenêtre
de l'étage supérieur et le visage d'Angèle apparaître pâle et souriant
avec une insidieuse malice. Ou dans le jardin étroit, appuyée à la
grille, la jeune fille attendait, un chapeau de paille sur ses cheveux
brûlés, le passage des deux cavaliers.
D'un signe de tête imperceptible, elle saluait Chazolles, le
remerciant de sa visite, car elle devinait qu'il n'avait pas d'autre
but que de l'apercevoir une seconde et d'un clignement des paupières,
elle lui faisait entendre qu'ils étaient d'intelligence.
Et en effet, ils ne s'étaient pas adressé une parole, mais ils se
comprenaient à merveille.
Angèle avait la divination des femmes pour les choses d'amour.
Dès le premier regard de Chazolles, ce long regard qui s'était
appesanti sur elle et où il y avait de tout, de l'admiration, de
l'étonnement, de la convoitise, de la crainte même, elle avait senti
qu'elle était destinée à jouer un rôle dans sa vie, qu'il y avait
entre eux une sorte de fluide électrique qui les mettait en
communication et dont ils avaient reçu la commotion l'un et l'autre;
qu'enfin elle n'avait qu'à attendre l'heure fatale de la conjonction
qui les réunirait.
On aurait pu supposer qu'elle savait l'instant précis du passage de
Chazolles.
Chaque jour elle était plus ravissante avec ses cheveux tombant en
torsades sur sa nuque ronde et ferme, avec la rose éclatante tranchant
sur la neige de sa peau, dans l'échancrure de sa robe claire, avec ses
bas de soie tirés avec soin et ses petits souliers découverts moulant
un pied d'Espagnole, avec ses mains d'enfant, soudées à ses bras par
un poignet d'une aristocratique délicatesse.
Dans cette muette comédie de l'amour, tous les avantages étaient de
son côté.
Elle savait ce qu'elle voulait et où elle allait.
Elle n'avait plus besoin de s'initier à la science du libertinage,
dont elle avait à loisir pris les dernières leçons.
Sous un visage d'une sérénité de vierge, elle cachait les instincts
les plus dépravés.
Il fallait entendre sa tante, madame Pivent, raconter son histoire à
sa voisine des halles, Florence Capin, lorsque, sur les dix heures du
matin, Angèle venait, rayonnante et parée, dans ses toilettes
fraîches, embrasser à deux bras la grosse poissonnière.
--Elle est jolie comme un ange, votre nièce, disait Florence.
Qu'est-ce qu'elle fait?
--Rien.
--C'est vous qui lui payez ses belles robes et ses chapeaux à plumes,
madame Pivent?
Un hoquet montait à la gorge de la marchande, mais elle répondait
tout de même, avec un étranglement qui passait:
--Oui. Que voulez-vous, ma bonne, nous l'avons gâtée, cette petite.
Pivent ne voulait pas la voir se gâcher à un banc, comme nous. Il n'y
avait rien de trop beau pour elle. Elle était orpheline. Ma sœur
Claire est morte de bonne heure. Elle couvait des chagrins. Et puis
cette pauvre fillette était si fluette, que Pivent avait des
faiblesses pour elle. On l'a fourrée en pension à Sceaux, comme une
demoiselle, mais elle ne pouvait pas tenir en place. Elle a changé dix
fois de maison. Enfin elle en est sortie pour n'y plus retourner. La
dernière fois, c'était dans un pensionnat du côté de Sèvres qu'on
l'avait casée. Personne n'en voulait à cause de ses caprices. Quand
elle est revenue à la maison, c'était la même vie. Du vif-argent dans
les veines, mame Florence, mais pas moyen de se fâcher contre elle.
Une enjôleuse. Pivent en raffolait. Il aurait fait une maladie de s'en
passer une minute. Quand il ne la trouvait pas en rentrant le soir, il
lui semblait que la maison était vide. Malheureusement, depuis la
perte de mon pauvre mari, je ne peux pas la surveiller comme il
faudrait. Vous comprenez, elle s'ennuie toute seule; elle va se
promener; et une jeunesse comme elle, c'est tracassé par un tas de
gens. Tout à fait sa pauvre mère! Elle était trop coquette et il ne
manque pas de propres à rien qui rôdent autour des jolies filles.
Elle prit un maquereau et de colère elle le jeta violemment sur le
marbre où les poissons s'étalaient, dans l'humidité gluante, avec
leurs couleurs de nacre rose ou de bronze florentin.
--Je voudrais les aplatir comme ça, conclut-elle en écrasant une
écrevisse entre ses doigts.
Elle ne disait pas la colère qu'elle gardait dans l'âme, non contre sa
nièce, il lui était impossible de la haïr, mais contre ceux qui la lui
avaient prise.
Elle contait sans se faire prier l'histoire de sa sœur, mais elle se
taisait sur Angèle et ses chutes, la couvrant de son indulgence toute
maternelle.
--Voyez-vous, mame Florence, disait-elle, son père, on ne l'a jamais
connu. Ma Claire, une brave fille, n'a pas voulu nous le nommer. Elle
nous a dit qu'il était mort. Je n'en ai rien cru. J'ai toujours
soupçonné un vaurien de ma connaissance, qui tournait autour de notre
étal, un de ces jolis cœurs qui n'ont pas le sou, ne travaillent pas
et ne se privent de rien tout de même. Miséricorde! ma pauvre
Florence, on aurait pu le mettre à l'étalage! Claire était faible et
bonne comme du pain. Ce n'est pas sa faute. Et fraîche comme un
printemps! Un bouquet! Sa petite me la rappelle quelquefois. Elle est
morte en nous la laissant. Par malheur, l'enfant a du sang de son père
dans les veines et c'est un mauvais lot.
Son blâme n'allait jamais plus loin.
Elle continuait:
--On ne pouvait pas l'abandonner pour ça, n'est-ce pas? Nous autres,
nous étions économes comme des fourmis. Gaspard de même. Il a arrondi
sa pelote. Tout ce bien-là doit revenir à la petite. Elle nous est
restée toute seule, blonde, blanche, toute mignonne avec une tête
d'ange. On n'allait pas la laisser sur le pavé, à grelotter l'hiver
sous la voûte des halles, les pieds dans l'eau. C'était un meurtre, un
massacre! On en a fait ce que vous voyez. Si elle tourne mal, tant
pis. Nous n'aurons rien à nous reprocher.
Si elle avait poussé plus loin ses confidences, elle serait entrée
dans des détails lamentables.
Elle aurait appris à ses voisines, à ses confidentes, que cette enfant
pour laquelle elle avait autant de faiblesses que son--homme--leur
avait, à seize ans, glissé entre les doigts avec la vivacité de
l'équille plongeant dans le sable au bord du flot.
On ne savait seulement pas où la repêcher ni ce qu'elle était devenue.
Ce malheureux Pivent la cherchait du matin au soir en se faufilant
partout comme un furet.
Sa désolation faisait peine à voir et il était devenu, de chagrin,
plus sec qu'une merluche.
Il en perdait la tête et négligeait les plus chers intérêts de son
commerce.
A la criée, il laissait passer les meilleures occasions sans en
profiter et se faisait adjuger par inadvertance des mannes de soles ou
des lots de merlans à des prix dérisoires de cherté.
Madame Pivent s'était vue obligée de prendre le gouvernail et de
diriger la barque.
Le mari avait donc pu se livrer en toute liberté à ses recherches.
Un soir, après plus de six semaines perdues, il rencontra la fugitive
à l'Élysée-Montmartre en compagnie d'un grand bohème dégingandé d'une
tenue extravagante, au moment où ce fantoche,--un poète!--initiait la
jeune fille aux principes d'un chahut accentué.
Le malheureux poissonnier fut pris d'un tel saisissement qu'il resta
immobile une seconde, puis il se précipita sur le bohème et lui
administra une épouvantable volée.
Le poète resta sur le carreau, cassé en deux.
Le vainqueur, dûment appréhendé, fut conduit au poste, et huit jours
après, expira de colère rentrée.
A la vérité, il avait rossé le séducteur enamouré, mais ce qu'il
voulait, c'était sa petite, et pendant la bagarre, elle avait filé au
bras d'un autre ravisseur, un rapin de la rue de Laval, chez lequel
elle était allée poser pour un portrait qui ne fut jamais admis au
Salon, malgré l'incontestable perfection du modèle. Tout lui était
bon.
Le sang de son père et des Méraud mélangés!
Madame Pivent était bourrue, fruste, raide en paroles, robuste comme
un portefaix, taillée à coups d'eustache, comme un bûcheron,
légèrement barbue à la lèvre supérieure. C'était à croire qu'au
dernier moment le créateur s'était trompé de sexe, mais elle possédait
une qualité essentielle et dominante, le dévouement entier, vaillant
et solide.
Malgré ses accès de colère contre sa nièce, malgré ses rancunes pour
le mal qu'elle leur faisait, à eux qui la traitaient comme une fille
bien-aimée, malgré même la mort de son mari dont Angèle était la seule
cause, peut-être même en raison de ces grosses peines dont cette fille
aussi légère qu'attrayante avait été la source, elle gardait au fond
du cœur une immense tendresse, une affection irritée contre cette
créature indomptable et vicieuse, un amour pareil à l'emportement
insensé d'un amant pour la maîtresse qui le trompe.
Angèle, pour madame Pivent, représentait l'objet qu'il faut cultiver,
sur lequel on dirige les élans d'une âme qui ne peut rester vide, sa
seule distraction, l'unique amour auquel elle se serait sacrifiée avec
l'irrésistible passion qui veut qu'on se dévoue à quelqu'un ou à
quelque chose.
La petite Angèle était la seule défaillance de cette virago des
halles.
Dans son appartement de la rue du Cygne, au quatrième d'une vieille
maison délabrée, elle éprouvait une tristesse morne lorsqu'en rentrant
elle ouvrait la chambre de sa nièce, ou mieux de sa fille, et qu'elle
apercevait le lit blanc couvert de sa housse de filet bleu, aux
rideaux de mousseline fraîche, intact et sans un pli, les chaises
soigneusement rangées, la toilette de marbre blanc dans le même état
qu'elle l'avait laissée le matin. Elle appelait sa bonne, une petite
Bretonne du Morbihan, qui répondait au nom de Brigitte et commençait
son apprentissage sous les ordres de la poissonnière:
--Brigitte, as-tu vu ma nièce?
Le plus souvent la Morbihannaise répondait:
--Non, madame; elle n'est point venue, bien sûr.
Quelquefois, au contraire, Angèle avait fait une apparition dans la
journée aux yeux émerveillés de la petite bonne.
Elle arrivait dans des toilettes tapageuses, très soignées depuis la
bottine de Ferry jusqu'au mantelet de la bonne faiseuse.
Elle avait l'instinct de l'élégance et, ses premières armes faites
dans le monde de la galanterie, elle s'était promptement classée parmi
les filles qui occupent les oisifs des cercles, font sensation au
Bois dans une victoria de grande remise, aux samedis du Cirque, aux
premières des petits théâtres et ornent les cabinets des cabarets à la
mode comme une pièce rare de Sèvres ou de Rouen décore les crédences
d'une salle à manger de millionnaire.
Sans renoncer à ses liaisons du début, elle en était venue à les
dissimuler et le hasard l'avait lancée dans une sphère plus brillante.
Ce hasard s'était manifesté sous la forme d'un jeune seigneur qui
porte un nom célèbre, et lui prête un nouveau relief auquel ses aïeux
n'ont certes pas songé.
Le duc Savinien de Charnay est l'inventeur d'une chose nouvelle à
laquelle il a fallu un nom nouveau.
Il l'a trouvée sans peine, et son imagination étiolée, rachitique
comme sa personne ne s'est pas mise en frais.
Le pschutt est né grâce à lui; grâce à lui il a été baptisé.
Pschutt signifie tout ce qui est excentrique aux latitudes où rayonne
la jeunesse mondaine, tout ce qui est supercoquentieux, tapageur,
ineffable de goût et neuf dans la mode, la déesse du groupe présidé
par ce Brummel maladif et malingre.
Il est très pschutt de faire un souper à cinq louis par tête, au grand
Seize, en compagnie de demoiselles dont l'esprit et la poitrine sont
également décolletés; très pschutt de porter au doigt, à sa cravate ou
à sa chemise des diamants que les Charnay du vieux temps laissaient à
leurs femmes; très pschutt encore de se prélasser aux courses, à
Longchamp ou à Chantilly, en compagnie d'une admirable drôlesse qu'on
lance, et plus pschutt, de cent coudées, de la céder, fleur
effeuillée, avec indifférence et lassitude à ses amis et
connaissances, après en avoir froissé quelques pétales; pschutt, de
manier un steppeur sans rival sur le boulevard; pschutt, de
compromettre une femme du monde; pschutt, de trouver une coupe de
veston originale et de la commander à son tailleur; pschutt,
d'éconduire ses créanciers en les faisant bâtonner par ses laquais...
si on osait.
Le jeune duc de Charnay règne sans contestation dans le royaume du
pschutt.
Il a même une cour de badauds qui l'admirent et dont il se moque, qui
l'imitent et sont ridicules, là où sa suprême impertinence triomphe.
C'est à lui qu'Angèle Méraud a dû son admission aux couches
supérieures de la société parisienne et sa découverte fait honneur au
coup d'œil de ce rejeton d'une race illustre.
Il cheminait une après-midi comme un simple bourgeois dans l'avenue
des Champs-Élysées.
Sa victoria attelée de deux alezans d'une légèreté surprenante
l'attendait au bord du promenoir des piétons.
Il allait rêvant à des points désagréables qui se montraient à son
horizon. Il voyait entre autres voltiger dans les nuages des oiseaux
noirs ayant quelque ressemblance avec des corbeaux et qui portaient
dans leur bec des papiers couverts de lignes serrées de fines
écritures et timbrés, au coin, du sceau de l'État.
Le pschutt est agréable et bruyant, mais parfois il est cher. A
renouveler ses chevaux, ses voitures, six fois par an; à changer sans
cesse les meubles de son hôtel, à voyager de Nice à Trouville et de
Bagnères-de-Luchon à Contrexéville ou à Vichy en traînant à sa suite
tout un monde de courtisans et de valets, à imaginer de triomphants
costumes pour les bals masqués et les redoutes et à sabler du
champagne chez Bignon ou à la Maison Dorée sans rime ni raison, on
dépense des sommes et les revenus du jeune duc n'étaient pas à la
hauteur de l'illustration de sa famille.
Le papier timbré pleuvait chez le concierge à son petit hôtel de la
rue de Berry. Il ne devait lui rester sous peu qu'une ressource:
épouser la demoiselle d'un banquier fraîchement enrichi à la Bourse
dans quelque émission véreuse, ou l'héritière d'un fabricant de
bonneterie assez calé pour se payer la coûteuse vanité de restaurer le
blason dédoré des Charnay.
Le duc envisageait d'ailleurs cette éventualité avec une impassibilité
britannique.
Le flegme est tout ce qu'il y a de plus indispensable pour quiconque
aspire à figurer avec honneur dans les phalanges du pschutt.
Ce soir-là, Charnay était préoccupé, mais il ne le laissait voir à
personne.
Il frappait avec indolence la pointe de ses bottines aiguës du bout
d'un stick mince et souple dont la pomme, une grosse émeraude,
brillait dans ses gants clairs, ou il secouait la poussière de son
pantalon gris perle à petits coups de ladite canne.
Le lorgnon à l'œil, il dévisageait avec son sourire insolent les
femmes assises dans les fauteuils de la promenade et c'était une
merveille de voir cet élégant jeune homme, trop petit pour être
imposant, se dresser sur ses pieds et lever le nez en l'air pour
plonger ses regards dans les yeux des filles d'une taille ordinaire
qui le croisaient sur l'asphalte.
Le temps était très doux, par une belle journée de mai. Les
Parisiennes arboraient pour la première fois leurs toilettes
printanières. Elles avaient renoncé aux fourrures qui voilent la grâce
des formes.
Le duc remarqua bientôt une jeune fille qui marchait devant lui,
délicieusement cambrée, la robe adorablement seyante, le chapeau à la
Gainsborough hardiment campé sur une forêt de cheveux d'un blond
vénitien à reflets d'or rouge.
Plusieurs fois elle se retourna pour voir quel était ce personnage qui
s'obstinait à la suivre, se tenant toujours à deux pas derrière elle,
et gardant la même distance, quelle que fût son allure rapide ou
calme.
Alors il put admirer les lignes suaves d'un visage qu'il s'étonna de
ne pas connaître.
Il allait l'aborder, au coin de l'avenue Marigny, quand elle monta
dans un petit coupé où un jeune homme était déjà installé et qui
partit au grand trot du côté des boulevards.
Mais le duc avait reconnu un des membres de son cercle, le jeune M.
Abraham Saller, le fils du banquier de la Chaussée-d'Antin.
Il en savait assez.
Le soir même, à la rue Royale, il aborda son collègue, un brun
anguleux, maigre et sombre, le type raté des races sémitiques, qui ne
manquait que d'esprit et de formes pour être présentable. Il est vrai
que la fortune de son père comblait avantageusement ces lacunes.
--Oh! dit-il, cher ami, vous cachez avec soin vos conquêtes.
Saller fit une grimace:
--Je ne comprends pas, dit-il.
Il comprenait parfaitement.
Depuis huit jours il avait rencontré Angèle et commencé une cour
assidue, sans résultat jusque-là.
Pour la première fois de sa vie peut-être, la nièce de madame Méraud
se faisait prier.
Au moment où Charnay l'avait aperçue, elle allait recevoir la clef
d'un entresol que Saller lui avait meublé rue de Londres. C'est là que
le flambeau des hymens passagers devait s'allumer pour eux deux jours
après,--un caprice d'Angèle qui imposait ces conditions.
Le duc arracha ces détails au jeune Hébreu en jouant avec lui une
partie d'écarté qu'il perdit, et, le surlendemain, ce fut lui qui
inaugura l'entresol en compagnie d'une dizaine d'amis qu'il convia à
la fête.
Cet enlèvement fut considéré comme très pschutt.
Naturellement Abraham Saller fut exclu et mécontent.
Il se rebiffa, se permit quelques propos assez raides sur son
adversaire, et reçut le lendemain, à la frontière belge, un maître
coup d'épée qui, sans mettre en danger sa précieuse vie, le tint, six
semaines, sur son grabat en bois des Iles, livré à des rêves que
l'image d'Angèle dut parfois assombrir et dont il se vengea en
achetant quelques créances sur son heureux rival.
Tels furent les débuts de l'héritière des Méraud dans la haute vie!